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Ce genre de choses

Электронная книга - «Ce genre de choses». Краткое содержание книги:

« Longtemps j’ai joué avec les mots des autres.
J’ai voulu jouer avec les miens et puis, tardivement, j’ai constaté que mes mots les uns derrière les autres racontaient des histoires.
Alors pourquoi pas ? »
JEAN ROCHEFORT
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On applaudit, Paul Ancia aime ça, et nous voilà dehors.

Comme appréhendé, tout est sombre, tout est noir, pluie, becs de gaz, 20 ans, trottoirs luisants.

Rochefort,inquiet : « Qu’est-ce qu’on leur raconte demain pour Marivaux ? »

Marielle,princier : « On les emmerde ! »

Belmondo,optimiste : « On verra. »

Neauphle-le-Château, deux mille et quelques habitants, est desservi par la nationale 12, puis par la départementale 137, appelée avenue de la République, aboutissant place Mancest. La commune est sous contrat avec les sociétés de transports Hourtoule et Veolia, compte quatre courts de tennis et une équipe de foot le Racing 78 Neauphle-Pontchartrin.

Des copains de mes enfants habitent Neauphle-le-Château et saluent tous les matins, en allant à l’école, un vieillard à barbe blanche, élégamment enturbanné, père Noël estival, en quelque sorte. Celui-ci leur rend leurs saluts sous la verrière de sa petite maison aux volets bleus.

J’habite à quelques kilomètres. On murmure, on s’informe. Qui est cet homme ? Pourquoi ces autocars pleins de barbus enturbannés qui arrivent à Neauphle-le-Château s’engouffrent-ils dans la petite maison aux volets bleus pour repartir le soir ?

Ils viennent de Paris, Paris si loin de Neauphle-le-Château dès les beaux jours…

Alors très vite, nous parlons d’autre chose, nous nous sentons peut-être moins concernés par le reste du monde, par beau temps, près de Neauphle-le-Château, dans l’euphorie des Trente Glorieuses.

Un de mes collègues, et non des moindres, Rufus, habite à deux pas de la petite maison aux volets bleus. Sa jeune compagne, dont il est fort épris, et qui lui donnera deux enfants dont il est, à juste titre et objectivité, fier, insiste auprès de Rufus tant aimé, pour que celui-ci obtienne une audience auprès de l’étrange voisin.

Audience accordée ! Impérativement la compagne doit dissimuler son visage. Assez inquiet, on bricole. On bricole un tchador. Coquette, on grillage au plus large devant les yeux de madame.

Rufus, intrigué — on le serait à moins —, interpelle un majordome enturbanné : « Qui est votre patron ?

— C’est l’ayatollah Khomeini. »

Rufus, sensible aux us et coutumes, cueille en hâte dans son jardin la dernière rose de l’été, offrande de bon voisinage.

Je me plais à imaginer l’ayatollah assis pieds nus, en tailleur, sur un petit tapis, genre Ali Baba et les quarante voleurs. Rufus, le collègue-ami, serait dans la même position… Allurale comme il sait l’être, Lawrence d’Arabie de la grande banlieue parisienne en visite chez un Persan.

Sa charmante compagne, elle, langoureuse dans un palanquin, yeux de feu derrière le grillage bricolé à la hâte, cernée olfactivement d’encens de jasmin et de lavande.

Je devrais, ici, tenir compte de ma culture acquise par le truchement des bandes dessinées et des nanars cinématographiques.

La vérité est peut-être, ou pas, tout autre : ce cher Rufus, assis en tailleur ou debout, offre à l’ayatollah Khomeini la dernière rose de l’été. On s’interpose, on se saisit assez violemment de la rose et on disparaît. Les voilà seuls, très loin, bien qu’à Neauphle, face à lui, Rufus, amorce un sourire. L’ayatollah, lui, jamais ne sourit, jamais ne sourira.

On revient avec, en main, un verre à moutarde Amora où s’abreuve à regret, dans une eau trouble, la dernière rose de l’été, ô triste vérité ! ô réalité destructrice !

Je n’ai pas eu de détails sur l’entrevue elle-même, laisse-moi donc, cher Rufus, l’imaginer semblable à celle qu’eut Gary Cooper dans Les Trois Lanciers du Bengale, courte et mutique, face à un hindou têtu, bestialement insoumis.

Pourquoi écrire cela ? Pourquoi avoir rempli de brouillons la panière ? J’osais prétendre dénouer les fils de l’Histoire avec un grand h, comme vous pouvez graphiquement le constater, erreur humiliante, cauchemar abject, résultat douloureux de mes limites et de mes incompétences.

Je désirerais quoi en fait, lecteurs éventuels ? Que nous constations ensemble que nos grandes boucheries, nos insoutenables massacres, pouvaient partir de la place Mancest, des transports Hourtoule et Veolia, de la nationale 12 puis de la départementale 137 ainsi que de l’équipe de football du Racing 78 Neauphle-Pontchartrin ?

Nos bonheurs et nos joies sont fragiles !

Retournons à Neauphle, place Mancest, où sont les marronniers, un courant d’air hivernal atteint Khomeini, en résulte une bronchite chronique interdisant à jamais tout rêve hégémonique à notre sanglant ayatollah, une bronchite pour un monde, un royaume pour un cheval !

Au cours de mes travaux besogneux, j’ai appris de-ci de-là que plusieurs plans avaient été envisagés afin d’empêcher Khomeini de regagner l’Iran.

C’est cela, je sais maintenant, je veux vous présenter un de ces grains de sable qui, au dernier moment, changent la face du monde.

Khomeini est prêt, il va partir.

La République française, alertée par le comportement et la personnalité de l’ayatollah, ne souhaite plus qu’il atterrisse à Téhéran, afin de préserver les Iraniens d’une dictature théocratique des plus redoutables. Permettez ici un grain de sable si invraisemblable qu’il peut être plausible.

Il est envisagé par la France de dissimuler une bombe discrète dans l’avion chargé de ramener Khomeini et sa suite en Iran.

Alexandre de Marenches, homme brillant, patron de la DGSE, met en garde :

« On ne peut prendre cette initiative sans avoir consulté les États-Unis. »

Marenches sollicite une entrevue auprès de Jimmy Carter, président des États-Unis, et roi de la cacahuète.

Rendez-vous pris. Marenches explique le plan envisagé au président Carter. Après réflexion ce dernier dit à Marenches : « Je vais demander à ma mère », et il sort. Alexandre de Marenches, certainement surpris, attend.

L’attente ne sera pas longue.

Carter est de retour : « Ma mère est baptiste, il est hors de question de porter atteinte à un représentant de Dieu, quel que soit le Dieu. »

Marenches prend congé, élégant il rajuste sa cravate, sur sa veste, un grain de sable.

Khomeini atterrira à l’aéroport de Téhéran, qui portera très vite son nom, le 1er février 1979, peut-être à 18 h 35.

À bord de l’avion sans bombe, uniquement des membres de sa garde rapprochée, certains seront pendus après atterrissage.

Dès lors — mon collègue Rufus peut en attester —, c’est bien de Neauphle-le-Château qu’est partie une petite vague, qui à l’atterrissage d’un gros avion est devenue marée haute par gros temps.

Aimer Allah ou mourir, tuer pour mourir, mourir pour ne pas avoir peur de mourir.

En provenance de Neauphle-le-Château, de la place Mancest où sont les marronniers, du ciel est venu l’ordre pour des jeunes gens assoiffés d’héroïsme de sangler des ceintures décorées de bombes discrètes et au nom d’Allah, au nom de Neauphle — Neauphle, une équipe de foot, quatre courts de tennis, département des Yvelines, France — des jeunes gens et jeunes filles appuient sur un bouton, pardon si je m’immisce, et autour du rien, des entrailles.

À Téhéran, la rue Neauphle-le-Château est en plein centre, si vous allez en vacances en Iran, la maison d’édition Stock a insisté pour qu’elle soit ici mentionnée en persan. Cette page, la page 117, est facilement détachable, la 118 n’a guère d’intérêt. Il vous suffira, si vous êtes dans le centre, de montrer ceci à des Iraniens.

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