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L'Homme aux cercles bleus

Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:

« Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? » Ça amuse les Parisiens. Depuis quatre mois, cette phrase accompagne les cercles qui surgissent à la nuit, tracés en bleu sur les trottoirs de la ville. Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent.
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
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Il attendait que le médecin légiste, qui ronchonnait toujours, en ait terminé avec les opérations préliminaires sur le corps. Le photographe et l’équipe du labo étaient déjà repartis. Il restait seul à regarder la dame, avec les agents qui attendaient avec la fourgonnette. Il espérait qu’un peu de connaissance allait monter en lui. Mais tant qu’il n’aurait pas croisé l’homme aux cercles bleus, il savait que ce n’était pas la peine de se donner du mal. Il fallait juste ramasser les informations, et pour lui, les informations n’avaient rien à voir avec la connaissance.

*

Comme Charles avait l’air d’aller mieux, Mathilde pensa qu’elle pouvait compter sur quinze minutes de tranquillité pendant lesquelles il n’essaierait pas de faire de la bouillie avec l’univers, et qu’elle pourrait le présenter ce soir à la vieille Clémence. Elle avait demandé à Clémence de rester à la maison pour l’occasion, et elle avait déjà paré au pire en l’informant avec insistance que le nouveau locataire était aveugle et qu’il ne fallait pas crier « Jésus, quelle souffrance », ni feindre de l’ignorer tout à fait.

Charles écouta Mathilde le présenter et il écouta la voix de Clémence. Il n’aurait jamais imaginé sur cette voix une femme aussi naïve que celle que lui avait décrite la Reine Mathilde. Dans cette voix, il lui semblait plutôt entendre une détermination de forcenée et une bizarre et grande intelligence. Bien sûr, les propos qu’elle tenait semblaient imbéciles, mais derrière eux, dans les sonorités, dans les intonations, il y avait quelque secret savoir, maintenu en cage et faisant entendre son souffle, comme un lion dans un cirque de village. On entend son feulement dans la nuit, et on se dit que ce cirque n’est peut-être pas celui qu’on avait cru, n’est peut-être pas aussi pitoyable que le programme semblait le faire croire. Et ce feulement-là, un peu inquiétant parce que dissimulé peut-être, Charles, le maître des bruits et des sons, le percevait avec une grande netteté.

Mathilde lui avait servi un whisky et Clémence racontait des bouts de sa vie. Charles était troublé à cause de Clémence, et heureux à cause de Mathilde. Divine femme que sa méchanceté indifférait.

— … et cet homme-là, continuait Clémence, vous auriez dit qu’il était vraiment chic. Il me trouvait intéressante, c’étaient ses mots. Il n’allait pas jusqu’à me toucher, mais je comptais que ça finirait bien par venir. Puisqu’il voulait m’emmener faire un grand voyage en Océanie, puisqu’il voulait se marier. Jésus, quel bonheur. Il m’a fait vendre ma maison à Neuilly et tout mon mobilier. J’ai fait deux valises avec ce qui me restait : « Tu n’auras besoin de rien », il avait dit. Et je suis arrivée au rendez-vous à Paris, si gaie que j’aurais dû me douter que quelque chose clochait. Je me disais, Clémence, ma vieille Clémence, tu y as mis le temps mais ça y est, Jésus te voilà fiancée, avec un homme cultivé et tu vas voir l’Océanie. En fait d’Océanie, j’ai vu Censier-Daubenton pendant huit heures un quart. Je l’ai attendu toute la journée et c’est là, à la station de métro, que Mathilde m’a trouvée le soir, telle qu’elle m’avait déjà aperçue le matin. Elle a dû se dire, Jésus, il y a quelque chose qui cloche avec cette vieille bonne femme.

— Clémence se laisse aller à inventer beaucoup de choses, intervint Mathilde, elle refait tout ce qui ne lui convient pas. En réalité, le soir de ses fiançailles solitaires à Censier-Daubenton, elle est partie en quête d’un hôtel, et en passant dans ma rue, elle a vu l’affichette « À louer ». Alors elle s’est présentée chez moi.

— Peut-être, dit Clémence, c’est bien possible au fond que se soit passé comme ça. Depuis, je ne peux pas prendre le métro à Censier-Daubenton sans mélanger ça avec les îles pacifiques. Comme ça, je voyage quand même. Dites, Mathilde, un monsieur a téléphoné deux fois pour vous, avec une voix douce, Jésus, j’ai cru m’évanouir, mais j’ai oublié son nom. C’était urgent, il me semble. Quelque chose qui cloche.

Clémence était en permanence au bord de l’évanouissement, mais elle pouvait dire vrai pour la voix au téléphone. Mathilde pensa qu’il s’agissait peut-être de ce flic moitié étrange moitié enchanteur qu’elle avait rencontré dix jours plus tôt. Mais elle ne voyait aucune raison pour que Jean-Baptiste Adamsberg l’appelle en urgence. À moins qu’il ne se soit souvenu de son offre de lui faire croiser l’homme aux cercles. Elle avait proposé ça impulsivement, mais aussi parce qu’elle répugnait à ne plus jamais avoir l’occasion de croiser ce flic qui avait été la vraie trouvaille de cette journée-là et qui lui avait sauvé in extremis sa tranche 1. Elle savait qu’elle n’oublierait pas ce type très facilement, qu’il était logé dans un coin de sa mémoire, diffusant pour quelques semaines encore sa nonchalante lumière. Mathilde trouva le numéro d’appel qu’avait griffonné Clémence, de sa petite écriture de crocidure.

Adamsberg était rentré chez lui pour attendre l’appel de Mathilde Forestier. La journée s’était annoncée typique de celles qui suivent un meurtre, avec l’activité muette et transpirante qui s’empare des types du labo, les bureaux qui puent, les verres de plastique sur les tables, avec le graphologue qui s’était jeté sur les clichés de Conti, avec en plus une sorte de tremblement, d’appréhension peut-être, dans laquelle cette affaire pas ordinaire semblait avoir jeté le commissariat du 5e. Appréhension d’échouer ou appréhension d’un assassin un peu monstrueux, Adamsberg n’avait pas cherché à répondre à cette question. Pour ne pas voir tout cela, il était sorti marcher dans les rues tout l’après-midi. Danglard l’avait rattrapé à la porte. Il n’était pas encore midi et Danglard avait déjà trop bu. Il avait dit que c’était écervelé de s’en aller comme ça le jour même d’un meurtre. Mais Adamsberg ne pouvait pas confier que rien ne lui ôtait plus l’usage de la pensée que de voir dix personnes en train de réfléchir. Il lui fallait que le commissariat en finisse avec sa fièvre, fièvre tierce sans doute, et il fallait que plus personne n’attende rien de lui pour qu’Adamsberg puisse surprendre ses propres idées. Et pour l’instant, l’effervescence du commissariat les avait fait détaler comme des soldats apeurés au plus dur du combat. Adamsberg avait depuis longtemps fait sienne l’évidence que faute de combattant les combats s’arrêtent, si bien que faute d’idées il s’arrêtait de travailler et ne s’essayait plus à les déloger des fissures où elles avaient pu se recroqueviller, ce qui s’était toujours révélé vain.

Christiane l’attendait devant sa porte.

Pas de chance, ce soir il aurait voulu être seul. Ou alors passer la nuit avec la jeune voisine d’en dessous, qu’il avait déjà croisée cinq fois dans l’escalier et une fois à la poste et qui l’avait sérieusement attendri.

Christiane dit qu’elle arrivait d’Orléans pour passer la fin de la semaine avec lui.

Il se demandait si la jeune voisine, quand elle l’avait regardé à la poste, avait voulu dire « j’aimerais vous aimer » ou bien « j’aimerais bavarder, je m’ennuie ». Adamsberg était docile, il avait tendance à coucher avec toutes les filles qui en avaient envie, et parfois ça lui semblait vraiment la bonne chose à faire, puisque ça avait l’air de faire plaisir à tout le monde, et parfois ça lui semblait vain. En tous les cas, impossible de savoir ce qu’avait voulu lui faire comprendre la jeune fille d’en dessous. Il avait essayé aussi de réfléchir à ça et puis il avait laissé tomber pour plus tard. Qu’est-ce que sa petite sœur en aurait conclu ? Sa petite sœur, c’était une usine à réfléchir, ça le tuait. Elle lui donnait son avis sur toutes ses amies qu’elle pouvait rencontrer. De Christiane, elle avait dit : « Mention passable, corps impeccable, distrayante une heure, ramifications du cerveau moyennes à lourdes, esprit centripète et pensées concentriques, trois idées-pivots, tourne en rond au bout de deux heures, va au lit, abnégation servile dans l’amour, même chose le lendemain. Diagnostic : ne pas abuser, changer si mieux. »

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