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L'Homme aux cercles bleus

Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:

« Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? » Ça amuse les Parisiens. Depuis quatre mois, cette phrase accompagne les cercles qui surgissent à la nuit, tracés en bleu sur les trottoirs de la ville. Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent.
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
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— Madame Forestier, dit Adamsberg, je voudrais que vous me conduisiez à l’homme aux cercles ce soir. Vous n’avez pas écouté la radio aujourd’hui ?

— Non, dit Mathilde.

— On a trouvé ce matin une femme égorgée dans l’un de ses cercles, à deux pas d’ici, rue Pierre-et-Marie-Curie. Une bonne grosse femme exempte de toute turpitude ayant pu entraîner son assassinat. L’homme aux cercles a passé la vitesse supérieure.

Mathilde posa son sombre visage sur ses poings, puis elle se leva avec brusquerie, sortit une bouteille de scotch et deux verres et posa le tout sur la constellation de l’Aigle entre eux deux.

— Je ne suis pas très bien ce soir, dit Adamsberg. La mort fait les cent pas dans ma tête.

— Ça se voit. Faut boire un coup, dit Mathilde. Parlez-moi d’abord de cette femme égorgée, on parlera de l’autre mort après.

— Quelle autre mort ? demanda Adamsberg.

— Il y en a forcément une autre, dit Mathilde. Si vous faisiez cette tête-là à chaque meurtre, ça fait longtemps que vous auriez changé de métier. Donc il y a une autre mort qui vous hache le cerveau en deux. Vous voulez que je vous mène à l’homme aux cercles pour l’arrêter ?

— C’est trop tôt. Je voudrais le repérer, je voudrais le voir, je voudrais le connaître.

— Je suis embêtée, Adamsberg, parce que cet homme et moi, on est devenus un peu complices. C’est un peu plus entre lui et moi que ce que je vous ai raconté l’autre fois. En fait, je l’ai déjà vu au moins douze fois, et à partir de la troisième fois, il avait repéré mon manège. Et tout en se gardant à distance, il se laissait faire par ma filature, il m’adressait des coups d’œil, des sourires peut-être, je ne sais pas, il se tenait toujours trop loin de moi, ou la tête basse. Mais la dernière fois, il m’a même fait un petit signe de la main avant de partir, j’en suis convaincue. Je ne voulais pas vous raconter tout ça l’autre jour, parce que je n’avais pas envie que vous me classiez parmi les maniaques. Après tout, les flics, on peut pas les empêcher de classer. Mais maintenant c’est différent puisque la police va le rechercher pour meurtre. Cet homme, Adamsberg, me semble inoffensif. J’ai assez traîné dans les rues la nuit pour savoir ressentir le danger. Avec lui, non. Il est petit, presque minuscule pour un homme, maigrichon, soigné, ses traits sont mobiles, inconstants, embrouillés, il n’est pas beau. Il a peut-être soixante-cinq ans. Avant de s’accroupir pour écrire sa phrase, il relève les pans de son imperméable pour ne pas les salir.

— Comment fait-il ses cercles, de l’intérieur, de l’extérieur ?

— De l’extérieur. Soudain, il tombe en arrêt devant une bricole et il sort tout de suite sa craie, comme s’il savait sans hésiter que c’était la bonne bricole pour ce soir. Il jette des regards autour de lui, il attend que la rue soit déserte, il ne veut pas être vu, sauf par moi qu’il semble tolérer, je ne sais pas dire pourquoi. Peut-être se doute-t-il que je peux le comprendre. Son opération lui prend vingt secondes environ. Il fait le grand cercle en tournant autour de l’objet, puis il s’accroupit pour écrire, toujours en jetant des regards partout. Ensuite il disparaît à la vitesse de la lumière. Il est vif comme le renard et il a l’air de connaître ses itinéraires. Il m’a toujours semée une fois le cercle fait et je n’ai jamais pu repérer son domicile. En tout cas, si vous arrêtez ce type, j’ai peur que vous ne fassiez une connerie.

— Je ne sais pas, dit Adamsberg. Il faut que je le voie d’abord. Comment l’avez-vous repéré ?

— Ce n’est pas magique, j’ai cherché. J’ai d’abord téléphoné à quelques amis journalistes qui s’intéressaient à son cas, au tout début. Ils m’ont donné les noms de ceux qui leur avaient signalé des cercles. J’ai appelé ces témoins. Ça vous paraîtra peut-être bizarre que je m’occupe tant de ce qui ne me regarde pas, mais c’est parce que vous ne travaillez pas sur les poissons. Quand on passe autant d’heures à scruter les poissons, on se dit qu’il y a quelque chose qui déraille, que ce serait tout de même le moins que de donner aussi de l’attention aux êtres humains, que de les regarder faire eux aussi. Enfin je vous expliquerai ça une autre fois. Et presque tous ces témoins avaient découvert les cercles avant minuit et demi, jamais plus tard. Comme l’homme aux cercles sillonnait tout Paris, j’ai pensé, très bien, ce type-là prend le métro, et il ne veut pas rater la dernière correspondance, c’est une hypothèse à tenter. C’est idiot, non ? Mais deux cercles avaient été découverts vers deux heures du matin, dans le même périmètre, rue Notre-Dame-de-Lorette et rue de la Tour-d’Auvergne. Comme ce sont des rues passantes, j’ai imaginé que ces cercles avaient dû être tracés assez tard, après le dernier métro. Peut-être parce qu’il pouvait rentrer à pied, parce qu’il habitait tout à côté. Est-ce que jusqu’ici je ne suis pas trop embrouillée ?

Adamsberg secoua la tête avec lenteur. Il admirait.

— Donc, j’ai pensé, avec de la chance, son métro, c’est Pigalle ou c’est Saint-Georges. J’ai planqué quatre soirs de suite à Pigalle : rien. Il y a eu pourtant deux cercles ces nuits-là dans le 17e et le 2e arrondissement, mais je n’ai vu personne d’adéquat entrer et sortir du métro entre dix heures et la fermeture des grilles. Alors j’ai essayé Saint-Georges. Là, j’ai remarqué un petit solitaire, les poings enfoncés dans les poches, le regard à terre, qui prenait une rame vers onze heures moins le quart. J’en ai vu d’autres aussi qui pouvaient correspondre à ce que je cherchais. Mais seul le petit solitaire est ressorti à minuit un quart et a recommencé les mêmes allées et venues quatre jours plus tard. Le lundi suivant, début de tranche 1, ère nouvelle, je suis retournée à Saint-Georges. Il est venu, je l’ai suivi. C’a été le soir de la recharge de stylo à bille. Parce que c’était bien lui, Adamsberg. D’autres fois, je l’ai attendu à la sortie du métro pour le suivre jusqu’à sa maison. Mais c’est là qu’il m’a toujours échappé. Je n’allais pas lui courir après, je ne suis pas policier.

— Je ne vais pas vous dire que c’est du travail fabuleux, ça ferait trop flic, mais tout de même, c’est du travail fabuleux.

Adamsberg employait souvent le mot fabuleux.

— C’est vrai, dit Mathilde, je m’en suis bien sortie, mieux que pour Charles Reyer en tous les cas.

— Au fait, il vous plaît ?

— Il est mauvais comme une teigne, c’est une sale bête, mais ça ne me gêne pas. Ça fera un équilibre avec Clémence, la vieille dame que vous avez vue, qui est bonne jusqu’à la stupeur. On dirait parfois qu’elle le fait exprès. Charles n’aura pas plus de succès avec elle qu’avec moi pour la faire réagir. Ça lui fera du bien, ça lui usera les dents.

— À propos, elle a de drôles de dents Clémence.

— Vous avez remarqué ? Comme Crocidura russula, ça ne fait pas humain. Et puis ça doit décourager ses prétendants. Faudrait refaire les yeux de Charles, faudrait refaire les dents de Clémence, faudrait refaire le monde entier. Et après, qu’est-ce qu’on s’emmerderait. En se dépêchant, on pourrait être au métro Saint-Georges à dix heures, si c’est votre idée, mais je vous l’ai dit, Adamsberg, je ne crois pas que ce soit lui. Je crois que quelqu’un d’autre a utilisé son cercle après coup. C’est impossible, ça ?

— Il faudrait quelqu’un de sacrément au courant de ses habitudes.

— Je suis bien au courant, moi.

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