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Peur sur Montmartre

Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:

Le 18e arrondissement de Paris est le théâtre de crimes inexpliqués. La signature du tueur, comme un dessin d'enfant, laisse les enquêteurs perplexes. Quand des féticheurs s'en mêlent, la panique est à son comble.
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
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— Le libraire avait les clés de l’appartement, dit-elle. Apparemment ça fonctionnait encore bien entre eux, malgré un divorce.

— C’est lui qui te l’a dit ?

— Non, simple déduction.

Escoffier se méfiait de ce genre de déductions. Il sourit au lieutenant Fernandez et lui pinça gentiment la joue.

— C’est sans doute l’intuition féminine qui parle.

Sur les lieux d’un homicide, un enquêteur expérimenté a sa petite idée sur le mobile et peut éliminer d’emblée les mauvaises pistes. Ce soir-là, rien ne perçait. L’enquête promettait d’être longue et complexe. C’était le genre d’affaires qui stimulait les fonctionnaires de la brigade car il sollicitait ce qu’il y avait de meilleur en eux : le goût pour le travail d’équipe, une équipe bien rodée, qui attendait le moment où elle mettrait en mouvement son rouleau compresseur. « Un enquêteur ne rêve que d’une chose, se plaisait à dire le divisionnaire Saulieu : suivre les traces d’un criminel à sa hauteur, ce qui lui permet de jouer au jeu pour lequel il est le mieux programmé, celui du chat et de la souris. »

Escoffier savait ce soir — il en était intimement convaincu — qu’ils avaient affaire à ce genre de meurtrier. Il imaginait déjà la suite mais ne pouvait encore partager cette intuition avec personne, au risque de paraître présomptueux ou pis encore, irrationnel.

Il pénétra dans la chambre de l’éditrice sans hésitation. Le dessin au feutre noir, reconnaissable entre tous, s’étalait sur le tissu mural. Trois têtes avaient été tracées à intervalles réguliers, comme si l’assassin avait disposé de tout son temps pour exercer son talent. Sans manifester la moindre émotion, le capitaine multiplia les clichés avec son appareil numérique qu’il transportait toujours au fond d’une poche. Intérieurement, il fulminait. En cet instant, tous ses sens étaient tendus vers l’esquisse qui trônait sur le mur comme un trophée. Un sentiment de révolte lui fit quitter les lieux avant la levée du corps et il se retrouva seul dans la nuit, au cœur du quartier des Grandes-Carrières, entreprenant une de ces longues marches nocturnes dont il avait le goût.

Chaque nouveau crime faisait pénétrer les enquêteurs dans un monde différent, un univers humain qu’ils ne connaissaient pas la veille, qu’ils devaient s’approprier pour s’en imprégner totalement. Percer la logique de l’assassin, voir à travers ses yeux, penser comme lui constituaient autant de moyens pervers permettant d’aboutir dans une enquête criminelle. Le petit jeu du chat et de la souris laissait Escoffier indifférent, ce qu’il traquait avant tout, c’était la représentation du Mal telle qu’il l’avait définie quelques années plus tôt.

11

Les médias étaient soulagés. Ils tenaient un sujet captivant pour les foules, après de longues semaines de disette. Les fêtes de fin d’année, c’était un sujet ringard. Difficile de broder autour une fois qu’on a montré les Champs-Élysées éclairés, la tour Eiffel enguirlandée, les vitrines des Galeries Lafayette, et donné la recette du chapon farci aux marrons. Tandis qu’une affaire de tueur en série, ça promet de bonnes poussées d’adrénaline, excellentes pour le fonds de commerce médiatique.

La question était reprise dans la presse : Le 18e arrondissement serait-il de nouveau aux prises avec un tueur en série ? Les journalistes avaient fourni un travail d’investigation remarquable dans le quartier et en savaient autant que les enquêteurs. Les deux victimes avaient été « exécutées », selon leurs propres termes, à quelques heures d’intervalle, dans le nord de Paris, le soir de Noël. La cause de la mort était différente dans les deux cas : un choc violent à la tête pour le SDF, une strangulation pour l’éditrice. On notait avec inquiétude que les poignets des victimes avaient été tailladés après le décès, ce procédé laissant supposer qu’on était en présence d’un même tueur. Pour le moment, rien d’autre ne mettait en relation ces deux actes criminels. Ah si ! par deux fois, le tueur avait pris soin de dessiner une esquisse incompréhensible, un visage qui ressemblait vaguement à la « tête à Toto », arborant des fentes en lieu et place des yeux et de la bouche. De la Corse jusqu’aux DOM — TOM en passant par le plus petit village de France, on connaissait à présent l’existence de ce dessin. Le rapprochement hâtif entre la mort du Polonais et celle de l’éditrice occupait de longues colonnes, dans lesquelles on ne manquait pas de ressasser les affaires Guy Georges, Paulin, Francis Heaulme et Martin qui laissaient toutes des souvenirs terrifiants. Le public, toujours prompt à se faire peur, entretenait la psychose derrière les comptoirs en épiloguant sur les tueurs en série qui, depuis quelques années, n’étaient plus une exclusivité made in USA. Interviewé à la sortie du conseil municipal, le maire du 18e, un peu coincé, avait évoqué la récente terreur des petites grand-mères de Montmartre et déploré cette nouvelle vague de violence. On avait vu la jolie tête d’Euranie Frossard à la télévision ainsi que celle, moins photogénique, de son divisionnaire : le commissariat du 18e était en alerte, et ses fonctionnaires quadrillaient le secteur. L’inquiétude montait au rythme de la rue et de l’opinion, et la préfecture comme le ministère commençaient à s’émouvoir.

La publicité autour des « nouvelles affaires » entravait le travail de la PJ qui préférait agir discrètement, afin de minimiser les effets néfastes du pathos sur la population, et le déroulement de l’enquête. Le standard du quai des Orfèvres collapsait sous le nombre croissant des appels de gens inquiets ou curieux, ou proposant des témoignages bidon.

Le juge d’instruction Axel Lagrange- Couturier avait été saisi par le procureur. Au journal de 20 heures, il avait exhorté les services de police à se recentrer sur le modus operandi du ou des meurtriers.

« Bien ! on commence par les collatéraux », décréta Ughetti. Le terme collatéraux était au commissaire ce que modus operandi était au juge Axel Lagrange-Couturier : une expression fétiche. À 8 heures du matin, étaient réunis dans son bureau le chef de groupe Pichot, le procédurier Arrosteguy et le capitaine Escoffier.

— Nous ignorons si nous avons affaire à un ou plusieurs tueurs, insistait Ughetti. On ne base pas une enquête sur le flair, d’ailleurs je ne crois pas à l’instinct dans notre travail, notre démarche doit rester pragmatique. Les citoyens pensent que nous sortons les criminels de notre chapeau, après avoir entretenu le mystère. S’ils savaient ! Arrosteguy vous me rédigerez une synthèse rapidement.

— C’est comme si c’était fait.

— Pas de permis d’inhumer pour le SDF, on va le garder au frais quelque temps, j’informe le juge. Nous ne savons rien de plus sur ce type ?

— Toujours rien. C’était probablement un clandestin.

— Bon. Ne vous occupez pas des médias, je m’en charge. Avec les journalistes, moins on en dit, mieux ça vaut, ils fouineront de toute façon. Il faut éviter la psychose à tout prix. Procédez comme vous en avez l’habitude, la méthode a fait ses preuves : enquêtes de proximité, les collatéraux, les gens côtoyés par l’éditrice dans son milieu professionnel. Convoquez-moi l’ex-mari, le photographe et sa compagne, cet écrivain qui a un nom à coucher dehors, Clémentine Machinchose…

— Clémentine Mbiandanya, fit Escoffier.

— C’est ça. Pichot, vous enverrez quelqu’un chez la concierge, rue Eugène-Carrière. Fouillez dans la vie de Nadine Pascoli mais allez-y avec des pincettes, un éditeur ça fricote toujours avec les journalistes et les politiques, ces gens-là sont comme cul et chemise.

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