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L'Homme aux cercles bleus

Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:

« Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? » Ça amuse les Parisiens. Depuis quatre mois, cette phrase accompagne les cercles qui surgissent à la nuit, tracés en bleu sur les trottoirs de la ville. Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent.
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
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— Vous m’épatez, répéta Mathilde. Je ne peux pas dire que j’aurais rêvé un fils comme vous, parce que je me serais fait un continuel sang d’encre, mais vous m’épatez. Je commence à comprendre pourquoi vous vous foutez des poissons.

— C’est sans doute vous qui avez raison, Mathilde, de trouver quelque chose à aimer dans ces bestioles visqueuses à l’œil rond qui ne sont même pas bonnes à nourrir un homme. Moi, ça me serait égal que tous les poissons meurent.

— Vous avez l’art de me mettre en tête des idées impossibles pour une tranche 2. Même à vous ça vous fait du mal, vous êtes en sueur. Ne vous inquiétez donc pas tant pour Adamsberg. De toute façon, il est gentil, non ?

— Certes, dit Charles, il est gentil. Il dit beaucoup de choses gentilles, Adamsberg. Et je ne comprends pas que ça ne vous inquiète pas.

— Vous m’épatez, Charles, répéta encore Mathilde.

*

Aussitôt après le déjeuner, Adamsberg décida de tenter quelque chose.

Inspiré par l’exemple du petit calepin trouvé sur la morte, il acheta un carnet qu’on pouvait glisser dans la poche arrière de son pantalon. De sorte que s’il avait une pensée intéressante, il pourrait la noter. Non qu’il en espérât des merveilles. Mais il se disait qu’une fois le carnet achevé, l’effet d’ensemble pourrait être pertinent, lui proposer quelques accès à lui-même.

Il avait l’impression de n’avoir jamais tant vécu au jour le jour qu’en ce moment. Il avait déjà remarqué ça de nombreuses fois : plus il avait de soucis pressants, le talonnant de leur urgence et de leur gravité, plus son cerveau faisait le mort. Il se mettait alors à vivre de petits riens, étranger et insouciant, se dépouillant de toutes pensées et de toutes qualités, l’âme vacante, le cœur creux, l’esprit fixé sur les plus courtes longueurs d’onde. Cet état, cette étendue d’indifférence qui décourageait tout son entourage, il le connaissait bien mais il le maîtrisait mal. Parce qu’insouciant, débarrassé des problèmes de la planète, il était calme, plutôt heureux. Mais à mesure des jours, l’indifférence faisait avec discrétion des ravages tels que tout s’y décolorait. Les êtres lui devenaient transparents, tous identiques à force de lui sembler lointains. Jusqu’à ce que, parvenu à quelque terme de ses informels dégoûts, lui-même ne se sente plus aucune densité, aucune importance, et se laisse porter au gré du quotidien des autres, plus disposé à leur rendre une foule de menus services qu’il leur devenait parfaitement étranger. La mécanique de son corps et de ses paroles automatiques assurait la poursuite des jours, mais lui n’y était plus pour personne. Ainsi, largement privé de lui-même, Adamsberg ne s’inquiétait pas et ne se formulait plus rien. Ce désintérêt de toutes choses n’avait même pas le relent paniquant du vide, cette apathie de l’âme ne charriait pas même les affres de l’ennui.

Mais bon Dieu, c’était venu vite.

Il se souvenait parfaitement de toutes les turbulences qui hier encore l’avaient secoué quand il avait pensé que Camille était morte. Et à présent, même le mot « turbulence » lui semblait dénué de sens. Qu’est-ce que ça pouvait bien être, des turbulences ? Camille morte ? Très bien et puis après ? Madeleine Châtelain égorgée, l’homme aux cercles en liberté, Christiane qui l’assiégeait, Danglard qui était triste, se démerder avec tout ça, mais à quoi bon ?

Alors il s’assit au café, il sortit son carnet et il attendit. Il surveillait les pensées qui filaient dans sa tête. Elles lui semblaient certes avoir un milieu, mais ni début, ni fin. Alors comment les transcrire ? Dégoûté mais toujours serein, il écrivit au bout d’une heure :

Je n’ai rien trouvé à penser.

Et puis du café, il appela chez Mathilde. Ce fut Clémence Valmont qui répondit. La voix discordante de la vieille lui rendit une sensation de réalité, l’idée de quelque chose à faire avant de s’en foutre complètement de crever. Mathilde était rentrée. Il voulait la voir, mais pas chez elle. Il lui fixa rendez-vous à cinq heures à son bureau.

De manière inattendue, Mathilde fut à l’heure. Elle s’en étonna elle-même.

— Je ne comprends pas, dit-elle. Ce doit être « l’effet policier », je suppose.

Et puis elle regarda Adamsberg, qui ne crayonnait pas, et qui, les jambes étendues devant lui, une main dans une poche de pantalon, une autre laissant fumer une cigarette au bout des doigts, paraissait désintégré dans une nonchalance diffuse qu’on n’aurait pas su par quelle poignée prendre. Mais Mathilde le pressentait capable de savoir faire son métier, même comme ça, ou surtout comme ça.

— J’ai l’impression qu’on va moins s’amuser que la dernière fois, dit Mathilde.

— Peut-être bien, répondit Adamsberg.

— C’est ridicule de me faire tout ce cérémonial de la convocation au bureau. Vous auriez mieux fait de venir au Grondin volant, on aurait bu un coup, et puis on aurait dîné. Clémence a préparé une sorte de plat répulsif bien de chez elle.

— Elle est d’où ?

— De Neuilly.

— Ah. Ce n’est pas l’exotisme. Mais je ne vous fais pas de cérémonial. J’ai besoin de vous parler, et je n’ai pas envie de m’agréger au Grondin volant ou à tout ce que vous voudrez.

— Parce qu’il ne faut pas qu’un policier dîne avec ses suspects ?

— Mais si, au contraire, dit Adamsberg d’une voix lasse. L’intimité avec les suspects fait même partie des choses recommandées. Mais là-bas, chez vous, c’est le défilé perpétuel, c’est évident. Aveugles, vieilles folles, étudiants, philosophes, voisins du dessus, voisins du dessous, on est courtisan de la Reine ou rien du tout, vous ne croyez pas ? Et moi, je n’aime ni être courtisan, ni être rien du tout. Et puis je ne sais pas pourquoi je dis ça, en fait ça n’a aucune importance.

Mathilde rit.

— Compris, dit-elle. À l’avenir, nous nous rencontrerons au café, par exemple, ou sur les ponts de Paris, dans ces lieux neutres où s’établit l’égalité. Comme deux braves républicains. On peut en fumer une maintenant ?

— On peut. Cet article de la gazette du 5e, madame Forestier, vous le connaissiez ?

— Jamais entendu parler de cette saloperie avant que Charles ne me le récite de mémoire à midi. Et ce dont j’ai pu me vanter au Dodin Bouffant, inutile que j’essaie de me le rappeler. Tout ce que je peux certifier, c’est que quand j’ai bu, ma fiction dépasse de trente fois ma réalité. Que j’aie pu raconter que l’homme aux cercles partageait mon dîner, voire ma baignoire et mon lit, et qu’on préparait ensemble ses pitreries nocturnes, pas impossible. Rien n’est assez bon pour moi s’il s’agit de séduire. Alors vous imaginez. À certains moments, je me comporte comme une véritable catastrophe naturelle, à ce que dit mon ami philosophe, bien sûr.

Adamsberg fit la moue.

— Moi, dit-il, ça m’est difficile d’oublier que vous êtes une scientifique. Je ne vous crois pas aussi imprévisible que vous souhaiteriez l’être.

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