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L'Homme aux cercles bleus

Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:

« Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? » Ça amuse les Parisiens. Depuis quatre mois, cette phrase accompagne les cercles qui surgissent à la nuit, tracés en bleu sur les trottoirs de la ville. Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent.
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
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— Oui, Danglard, dit-il à voix assez basse, on ne peut rien faire si Mme Forestier ne guide pas la ronde. Vous diriez que c’est bizarre, n’est-ce pas ?

Charles fit un mouvement pour partir.

— Non, monsieur Reyer, restez, continua Adamsberg sur le même ton. C’est embêtant, j’ai reçu un coup de fil anonyme ce matin. Une voix qui m’a dit : « Connaissez-vous l’article paru il y a deux mois dans la gazette Tout le 5e en cinq pages ? Alors, commissaire, pourquoi ne questionnez-vous pas ceux qui savent ? » Et on a raccroché. La voilà, cette gazette, je viens de me la procurer. C’est un torchon mais ça compte pas mal de lecteurs. Tenez, Danglard, lisez-nous ça, en haut de la page 2. Vous savez que je lis mal à haute voix.

— « Une connaisseuse…

« Qu’une partie de la presse s’amuse à s’attacher aux faits et gestes d’un pauvre fou dont la vaine occupation consiste à entourer à la craie de vieilles capsules de bière, ce qui est à la portée du premier enfant venu, ne fait que trahir l’affligeante conception de leur métier dont témoignent, hélas, trop de nos confrères. Mais que les scientifiques s’en mêlent aussi augure mal de la recherche française. Hier encore, l’éminent psychiatre Vercors-Laury consacrait une colonne entière à ce piètre fait divers. Mais ce n’est pas tout. Les échos mondains de notre quartier révèlent que Mathilde Forestier, réputée dans le monde entier pour ses travaux sur le monde sous-marin, se penche à son tour au chevet de ce pitoyable amuseur public. Il semblerait qu’elle ait poussé ses efforts jusqu’à le bien connaître et même l’accompagner dans ses grotesques rondes nocturnes, ce qui ferait d’elle la seule personne à avoir percé le « mystère des cercles ». La belle affaire. Elle aurait elle-même dévoilé ce secret au cours d’une soirée bien arrosée au Dodin Bouffant, où l’on fêtait la sortie de son dernier ouvrage. Certes, notre arrondissement s’est toujours enorgueilli de compter cette célébrité parmi ses occupants de longue date, mais Mme Forestier ne ferait-elle pas mieux de dépenser les deniers de l’État au profit de ses chers poissons plutôt qu’à la traque d’un imbécile peut-être malfaisant, d’un maniaque déséquilibré, que les infantiles imprudences de notre grande dame risqueraient bien d’attirer dans notre quartier, jusque-là épargné par les cercles ? Il existe des poissons dont le seul contact est mortel. Mme Forestier en sait long là-dessus, et nous n’allons pas lui faire la leçon en son domaine. Mais que sait-elle des poissons des villes et de leurs dangers ? Ne risque-t-elle pas, en flattant de tels comportements, de réveiller l’eau qui dort ? Et pourquoi jouer à tirer cette proie dans ses filets jusqu’au cœur de notre arrondissement, suscitant un déplaisir légitime chez nous ? »

« Ce qui fait, dit Danglard en reposant le journal sur la table, que la personne qui vous a appelé a pris connaissance du meurtre hier ou ce matin et vous a aussitôt contacté. C’est une rapide, et qui ne porte pas Mme Forestier dans son cœur, on dirait.

— Et ensuite ? demanda Adamsberg, toujours placé de côté, toujours remuant les mâchoires.

— Ensuite, cela veut dire que, grâce à cet article, des tas de gens avaient depuis longtemps appris que Mme Forestier possédait quelques petits secrets. Ils pouvaient désirer les connaître à leur tour.

— Et pourquoi ?

— Dans l’hypothèse bénigne, pour faire de la copie pour un journal. Dans l’hypothèse maligne, pour se défaire d’une belle-mère, pour la coller dans un cercle et faire porter le chapeau au nouveau maniaque de Paris. Cette idée a dû faire le tour de quelques cerveaux simples et frustrés, trop lâches pour endosser les risques d’un crime à ciel ouvert. L’occasion offerte était belle, encore fallait-il pouvoir connaître quelques habitudes de l’homme aux cercles. Avec quelques verres dans le ventre, Mathilde Forestier était une informatrice tout indiquée.

— Et puis après ?

— Après, on peut par exemple se demander par quel hasard M. Charles Reyer s’est établi chez Mathilde quelques jours avant le meurtre.

Danglard était comme ça. Ça ne le gênait pas de bougonner des phrases de ce genre devant ceux mêmes qu’il accusait. Adamsberg se savait incapable d’être direct de cette manière, et il trouvait utile que Danglard n’ait pas cette appréhension de blesser les autres. Appréhension qui lui faisait souvent dire n’importe quoi, sauf ce qu’il pensait. Et pour un flic, ça donnait des résultats imprévus et pas toujours bons sur le moment.

Après ça, il y eut un long silence dans le bureau. Danglard avait toujours un doigt appuyé sur le front.

Charles s’était attendu à un piège mais il n’avait pu faire autrement que de sursauter. Dans le noir, il imaginait Adamsberg et Danglard posant leur regard sur lui.

— Très bien, dit Charles au bout d’un moment. Je loue chez Mathilde Forestier depuis cinq jours. Avec ça vous en savez autant que moi. Pas envie de vous répondre, pas envie de me défendre. Je ne comprends rien à votre sale affaire.

— Moi non plus, dit Adamsberg.

Danglard fut gêné. Il aurait préféré qu’Adamsberg ne fasse pas l’aveu de ses ignorances devant Reyer. Le commissaire avait commencé à griffonner sur son genou. Il lui déplaisait qu’Adamsberg en reste là, dans ce flou, passif et négligent, sans poser aucune question pour essayer d’en sortir.

— Tout de même, insista Danglard, pourquoi avoir voulu loger chez elle ?

— Et merde ! s’énerva Charles. C’est Mathilde qui est venue me trouver à mon hôtel pour me proposer cet appartement !

— Mais c’est vous qui êtes venu vous asseoir près d’elle au café, non ? Et c’est vous qui lui avez raconté, on ne sait pas pourquoi, que vous cherchiez un appartement à louer ?

— Si vous étiez aveugle, vous sauriez que ce n’est pas à ma portée de reconnaître quelqu’un à une terrasse de café.

— Je vous crois capable de savoir faire des tas de trucs hors de portée.

— Ça va comme ça, dit Adamsberg. Où est Mathilde Forestier ?

— Elle est en train de suivre un type qui croit à la rotation des tournesols.

— Puisqu’on ne peut rien faire et rien savoir, dit Adamsberg, laissons tomber.

Cet argument désola Danglard. Il proposa de chercher Mathilde pour en savoir plus tout de suite, de mettre un homme en faction chez elle pour l’attendre, de faire un tour à l’Institut océanographique.

— Non, Danglard, on ne va pas faire tout ça. Elle reviendra. Ce qu’il faut, c’est poster des hommes ce soir aux métros Saint-Georges, Pigalle et Notre-Dame-de-Lorette, avec une description de l’homme aux cercles. Par acquit de conscience. Et puis attendre. L’homme à l’odeur de pomme pourrie va recommencer ses cercles, c’est inévitable. Alors on va attendre. Mais on n’a aucune chance de le repérer. Il va modifier ses trajets.

— Mais qu’est-ce que ça peut nous faire, ses cercles, si ce n’est pas lui qui tue ? dit Danglard en se levant et en faisant de grands mouvements mous dans la pièce. Lui ! Lui ! On s’en fout, au fond, de ce pauvre bonhomme ! C’est celui qui l’utilise qui nous intéresse !

— Pas moi, dit Adamsberg. Alors on cherche l’homme aux cercles, toujours.

Danglard se leva, assez accablé. Il lui faudrait beaucoup de temps pour s’habituer à Adamsberg.

Charles sentait toute cette confusion dans la pièce. Il sentait le vague désarroi de Danglard et les indécisions d’Adamsberg.

— De vous et de moi, commissaire, dit Charles, qui va à l’aveuglette ?

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