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L'Homme aux cercles bleus

Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:

« Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? » Ça amuse les Parisiens. Depuis quatre mois, cette phrase accompagne les cercles qui surgissent à la nuit, tracés en bleu sur les trottoirs de la ville. Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent.
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
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Vers la même heure, Danglard était dans un état à peu près identique. Les quatre jumeaux voulaient qu’il boive un grand verre d’eau, « pour diluer », disaient les mômes. En plus des quatre jumeaux, il y avait un petit garçon de cinq ans qui dormait en rond sur les genoux de Danglard, et celui-là, il n’avait pas osé en parler à Adamsberg. Celui-là, sa femme l’avait fait avec un homme aux yeux bleus, c’était évident, et elle l’avait laissé un jour à Danglard en disant que, à tant faire, c’était mieux que tous les petits soient ensemble. Deux fois des jumeaux plus un impair toujours roulé sur ses genoux, ça faisait donc cinq, et Danglard avait peur qu’en exposant tout cela, on ne le prenne pour un imbécile.

— Vous m’emmerdez à toujours vouloir me diluer, dit Danglard. Et toi, dit-il au premier garçon des premiers jumeaux, je ne trouve pas ça fameux que tu te verses du vin blanc dans des verres en plastique, sous prétexte que tu veux être compréhensif avec moi, sous prétexte que ça fait chic, sous prétexte que tu veux prouver que tu n’as pas peur du vin blanc dans les verres en plastique. De quoi va avoir l’air la maison s’il y a des verres en plastique partout ? Tu as pensé à ça, Edouard ?

— C’est pas pour ça, dit le garçon, c’est pour le goût, c’est pour la mollesse ensuite.

— Je ne veux pas le savoir, dit Danglard. La mollesse, tu t’en occuperas si monsieur le vicomte de Chateaubriand et quatre-vingt-dix filles te congédient et si tu deviens un flic bien habillé à l’extérieur et déliquescent à l’intérieur. Ça m’étonnerait que tu y arrives. Si on faisait conciliabule ce soir ?

Quand Danglard et ses mômes faisaient conciliabule, ça voulait dire qu’ils discutaient l’actualité policière. Ça pouvait prendre des heures, les mômes adoraient ça.

— Imaginez-vous, dit Danglard, que le Baptiseur s’est tiré toute la journée en nous laissant le merdier sur les bras. Ça m’a énervé tant et tant qu’à trois heures, j’étais fin saoul. Enfin, aucun doute, c’est bien le même homme qui a écrit autour des précédents cercles et autour de celui de la morte.

— « Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? », récita Edouard, ou bien : « Edouard, dans ce bar, que fais-tu si tard ? » ou bien : « La vie, sale fourmi, pourquoi tu m’ennuies ? » ou bien : « Violence, mon engeance, laisse aller ta danse », ou…

— Ça suffit, bon Dieu, dit Danglard. Oui, « Victor, mauvais sort… », ça traîne avec soi le vice de la mort, et le malheur et la menace et tout ce que tu veux. C’est entendu, Adamsberg a senti ça le premier. Mais est-ce suffisant pour accuser l’homme ? Le graphologue est formel : il n’est pas fou, pas même déséquilibré, il est cultivé, anxieux de son paraître et de sa réussite en même temps qu’inabouti, et agressif en même temps que dissimulé, ce sont ses mots. Il dit aussi : « L’homme est âgé, en crise, mais il se maîtrise ; il est pessimiste, obsédé par sa fin, donc par son éternité. Ou bien c’est un raté sur le point de réussir, ou bien c’est un réussi sur le point de rater. » Le graphologue, il est comme ça, mes chéris, il retourne toutes ses phrases comme des doigts de gant, il les fait aller dans un sens et puis dans un autre. Par exemple, il ne pourrait pas parler du désir de l’espérance sans parler aussitôt de l’espérance du désir, et ainsi de suite. Sur l’instant, ça produit un effet intelligent, après quoi on réalise qu’il n’y a pas grand-chose à comprendre. Sauf que c’est le même type qui a fait jusqu’ici tous les cercles, un type sensé et lucide, et qu’il est sur le point de réussir ou de rater. Mais quant à savoir si on est venu mettre la morte après coup dans un cercle déjà fait, le labo dit que c’est impossible d’en décider. C’est possible que oui, c’est possible que non. Vous trouvez que c’est une réponse de chimiste ? Et puis le cadavre lui-même, on ne peut pas dire qu’il fasse de son mieux pour aider : c’est un cadavre qui a eu une vie de poupée lisse comme un évier, sans intrication amoureuse, sans pathologie de famille, sans névrose d’argent, sans penchants sulfureux : rien. Rien que des pelotes de laine et des pelotes de laine, des congés en Touraine, des jupes aux mollets et des chaussures solides, un petit carnet pour écrire des mots, beaucoup de biscottes aux raisins dans les placards de la cuisine. Elle en parle d’ailleurs à une page de son carnet : « Impossible de manger des biscottes au travail, ça met des miettes partout et la patronne s’en aperçoit », et tout à l’avenant. Vous me direz : « Alors, qu’est-ce qu’elle foutait dehors hier soir ? » Elle revenait de voir sa cousine qui travaille aux guichets de la station de métro Luxembourg. Elle y allait souvent, elle s’installait dans la petite cabine des billets, elle mangeait des chips en tricotant des gants « incas » qu’elle vendait à la boutique, et elle rentrait à pied, sans doute par la rue Pierre-et-Marie-Curie.

— C’est sa seule famille ?

— Oui, et cette cousine héritera. Mais hériter de biscottes aux raisins et d’une boîte à sucre avec des billets dedans, je ne vois ni la cousine ni son mari égorger Madeleine Châtelain pour ça.

— Mais si quelqu’un avait voulu se servir d’un cercle, comment aurait-il pu savoir à l’avance où il serait tracé dans Paris cette nuit-là ?

— C’est la question, mes chéris. Mais on doit pouvoir y arriver.

Danglard se leva pour aller poser délicatement le petit Cinq, le petit René, dans son lit.

— Par exemple, continua-t-il, la nouvelle copine du commissaire, Mathilde Forestier, il paraît qu’elle a vu l’homme aux cercles. Adamsberg me l’a dit. J’arrive à nouveau à prononcer son nom. Ça me fait du bien, ces conciliabules.

— Pour le moment, c’est plutôt un monoliabule, dit Edouard.

— Et cette femme qui connaît l’homme aux cercles, elle m’inquiète, ajouta Danglard.

— Tu as dit l’autre jour, dit la première des seconds jumeaux, qu’elle était belle et tragique et cassée et rauque comme une pharamineuse pharaone déchue, mais elle ne t’avait pas inquiété.

— Tu n’as pas réfléchi avant de parler, petite fille. L’autre jour, personne n’avait encore été tué. À présent, je la revois entrer au commissariat sous un prétexte aberrant, faire la folle, arriver jusqu’à Adamsberg, parler de tout et de rien pour annoncer en fin de compte qu’elle connaît bien l’homme aux cercles. Une dizaine de jours avant le meurtre, ça tombe trop bien.

— Tu veux dire que préméditant de tuer Madeleine, elle serait venue voir Adamsberg pour faire l’innocente ? dit Lisa. Comme cette femme qui avait bousillé son grand-père, mais qui était venu te confier ses « pressentiments » un mois avant ? Tu te souviens ?

— Tu te rappelles cette sale femme ? Pas pharaonique du tout d’ailleurs et gelée comme un reptile. Elle a failli s’en sortir. C’est le coup classique des meurtriers qui téléphonent pour annoncer la découverte du corps, mais en bien plus élaboré. Alors, l’irruption de Mathilde Forestier, ça y fait penser. On l’entend déjà protester : « Commissaire, je ne serais pas venue moi-même vous raconter que j’avais suivi l’homme aux cercles si j’avais eu l’intention de me servir de lui pour tuer ! » Une manœuvre dangereuse mais suprême, et qui serait assez dans son genre. Puisqu’elle est d’un genre assez suprême, vous avez compris ça.

— Et elle aurait voulu tuer la grosse Madeleine ?

— Non, dit Ariette, Madeleine, ce serait une pauvre dame tirée au sort pour amorcer une série, pour coller ça sur les reins du maniaque aux cercles. Le vrai meurtre, ça sera pour plus tard. C’est à ça qu’il pense, papa.

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