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L'Homme aux cercles bleus

Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:

« Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? » Ça amuse les Parisiens. Depuis quatre mois, cette phrase accompagne les cercles qui surgissent à la nuit, tracés en bleu sur les trottoirs de la ville. Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent.
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
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— Peut-être que c’est à ça qu’il pense, dit Danglard.

*

Le lendemain matin, Mathilde croisa Charles Reyer en bas de l’escalier, penché devant sa porte. En réalité, elle se demanda s’il ne l’attendait pas, feignant de ne pas trouver le trou de la serrure. Pourtant il ne dit rien quand elle passa.

— Charles, dit Mathilde, vous collez votre œil aux trous de serrure ?

Charles se redressa, présentant un visage sinistre dans l’obscurité de la cage d’escalier.

— C’est vous, Reine Mathilde, qui faites d’aussi cruels jeux de mots ?

— C’est moi, Charles. Je vous devance. Vous connaissez le vieux principe : « Si tu veux la paix, prépare la guerre. »

Charles soupira.

— C’est bien, Mathilde. Alors aidez un pauvre aveugle à mettre sa clef dans la serrure. Je n’y suis pas encore habitué.

— C’est là, dit Mathilde en lui guidant la main. Voilà, c’est fermé. Charles, vous avez pensé quelque chose du flic qui est venu hier soir ?

— Non. Je n’arrivais pas à surprendre votre conversation, et puis je divertissais Clémence. Ce qui me plaît chez Clémence, c’est que c’est une tarée, et l’existence de tarés me fait beaucoup de bien.

— Aujourd’hui, j’ai l’intention de suivre un gars taré qui s’intéresse à la rotation mythique des tiges de tournesol, je voudrais bien savoir pourquoi. Ça peut me prendre la journée et la soirée entière. Alors, si ça ne vous ennuie pas, j’aimerais que vous alliez voir ce flic à ma place. C’est sur votre chemin.

— Qu’est-ce que vous préparez, Mathilde ? Vous êtes déjà arrivée à vos fins — et lesquelles ? — en me faisant venir vivre chez vous. Vous voulez me refaire les yeux, vous me mettez votre Clémence sur le dos pendant toute une soirée, et maintenant entre les pattes de ce policier… Mais pourquoi êtes-vous venue me chercher ? Pour faire quoi de moi ?

Mathilde haussa les épaules.

— Vous cherchez trop, Charles. On s’est croisés, voilà tout. Sauf si c’est une affaire de biomasse sous-marine, mes impulsions sont en général sans fondement. Et quand je vous entends, je regrette de n’en avoir pas un peu plus parfois, du fondement. Ça m’éviterait d’être coincée là sur une marche d’escalier à me faire estropier ma matinée par un aveugle de mauvaise humeur.

— Pardon, Mathilde. Qu’est-ce que vous voulez que je dise à Adamsberg ?

Charles appela son bureau pour prévenir qu’il serait en retard. Il avait envie de faire d’abord cette petite démarche au commissariat pour la Reine Mathilde, envie de lui rendre ce service, envie de lui faire plaisir. Essayer ce soir d’être doux avec elle, de lui confier qu’il espérait en elle, de lui dire gentiment qu’il lui avait gentiment rendu service. Il ne voulait pas massacrer Mathilde, c’était la dernière chose au monde qu’il souhaitait. Il voulait pour le moment se tenir à Mathilde, essayer de ne pas lâcher prise, essayer de ne pas se retourner pour la frapper. Continuer à l’écouter parler dans tous les sens, sa voix éraillée, sa vie funambule sur le point de se casser la gueule, faudrait lui rapporter un bijou ce soir, pour lui faire plaisir, une broche en or, non, pas une broche en or, un poulet à l’estragon, elle préfère sûrement un bon poulet à l’estragon, l’écouter dire n’importe quoi, glorieuse, et s’endormir le soir avec du Champagne tiède dans les poches de son pyjama, si on a des poches, si on a un pyjama, faudrait pas lui retirer les yeux, faudrait pas la massacrer, faudrait lui acheter un bon poulet à l’estragon.

Il devait maintenant être arrivé à la hauteur du commissariat, mais il n’en était pas sûr, évidemment. Cela ne faisait pas partie des bâtiments dont il avait repéré l’emplacement. Il allait falloir demander. Hésitant, il rayait du bout de sa canne le trottoir devant lui, en marchant lentement. Il était perdu dans cette rue, c’était évident. Pourquoi Mathilde l’avait-elle envoyé là ? Il commençait à ressentir une vaste lassitude. Et quand la vaste lassitude venait, la fureur pouvait venir ensuite, se propulsant par accès mortels depuis le fond de son estomac jusqu’à sa gorge et investissant ensuite tout le cerveau.

Mal en point, une barre dans le front, Danglard arrivait au travail. Il vit cet immense aveugle immobilisé pas loin de l’entrée du commissariat, et sur son visage un hautain désespoir.

— Je peux vous aider ? lui demanda Danglard. Vous êtes perdu ?

— Et vous ? répondit Charles.

Danglard se passa la main dans les cheveux.

Sale question. Est-ce qu’il était perdu ?

— Non, dit Danglard.

— Faux, dit Charles.

— De quoi vous mêlez-vous ? dit Danglard.

— Et vous ? dit Charles.

— Merde, dit Danglard. Démerdez-vous tout seul.

— Je cherche le commissariat.

— Vous tombez bien, j’en suis. Je vous y amène. Qu’est-ce que vous lui voulez au commissariat ?

— L’homme aux cercles, dit Charles. Je viens voir Jean-Baptiste Adamsberg. C’est votre patron, non ?

— C’est vrai, dit Danglard. Mais je ne sais pas s’il est déjà arrivé. Il est peut-être en train de flotter quelque part. Vous venez pour l’informer ou pour le consulter ? Parce que le patron, autant que vous le sachiez, ne donne jamais d’indications claires, qu’on les demande ou qu’on ne les demande pas, d’ailleurs. Alors, si vous êtes journaliste, vous feriez aussi bien d’aller rejoindre vos collègues, là-bas. Ils sont déjà toute une bande.

Ils arrivaient devant la porte cochère de l’entrée. Charles buta contre la marche et Danglard dut le rattraper par le bras. Derrière ses lunettes, dans ses yeux morts, Charles sentit monter une rage fugitive. Il dit très vite :

— Je ne suis pas journaliste.

Danglard fronça les sourcils et passa un doigt sur son front, alors qu’il savait pourtant qu’on ne retire pas un mal de tête en appuyant dessus avec le doigt.

Adamsberg était là. Danglard n’aurait pu dire qu’il était installé à son bureau ni même assis. Il était posé là, trop léger pour le grand fauteuil et trop dense pour le décor blanc et vert.

— M. Reyer voulait vous parler, dit Danglard.

Adamsberg leva les yeux. Il fut plus frappé encore que la veille par le visage de Charles. Mathilde avait raison, la beauté de l’aveugle était spectaculaire. Et Adamsberg admirait la beauté chez les autres, bien qu’ayant renoncé à la convoiter pour lui-même. D’ailleurs, il ne se souvenait pas avoir jamais désiré être à la place d’un autre.

— Restez aussi, Danglard, dit-il, ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vus.

Charles chercha le contour d’un fauteuil et s’assit.

— Mathilde Forestier, dit-il, ne pourra pas vous accompagner ce soir au métro Saint-Georges comme elle l’avait promis. Voilà le message. Je ne fais que passer et transmettre.

— Et comment espère-t-elle que je puisse repérer sans elle l’homme aux cercles, puisqu’elle seule le connaît ? demanda Adamsberg.

— Elle y a pensé, répondit Charles en souriant. Elle dit que je peux faire l’affaire, parce qu’à ses sens, l’homme laisse dans son sillage une vague odeur de pomme pourrie. Elle dit que je n’ai qu’à attendre la tête levée et respirer à fond, que je serais un limier hors classe pour la pomme pourrie.

Charles haussa les épaules.

— Il n’en est pas question. Elle est très désobligeante parfois.

Adamsberg avait l’air préoccupé. Il s’était tourné de côté, il avait calé ses pieds sur la corbeille en plastique et appuyé un papier sur sa cuisse. Il avait l’air de vouloir se mettre à dessiner comme si de rien n’était mais Danglard pensait qu’il en allait autrement. Il voyait le visage d’Adamsberg plus brun que d’habitude, le nez plus marqué, les dents qui se serraient et se desserraient.

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