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Le retour de Münchhausen

Электронная книга - «Le retour de Münchhausen». Краткое содержание книги:

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La rage au cœur, je dus m’incliner : l’être humain est bon tant qu’on ne le contredit point. Nos relations, par exemple, ladies and gentlemen, se fondent sur le fait que je ne prends jamais le contre-pied de vos propos : vous déclarez que je suis parfait et je ne vais pas disputer ; en revanche, si vous osiez prétendre… Bref, revenons à nos moutons.

Je n’ai pas vraiment le goût des honneurs et le titre d’ataman ne me flattait guère. Chaque jour ou presque, je suggérais à mes hommes de me renverser, d’adopter un mode républicain de gouvernement et de m’exiler, ne fut-ce qu’à Moscou. La bande finit par accepter de me laisser partir, à charge pour moi de verser ma propre rançon : en espèces sonnantes ou en sages conseils, à ma guise. Que voulez-vous, après un instant de réflexion, je leur dressai un plan visant à rationaliser l’industrie du banditisme. Chacun comprendra que, dans un pays ruiné, la condition du « travailleur de sac et de corde » (terme en vogue chez eux) soit fort délicate et n’ait rien d’enviable. Le jour, il lui faut se tapir au creux des forêts, de crainte de se heurter aux fusils des gardes rouges, et seules les nuits sans lune lui permettent de se consacrer, dirais-je, au transfert de valeurs, de chasser à la poche l’espèce trébuchante, comme l’entomologiste chasse au filet le léger papillon. En d’autres termes, accordant aux pièces de monnaie une chance de salut supplémentaire, toutes les nuits de lune représentent une perte sèche. C’est pourtant par une de ces nuits ruisselantes d’argent lunaire que je menai ma bande à la lisière de la forêt. L’ayant alignée – trois dizaines de bouches tournées vers l’astre céleste –, je lui ordonnai de souffler. Ces gens étaient dotés de poumons à rendre jaloux (il est vrai que le peuple russe a coutume de les développer en attisant ses samovars) : sous le vent de leur souffle à l’unisson, la lune clignota, tira une langue verdâtre et s’éteignit. Pris au dépourvu par cette absence de lune, convois et voyageurs tombèrent entre nos mains.

Encore quelques séances d’entraînement, et la bande n’eut plus besoin d’instructeur. Il s’ensuivit, ces dernières années, une série d’éclipses et d’étranges phénomènes sous la voûte céleste, dont la cause gît, j’ose le déclarer ici, dans ce temple de la science, au creux d’une forêt frontalière de Russie. Mon ami Albert Einstein, que j’avais omis de prévenir à temps, se hâta quelque peu, à partir de ces anomalies célestes, de tirer des conclusions définitives : car en cela Marx a raison, ce qui s’explique par l’économique n’a nul besoin de motifs astronomiques ; la recherche des causes ne nécessite en rien que l’on fouille les étoiles, dès lors que les premières peuvent gésir à nos pieds, sur notre bonne terre. Et si, malgré ce qui vient d’être dit, il se trouve plus tard un homme pour prétendre écrire je ne sais quelle histoire de « lune non éteinte13 », qu’il prenne garde de croiser mon chemin : car, moi, Münchhausen, je le convaincrai de mensonge.

S’interrompant quelques secondes, l’orateur penche la carafe vers le verre ; le silence est tel dans la salle qu’on entend jusqu’aux derniers rangs le glouglou de l’eau passant par le goulot.

3

Trente fusils me saluèrent à l’heure de l’adieu. Laissant derrière moi l’orée de la forêt, je maintins le cap sur le sifflet des locomotives qui me permettait, çà et là, de me repérer dans l’écheveau embrouillé des routes champêtres. J’atteignis enfin un arrêt de chemin de fer perdu au milieu de nulle part et j’y attendis le train pour Moscou. Le quai disparaissait sous les sacs et les ballots, près desquels et sur lesquels des gens, assis ou couchés, guettaient tout comme moi l’arrivée d’un convoi. L’attente fut longue et éprouvante. Le visage glabre de mon voisin qui s’était installé sur un sac vide (ainsi qu’il me parut à première vue) mais ficelé en tous sens tel un bien précieux, avait eu le temps de se couvrir d’une brosse rousse lorsque, enfin, le petit panache de fumée que nous appelions de nos vœux se montra à l’horizon. Le train rampait à la vitesse d’un ver de terre et je craignais que, de la même façon, il ne s’engloutît dans le sol, ne laissant au-dessus des rails déserts que la spirale grise de sa fumée14.

Beaucoup, parmi vous, s’étonneront sans doute de cette impression, mais pour le sanguin que je suis tout ce qui est lent, mesuré, traînant, paraît appartenir au domaine du rêve, de l’irréel ; c’est pour cela, j’imagine, que la Russie, qui jamais ne se hâte et ne marche qu’au ralenti, ayant troqué la flèche des secondes contre celle des heures, a développé en moi un faisceau de phantasmes et d’hallucinations. Dans le wagon qui n’attendait plus que le signal du départ, mon voisin se trouva être à nouveau l’homme à la barbe rousse, avec son sac vide sur le dos. Ce vide, il est vrai, émit un brusque couinement en venant heurter la paroi du wagon.

— Que transportez-vous là ? m’enquis-je, incapable de refréner ma curiosité.

— Une allène dans un sac15.

— Vous pensez la vendre ?

— Évidemment. Il y a de la demande, à Moscou.

J’en fus un peu égayé. Après tout, ma marchandise à moi était à peu près du même tonneau. Et le train s’ébranla enfin, ce qui me remonta encore le moral. Pas pour longtemps. À chaque traverse, ce maudit ver de terre marquait un arrêt, comme s’il se fût agi d’une gare. Les voyageurs, cependant, ne montraient pas d’étonnement, à croire que tout était dans l’ordre des choses. Le soir tombait lorsque nous nous traînâmes jusqu’au prochain arrêt. Désireux de me dégourdir les jambes, je longeai le convoi jusqu’à la cheminée de la locomotive qui lançait dans la nuit, noire comme les entrailles de la terre, des semis de grains rouges ; ils donnaient suffisamment de lumière pour que je m’aperçusse que le foyer n’était pas alimenté en bois ou en charbon mais en monceaux de livres. Effaré par cet étrange usage des bibliothèques, j’attendis qu’une secousse du train se remettant en marche réveillât mon voisin, afin de l’importuner de nouvelles questions. D’autres voyageurs se mêlèrent à notre conversation et bien des choses ne tardèrent pas à s’éclaircir pour moi, notamment la raison de notre progression par saccades, d’une traverse à l’autre :

— Voyez-vous, entreprit-on de m’expliquer de toutes parts, notre machiniste est un professeur d’université, un grand érudit qui ne laisse pas passer un livre : jamais il n’en jette un dans le foyer, tant qu’il ne l’a bûché de à Z. Jamais ! C’est pour cela que nous avançons, bûche après bûche, je veux dire livre après livre, jusqu’à ce que…

— Permettez, coupai-je indigné, nous devons nous plaindre, exiger qu’il soit remplacé…

— Remplacé ? – de toutes les banquettes, les cous s’allongèrent d’angoisse. Allez savoir sur qui on tombera ! Prenez l’embranchement d’à côté : là, c’est un machiniste qui ne jure que par l’Anti-Dühring ; il ne veut rien entendre, tous les livres, avec lui, atterrissent dans la chaudière par paquets ; ça chauffe à bloc, ça fonce à toute vitesse mais si, Dieu nous en préserve, il tombe sur l’Anti-Dühring, alors là, c’est fichu, il reste rivé à son livre et l’accident est inévitable. Non, autant garder celui-ci ; bien sûr, il est un peu piane-piane, on avance d’un pouce par jour, mais ça marche. En changeant, si ça se trouve, on tomberait sur un gars qui nous antidühringuerait cul par-dessus tête dans le fossé, et au lieu de Moscou, on filerait droit chez saint Pierre.

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