tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
Nicolas s’approcha de Zagouliaïeff :
— Rien de précis au sujet de la garde ?
— Non, j’attends Antyp qui est allé aux nouvelles.
— Tu crois que nous tiendrons ?
Zagouliaïeff fronça les sourcils.
— Bien sûr, dit-il. Pourquoi ne tiendrions-nous pas ?
— Si l’artillerie s’en mêle…
— Toute la ville, tout le pays se soulèvera dans un remous d’indignation…
Nicolas sourit tristement.
— Je le souhaite, dit-il, mais je suis sceptique. Saint-Pétersbourg ne nous soutient pas. Et ici, dans cette cité de commerce et de plaisir, la population nous regarde faire avec sympathie, mais sans songer à nous prêter main-forte.
Il frissonna. Des flocons de neige glissaient dans son dos par l’échancrure de son col.
— Deux hommes en sentinelle à la barricade, ordonna Zagouliaïeff. Les autres peuvent se reposer.
Ils entrèrent dans la cour d’une école municipale où brûlait un feu de bois. Les combattants se groupèrent autour du bûcher.
— Qui est de garde ? demanda Nicolas.
— Fédia et le portier, dit un homme. Ils ont voulu rester. Moi, je gèle.
Il soufflait dans ses doigts.
— Sainte Mère, gémit un autre. Ça fait des jours et des jours que ça dure. Bientôt, on n’aura plus rien à bouffer. Antyp a promis de rapporter quelque chose, mais je parie qu’ils l’ont coincé en route.
Antyp revint vers cinq heures du soir. Il traînait un sac plein de boules de pain et de saucisson. C’était un petit homme verdâtre, vêtu d’une longue lévite de cocher, d’un bleu lavé, et coiffé d’un bonnet de fourrure. Tandis que ses camarades se jetaient sur la nourriture, il prit Zagouliaïeff et Nicolas par le bras et les entraîna vers un coin de la cour.
— Ça ne va pas fort, dit-il. Ils sont arrivés. Avec de l’artillerie. On prétend que les opérations de nettoyage commenceront demain…
Il fut interrompu par un hurlement d’alarme.
— Eh ! les gars ! À vos postes !
D’un seul mouvement, Nicolas, Zagouliaïeff et Antyp se ruèrent hors de la cour. Les autres les suivaient, mâchant un dernier lambeau de saucisson ou fourrant des bouts de pain dans leur poche.
Fédia avait sauté à bas de la barricade et appelait ses amis en agitant les bras :
— Les cosaques !
— Combien ? demanda Nicolas avec un tremblement dans la voix.
— Une trentaine.
Zagouliaïeff escalada le traîneau et plaça la main en visière devant ses yeux. Nicolas le rejoignit. Au bout de la rue, dans l’ombre brumeuse du soir, s’avançait une patrouille de cosaques en capotes grises. Ils étaient à cheval. Leurs fusils luisaient faiblement. Depuis le massacre du 9 janvier, Nicolas éprouvait une haine instinctive contre tout ce qui portait l’uniforme. L’armée entière partageait la responsabilité de ces fusillades criminelles à la porte de Narva. On ne pouvait s’apitoyer à la fois sur la misère du peuple et sur le sort de ses ennemis. Avec lucidité, Nicolas soupesait dans sa main la masse froide du Mauser. Une allégresse cruelle battait dans ses artères.
— Alors, demanda-t-il, on tire ?
— Pas encore, dit Zagouliaïeff. Ménagez les munitions. Attendez mes ordres.
Les cosaques avaient mis pied à terre et progressaient en groupes clairsemés, le dos rond, l’arme à la main.
— C’est le bon moment, grondait Nicolas. Allons… allons… Vite…
Zagouliaïeff embrassa du regard la quinzaine de combattants qui s’étaient établis à l’abri de la barricade : le portier, Fédia, Antyp, et tous les autres. Chacun avait choisi sa place derrière les obstacles hétéroclites. Quelqu’un toussa.
— Prêts ? demanda Zagouliaïeff.
Nicolas cligna des yeux et visa un sergent énorme et moustachu qui marchait au premier rang. Du seul fait qu’il se trouvait dans la ligne de tir, ce sergent cessait d’être un homme et devenait une cible.
— Feu ! commanda Zagouliaïeff.
Nicolas abaissa la gâchette et un éclatement nombreux l’entoura. Lorsque la fumée se fut dissipée, il vit que les cosaques avançaient toujours. Mais le sergent moustachu gisait, les bras en croix, dans la neige. Nicolas en éprouva un plaisir orgueilleux. À présent, les cosaques ripostaient par salves régulières. Les balles sifflaient au-dessus de Nicolas, éraflaient les murs des maisons voisines. Un projectile frappa de plein fouet les tôles de la barricade qui résonnèrent plaintivement.
— Feu ! feu ! hurlait Zagouliaïeff.
Les cosaques n’étaient plus qu’à une cinquantaine de pas. On distinguait leurs visages, leurs mains. Trois corps sombres étaient couchés sur la chaussée. Nicolas visa un homme, au hasard tira. Mais l’homme continua sa route. Nicolas tira encore.
Tout à coup, un ordre guttural retentit au fond de la rue, et les cosaques rebroussèrent chemin en courant. Au passage, ils ramassaient leurs camarades blessés ou tués, et les traînaient par les bras, par les jambes.
— Tirez-leur dans le dos, dit Zagouliaïeff.
Les insurgés mitraillaient à volonté la patrouille en retraite. Mais personne ne fut touché. Déjà, les cosaques enfourchaient hâtivement leurs montures et s’éloignaient au galop.
— Hourra ! glapissait le portier en dansant sur place.
Fédia grimpa sur la barricade et cracha dans la direction des fuyards. Puis, il sauta lestement dans la rue et courut droit devant lui en criant :
— Deux fusils ! Les cosaques ont laissé deux fusils !
Il les rapporta, serrés contre son ventre.
— Ils sont tout chauds encore, dit-il. Il y a du sang sur la crosse. Je peux en garder un ?
— Oui, dit Zagouliaïeff. Tu donneras l’autre au portier.
— Oh ! merci, dit le portier.
Il hésita et ajouta brusquement :
— Merci, Votre Noblesse.
Zagouliaïeff éclata de rire.
— Pourquoi me dis-tu Votre Noblesse ?
Le portier arrondit les yeux et répondit timidement :
— Parce que vous me donnez quelque chose.
La soirée se passa sans incidents. Lorsque la nuit fut venue, Zagouliaïeff doubla les sentinelles et emmena les autres combattants dans l’école municipale. Les insurgés avaient établi leur dortoir à l’intérieur d’une classe. Il y avait des jonchées de paille sur le sol. Une lampe à pétrole, qui brûlait sur la chaire de l’instituteur, éclairait d’une lumière blafarde le mur où pendaient encore deux lithographies lacérées de l’empereur et de l’impératrice. Au tableau noir, figuraient des inscriptions à la craie tracées d’une main malhabile :
— J’aime me baigner dans la rivière… La couleuvre n’est pas un reptile venimeux…
À côté de ces phrases banales, s’étageaient des chiffres : c’était le compte des cosaques tués par la compagnie. Fédia effaça d’un coup de chiffon le chiffre 17, et écrivit, en appuyant fort sur la craie : « 21, dont 3 sergents. » Cependant, Antyp ouvrait le placard où s’alignaient des flacons d’encre et des faisceaux de crayons. Il avait installé là sa réserve de vodka. Les bouteilles circulèrent de main en main. Ayant bu leur rasade réglementaire, les combattants mangèrent un peu de pain et de saucisson avant de se coucher sur la paille, entre les bancs. Bientôt, un ronflement unanime ébranlait la salle de classe.
L’air sentait le drap humide, les bottes pourries, la sueur, le tabac et l’ail. La clarté de la lampe baissait par secousses. Au loin, retentissaient des coups de feu isolés. Le froid était intense. Nicolas se roula dans son paletot ouatiné, ramena les genoux au ventre, et ferma les yeux. Les paupières closes, il repassait en mémoire les principaux incidents de la journée. Cette expérience nouvelle de la promiscuité, de la crasse, de la faim et du danger lui était agréable. Il lui semblait qu’en partageant la misère physique et le risque des combattants, il devenait leur égal et s’intégrait à leur masse. Pour mesurer le progrès qu’il avait accompli dans l’indifférence au confort, il tenta d’évoquer la maison de Tania, qui n’était pas très loin de l’école : descendre la rue Spiridonovsky, puis le boulevard Nikitsky… Tania devait vivre dans la terreur. Nicolas savait qu’un garçon lui était né au mois d’avril dernier, mais il n’avait pas jugé utile de lui rendre visite. À présent, il imaginait sa sœur, penchée au-dessus du berceau, écoutant l’écho assourdi des fusillades, et maudissant les révolutionnaires qui osaient déranger sa quiétude. Jadis, Nicolas eût été troublé par ce rappel de l’existence familiale. Aujourd’hui, la pensée de Tania ne provoquait plus en lui qu’une curiosité amusée. « Je me suis détaché d’eux. Je me suis durci. Plus rien ne peut m’atteindre. Comme c’est bien, comme je suis heureux ! »