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L'Homme aux cercles bleus

Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:

« Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? » Ça amuse les Parisiens. Depuis quatre mois, cette phrase accompagne les cercles qui surgissent à la nuit, tracés en bleu sur les trottoirs de la ville. Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent.
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
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Ce n’était pas à cause de tout ça qu’Adamsberg s’appliquait ce soir à éviter Christiane. Peut-être à cause du regard de la jeune fille à la poste. Peut-être parce qu’il avait trouvé Christiane en train de l’attendre, certaine qu’il sourirait, certaine qu’il ouvrirait sa porte, et puis qu’il ouvrirait sa chemise, et puis son lit, certaine qu’elle ferait le café le lendemain. Certaine. Et Adamsberg, les certitudes que les autres posaient sur lui, ça l’assassinait. Ça lui donnait un désir irrépressible de décevoir. Et puis il avait pensé un peu trop à la petite chérie ces derniers temps, et pour un oui pour un non encore. Surtout, il avait réalisé en marchant cet après-midi que ça faisait neuf ans qu’il ne l’avait plus vue. Neuf ans, bon Dieu ! Et tout d’un coup, il n’avait pas trouvé ça normal. Et il avait eu peur.

Jusqu’ici, il se l’était toujours figurée arpentant le monde sur le bateau d’un marin hollandais, puis sur le chameau d’un Berbère, puis s’exerçant au lancer sur les conseils d’un guerrier peul, puis mangeant trois croissants au Café des Sports et des Artistes à Belleville, puis chassant les cafards dans un lit d’hôtel au Caire.

Et aujourd’hui il se l’était figurée morte.

Il en avait été tellement saisi qu’il s’était arrêté pour boire un café, le feu au front, la sueur aux tempes. Il la voyait morte, depuis pas mal de temps déjà, le corps décomposé sous une dalle et contre elle dans sa tombe, le petit paquet d’ossements de Richard III. Il avait appelé au secours le chamelier berbère, le lancier peul, le marin hollandais et le tenancier du café de Belleville. Il les avait suppliés de revenir s’animer comme d’habitude devant ses yeux, de faire les marionnettes et de chasser cette dalle tombale. Mais ces quatre salauds de types étaient restés introuvables. Et ils laissaient le champ libre à la crainte. Morte morte morte. Camille morte. Bien sûr morte. Et tant qu’il l’avait imaginée vivante, même le trompant autant qu’il l’avait trompée, même l’escamotant de toutes ses pensées, même caressant les épaules du groom dans son lit de l’hôtel du Caire, après qu’il fut venu chasser les cafards, même photographiant tous les nuages du Canada — parce que Camille faisait collection de nuages à profil humain, ce qui était tout compte fait assez difficile à trouver — et même ayant oublié jusqu’à son visage et jusqu’à son nom, même avec tout cela, si Camille bougeait quelque part sur la terre, alors tout allait bien. Mais si Camille était morte ici ou là dans le monde, alors la vie s’étranglait. Alors ça ne valait peut-être plus autant le coup de s’agiter le matin et de courir le jour, si elle était morte, Camille, l’invraisemblable rejeton d’un dieu grec et d’une prostituée égyptienne, c’est comme ça qu’il voyait sa lignée. Ça ne valait peut-être plus autant le coup de s’énerver à chercher des assassins, à savoir combien on veut de sucres dans son café, à coucher avec Christiane, à regarder toutes les pierres de toutes les rues, si quelque part Camille ne faisait plus dilater la vie autour d’elle, avec ses choses du grave et du futile, l’une sur le front, l’autre sur les lèvres, qui se bouclaient toutes deux en un huit qui dessinait l’infini. Alors si Camille était morte, Adamsberg perdait la seule femme qui lui ait dit à voix basse un matin : « Jean-Baptiste, je vais à Ouahigouya. C’est aux sources de la Volta blanche. » Elle s’était détachée de lui, elle avait dit « Je t’aime », elle s’était habillée, et elle était sortie. Acheter du pain, il avait pensé. Elle n’était pas revenue, la petite chérie. Neuf ans. Il n’aurait pas tellement menti s’il avait dit : « J’ai bien connu Ouahigouya, j’y ai même vécu quelque temps. »

Avec tout ça, Christiane qui était là, certaine qu’elle allait faire le café demain, alors que la petite chérie avait crevé quelque part sans qu’il ait été là pour faire quelque chose. Et alors lui crèverait un jour sans avoir jamais revu la petite. Il imaginait que Mathilde Forestier pourrait le tirer de cette noirceur, même si ce n’était pas pour ça qu’il la cherchait. Mais il espérait qu’en la voyant, le film reprendrait où il en était resté, avec le groom dans l’hôtel du Caire.

Et Mathilde appela.

Il recommanda à Christiane, dégrisée, de s’endormir vite car il rentrerait tard, et il retrouva Mathilde Forestier une demi-heure plus tard chez elle.

*

Et elle le reçut avec un plaisir qui desserra un peu le goulot où s’était étranglé le monde depuis quelques heures. Même, elle l’embrassa rapidement, pas vraiment sur la joue, pas vraiment sur les lèvres. Elle rit, elle dit que c’était délicieux, qu’elle avait le coup d’œil pour choisir l’endroit où il fallait embrasser, que pour ces choses-là elle était très observatrice, qu’il ne fallait pas s’alarmer parce qu’elle ne prenait comme amants que des hommes du même âge qu’elle, c’était un principe absolu, ça évitait les histoires et les comparaisons. Ensuite elle le mena par l’épaule jusqu’à une table où une vieille dame faisait des réussites et du courrier en même temps, et où un gigantesque aveugle semblait la conseiller dans les deux affaires. La table était ovale et transparente, avec de l’eau et des poissons dedans.

— C’est une table-aquarium, expliqua Mathilde. J’ai inventé ça un soir. Un peu clinquant, un peu facile… comme moi. Les poissons n’aiment pas que Clémence fasse des réussites. À chaque fois qu’elle claque une carte sur le verre, ça les fait fuir, vous voyez ?

— Elle est ratée, soupira Clémence, en repliant les cartes. C’est signe que je ne devrais pas répondre à l’annonce de l’homme conservé de soixante-six ans. Pourtant ça me tente. Je la sens bien, cette annonce.

— Vous en avez fait beaucoup, des annonces ? demanda Charles.

— Deux mille trois cent cinquante-quatre. Je n’ai jamais trouvé chaussure à mon pied. Faut croire que j’ai un sort. Je me dis, Clémence, tu n’y arriveras jamais, jamais.

— Mais si, dit Mathilde pour l’encourager, surtout si Charles veut bien vous aider à rédiger les réponses. C’est un homme, il sait ce qui plaît.

— Mais le produit ne paraît pas facile à vendre, dit Charles.

— Je compte sur vous pour trouver quand même un moyen, répondit Clémence qui avait l’air de ne se fâcher de rien.

Mathilde entraîna Adamsberg dans son bureau.

— On va s’installer à ma table cosmique, si ça ne vous ennuie pas. Ça me délasse.

Adamsberg examina une grande table de verre noir, percée de centaines de points lumineux éclairés par en dessous, qui représentaient toutes les constellations du ciel. C’était beau, un peu trop.

— Mes tables, elles n’ont aucun succès dans le commerce, dit Mathilde. En face de vous, continua-t-elle en posant son doigt sur la table, vous avez le Scorpion, ici le Serpentaire, et puis la Lyre, les Hercules, la Couronne. Ça vous plaît ? Moi je m’installe là, les coudes sur la constellation du Poisson austral. Et si ça se trouve, tout est faux. Et si ça se trouve, des milliers d’étoiles qu’on voit encore briller ont déjà disparu, ce qui fait que le ciel est démodé. Vous vous rendez compte, Adamsberg ? Le ciel démodé ? Et qu’est-ce que ça peut bien faire, si on le voit quand même ?

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