L'Homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #1
- Год: 1996
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878580761
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
Adamsberg sourit.
— Je ne sais pas, dit-il.
— Avec cette histoire de coup de fil anonyme, je suppose que je dois rester à votre disposition, comme on dit ? continua Charles.
— Je ne sais pas trop, dit Adamsberg. Rien en tous les cas qui pour le moment puisse vous gêner dans votre travail. Ne vous inquiétez pas.
— Mon travail ne m’inquiète pas, commissaire.
— Je sais. Je disais ça comme ça.
Charles entendait le bruit d’un crayon qui glissait sur une feuille. Il supposa que le commissaire dessinait tout en parlant.
— Je ne sais pas comment un aveugle pourrait se débrouiller pour tuer. Mais je suis suspect, n’est-ce pas ?
Adamsberg eut un geste évasif.
— Disons que vous avez mal choisi votre moment pour venir habiter chez Mathilde Forestier. Disons que pour une raison ou une autre, on a pu s’intéresser récemment à elle, et à ce qu’elle savait, pour autant qu’elle nous ait tout dit d’ailleurs. Danglard vous expliquera ça. Danglard est sacrement intelligent, vous verrez. C’est reposant de travailler à côté de lui. Disons aussi que vous êtes un peu plus mauvais qu’un autre, ce qui n’arrange rien.
— Qu’est-ce qui vous fait croire ça ? demanda Charles en souriant, d’un méchant sourire, jugea Adamsberg.
— Mme Forestier le dit.
Pour la première fois, Charles fut troublé.
— Oui, elle dit ça, répéta Adamsberg. « Mauvais comme une teigne mais je l’aime bien. » Et vous aussi vous l’aimez bien. Parce que saisir Mathilde, monsieur Reyer, ça ferait du bien, ça ferait dans les yeux du noir qui brille, ciré comme du cuir. Ça ferait ça à pas mal de monde. Danglard, lui, il ne l’aime pas, si, Danglard, c’est vrai. Il lui en veut pour des raisons que, une fois encore, il saurait bien expliquer lui-même. Il est même tenté de lui faire du tort. Il doit déjà trouver curieux que cette Mathilde soit venue au commissariat me parler de l’homme aux cercles à la pomme pourrie bien avant le meurtre. Et il a raison, c’est très bizarre. Mais tout est bizarre. Même la pomme pourrie. De toute façon, il n’y a qu’à attendre.
Adamsberg se remit à dessiner.
— C’est ça, dit Danglard. Attendons.
Il n’était pas de très bonne humeur. Il raccompagna Charles jusqu’à la rue.
Il reprit le couloir en marmonnant, un doigt toujours pressé sur le front. Oui, comme il avait son grand corps en forme de quille, il en voulait à Mathilde qui était le genre de femme à ne pas coucher avec les corps en forme de quille. Alors il aurait aimé qu’elle soit quand même coupable de quelque chose. Et cette affaire d’article la mettait dans un sale bain. Ça allait sûrement intéresser les mômes. Mais il avait juré depuis l’erreur de la jeune fille de la bijouterie de ne plus jamais travailler qu’avec les preuves et les faits et avec aucune des autres saloperies qui vous traversent le cerveau. Alors pour Mathilde, il fallait y aller avec prudence.
Charles resta énervé toute la matinée. Ses doigts passaient sur les perforations des livres en tremblant un peu.
Mathilde aussi était énervée. Elle venait de perdre l’homme aux tournesols. Le truc idiot, il avait sauté dans un taxi. Elle se retrouva au milieu de la place de l’Opéra, déçue et désorientée. En tranche 1, elle aurait aussitôt commandé un demi-pression. Mais il ne fallait surtout pas trop s’en faire dans une tranche 2. Suivre quelqu’un d’autre au hasard ? Pourquoi pas ? D’un autre côté, il était presque midi, et elle n’était pas loin du bureau de Charles. Elle pourrait passer le prendre pour déjeuner. Elle avait été un peu rude ce matin avec lui, sous prétexte qu’en tranche 2 on peut dire tout ce qui passe par la tête, et ça lui faisait mal d’en rester là.
Elle attrapa Charles par l’épaule juste quand il sortait de l’immeuble de la rue Saint-Marc.
— J’ai faim, dit Mathilde.
— Vous tombez bien, dit Charles. Tous les flics de la terre pensent à vous. Il y a eu comme une petite dénonciation à votre sujet ce matin.
Mathilde s’était installée sur une banquette au fond du restaurant et rien dans sa voix n’indiquait à Charles que cette nouvelle la démontait.
— Tout de même, insista Charles, il n’y a pas loin pour que les flics pensent que vous êtes la mieux placée pour avoir prêté main-forte au meurtrier. Vous étiez la seule sans doute à pouvoir lui indiquer temps et lieu pour trouver un cercle propice à son assassinat. Pire, vous êtes même très indiquée pour avoir commis le meurtre vous-même. Avec vos sales manies, Mathilde, on va avoir des sales ennuis.
Mathilde rit. Elle commanda des piles de plats. C’est vrai qu’elle avait faim.
— C’est formidable, dit Mathilde, il m’arrive tout le temps des choses pas ordinaires. C’est mon lot. Alors, une de plus une de moins… Le soir du Dodin Bouffant, on était sûrement en tranche 2, et j’ai dû boire beaucoup et dire pas mal de conneries. Je n’ai d’ailleurs pas gardé de la soirée un souvenir très net. Vous verrez, Adamsberg comprendra très bien ça, et il n’ira pas se torturer à chercher l’impossible jusqu’au bout du monde.
— Je crois que vous le sous-estimez, Mathilde.
— Je ne crois pas, dit Mathilde.
— Si. Plein de monde le sous-estime, mais sans doute pas Danglard, et en tout cas pas moi. Je sais, Mathilde, la voix d’Adamsberg est comme un rêve, elle berce, elle vous charme et elle vous endort, mais lui-même ne s’y endort pas. Sa voix charrie des images lointaines et des pensées indécises mais elle va vers des accomplissements inexorables, dont il est peut-être le dernier à avoir idée.
— Je peux manger quand même ? demanda Mathilde.
— Bien sûr. Adamsberg, sachez-le bien, n’attaque pas, mais il vous transforme, il vous contourne, il revient par-derrière, il désamorce et tout compte fait il vous désarme. Il ne pourrait être ni traqué ni saisi, pas même par vous, Reine Mathilde. Il vous échappera toujours, par cette douceur, ou par cette indifférence soudaine. Alors pour vous, pour moi, pour n’importe qui, il pourra être bénéfique ou fatal comme un soleil de printemps. Tout dépend comment on s’y expose. Et pour un assassin, il est un foutu adversaire, autant que vous le sachiez. Si j’avais tué, je préférerais un flic que je puisse espérer faire réagir, un flic qui ne se mette pas à couler comme de l’eau pour soudain résister comme de la pierre. Il coule et il résiste, il file en flottant vers un but, vers un estuaire. Alors un assassin là-dedans, bien sûr il peut se noyer.
— Un but ? Ça n’a pas de sens d’avoir un but. C’est bon pour les gosses, dit Mathilde.
— Peut-être ce levier merdique qui soulève le monde, peut-être l’œil — encore un œil, Mathilde —, l’œil merdique du cyclone, là où c’est autre chose, où il y a peut-être la connaissance, l’éternité fragile. Vous n’avez jamais pensé à ça, Mathilde ?
Mathilde s’en était arrêtée de manger.
— Vous m’épatez, Charles, vraiment. Vous dites tout cela avec l’assurance et les métaphores d’un curé, mais vous n’avez fait que l’entendre parler une heure ce matin.
— Je suis devenu comme un chien, Mathilde, maugréa Charles. Un chien qui entend plus que les hommes et qui sent plus que les hommes. Un sale chien qui peut faire mille kilomètres en ligne droite pour retrouver sa maison. Alors moi aussi, par d’autres chemins qu’Adamsberg, je sais des choses. Nos points communs s’arrêtent là. Je me crois, moi, la personne la plus intelligente de la terre, et ma voix est métallique et elle grince. Elle coupe, elle tord, et mon cerveau fonctionne comme une sale machine à sérier les données et tout savoir sur tout. Et de but, d’estuaire, je ne m’en connais plus. Plus la candeur ou plus la force de m’imaginer que les cyclones ont des yeux. J’ai renoncé à ces foutaises, trop tenté par les mesquineries et par les revanches qui s’offrent pour soulager chaque jour mes impuissances. Mais Adamsberg n’a pas besoin de se distraire pour vivre, vous me comprenez ? Donc il vit, en mélangeant tout d’ailleurs, en mélangeant les grandes idées et les petits détails, en mélangeant les impressions et les réalités, en mélangeant les verbes et les pensées. En confondant la croyance des enfants et la philosophie des vieux. Mais il est vrai, et il est dangereux.