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Le club des tueurs de lettres

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Enfin, après de longs mois d’errance, l’homme et le thème se rencontrèrent. La rencontre eut lieu dans la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Gall, au creux d’un vallon suisse. C’était, je crois savoir, un jour de pluie ; l’ennui avait conduit mon héros jusqu’aux rayonnages d’une bibliothèque peu fréquentée. C’est ici, dans la poussière dérangée des grimoires que fut découvert Notker le Bègue3. Notker n’était le fruit d’aucune imagination, il avait eu loisir d’exister il y a de cela très exactement mille ans ; pourtant, hormis son nom, qui d’emblée intrigua notre collectionneur de sujets, il ne restait presque rien de lui, sinon quelques renseignements apocryphes qui avaient survécu à l’épreuve du millénaire : c’est justement ce qui permettait de le recréer, de l’arracher à la poussière. Et notre écrivain jusque-là malchanceux se mit énergiquement en devoir de redonner vie à Notker. Les livres et les manuscrits de l’abbaye lui contèrent l’histoire de l’école ancienne, aujourd’hui tombée dans l’oubli, des musiciens de Saint-Gall. Longtemps avant les contrapontistes néerlandais, les moines de Saint-Gall, retranchés dans leur solitude montagnarde, s’étaient livrés à de mystérieuses expériences de polyphonie. Notker le Bègue avait été l’un d’entre eux. On rapporte qu’un jour, alors qu’il marchait le long d’un ravin, il entendit le grincement d’une scie, des coups de marteau et des voix. Le musicien se dirigea vers le bruit ; à un détour du sentier, il vit une équipe d’ouvriers qui mettaient en place les poutres d’un pont destiné à enjamber le précipice ; sans approcher davantage, hors de la vue des ouvriers, il observa et écouta – ainsi le prétend la tradition – ces hommes qui, suspendus au-dessus de l’abîme, maniaient la hache avec dextérité et chantaient gaiement. De retour dans sa cellule, il se mit sans tarder à la composition d’un choral : In media vitae, mors4. Notre héros compulsa les volumes jaunis de la bibliothèque monastique, en quête de neumes carrées qui parleraient de la mort enchâssée dans la vie, mais le choral demeurait introuvable ; néanmoins, avec l’autorisation du Père supérieur, il emporta dans sa chambre d’hôtel une liasse de partitions qui tombaient en poussière et il passa la nuit entière à enfoncer dans le clavier d’un piano mis en sourdine les chants anciens de Saint-Gall. Une fois déchiffrées toutes les partitions, il mit son imagination au travail, tentant de recréer la sonorité du choral introuvable. Et la nuit, il le rêva, majestueux et funèbre, dans la lenteur du mode lydien. Au matin, alors qu’il tentait de retrouver sur le clavier le choral de son rêve, il décela, à son grand étonnement, une ressemblance entre le In media de Notker et son propre Commentaire au silence. En explorant sans relâche les manuscrits de Saint-Gall, notre chercheur apprit aussi que ce compositeur de musique des temps anciens, au sobriquet étrange de Bègue, ou Balbulus, avait passé sa vie à assortir consciencieusement lettres et sons, textes et musiques. Curieusement, alors qu’il était plein de respect pour les assemblages de sons, il ne montrait que dédain pour ce qu’on appelle le discours humain articulé ; on lisait dans l’une des notes autographes de Notker le Bègue : «  Je me suis parfois interrogé, en mon for intérieur, sur la façon de fixer mes combinaisons de sons afin qu’elles échappent à l’oubli, fût-ce aux dépens des mots. » De toute évidence, les mots n’étaient pour lui que des fanions de couleur, des symboles mnémoniques, qui fixaient dans l’esprit les figures musicales. Parfois, lassé de l’ordonnance des mots et des syllabes, il s’attardait sur un alléluia qu’il modulait sur des dizaines d’intervalles variés, vidant les syllabes de tout sens direct pour laisser libre cours aux sens transmentaux. Les exercices de Notker en matière de ce qu’on appelle l’«  atextalis » intéressèrent particulièrement notre chercheur. La quête des neumes de Notker le Bègue le mena à la bibliothèque du British Muséum, puis à la San Ambrosio de Milan. C’est là que se situe la seconde rencontre, celle de deux livres qui, non contents d’avoir leur propre destin, comme le leur accorde le vieil adage, ont prétendu se faire destinée. Dans sa recherche inlassable de documentation pour son ouvrage sur le moine musicien de Saint-Gall, mon héros poussa un beau jour la porte d’un bouquiniste milanais ; rien d’intéressant, un fatras ordinaire… Pour ne pas avoir fait perdre son temps au bouquiniste qui lui avait fait les honneurs de son échoppe pendant une heure d’horloge, il pointa le doigt sur le premier volume venu : «  celui-ci ! » Le livre acheté au hasard rejoignit aussitôt dans sa serviette son propre ouvrage, dont les brouillons épars prenaient lentement la consistance d’un livre. Les deux restèrent blottis, collés l’un à l’autre au fond du sac, feuillet contre feuillet – Notker le Bègue et Les Quatre Évangiles (le volume acheté à l’aveuglette contenait le récit des quatre porteurs de la Bonne Nouvelle, habillé d’antiques caractères latins). Un jour qu’il examinait son emplette d’un œil distrait, et alors qu’il s’apprêtait à la remiser sur un rayon, l’attention de mon explorateur de l’atextalis fut attirée par une inscription notée à l’encre dans la marge et tracée d’une écriture du dix-septième siècle : Sum.

— Syllabe dénuée de sens, grommela Tev dans son coin.

— Ce fut aussi la première idée qui vint à l’esprit de l’homme qui feuilletait les Évangiles. Mais le tiret qui séparait le S du um l’intrigua. Comme son regard glissait sur les marges de la vulgate, il remarqua un trait à l’encre qui isolait deux versets du contexte : «  Voici Mon Serviteur que j’ai élu, mon Bien-Aimé qu’il m’a plu de choisir… » et la suite, jusqu’à : «  Il ne cherchera pas de querelles, Il ne poussera pas de cris, et personne n’entendra sa voix sur les places. » Envahi par un obscur pressentiment, le lecteur se fit plus attentif et examina les marges, page après page. Deux chapitres plus loin, il découvrit une marque à peine visible, faite avec l’ongle : «  Seigneur, fils de David, vois ma fille, qu’un démon cruellement tourmente. Et Lui ne répondit pas un mot. » Suivaient des marges apparemment vides. Mais l’auteur du Commentaire au silence était bien trop intéressé pour renoncer à sa recherche ; examinant chaque feuillet à contre-jour, il découvrit encore quelques marques d’ongles à demi effacées. Elles distinguaient par exemple les phrases suivantes : «  Aux accusations que les grands prêtres et les anciens portaient contre Lui, Il ne répondit rien. Alors, Pilate Lui dit : Tu n’entends pas tous ces témoignages contre Toi ? Il ne lui répondit sur aucun point, de sorte que le gouverneur était fort étonné », ou bien : «  … penché bien bas, il écrivait avec le doigt sur le sable, sans leur accorder la moindre attention. » En certains cas, les marques ne pouvaient se voir qu’à la loupe, parfois, au contraire, elles signalaient un verset avec force et netteté. Soit elles étaient plus courtes que le tiret classique et ne concernaient que quelques mots, par exemple : «  Mais Il se retirait en un lieu désert… » ou bien : «  Jésus se taisait » ; soit, au contraire, elles signalaient plusieurs versets à la suite, des épisodes tout entiers, mais toujours il s’agissait de questions laissées sans réponses, et du silence du Christ. Ce dont les antiques neumes de Saint-Gall parlaient comme en bégayant – mais parlaient – était ici inscrit et gravé dans la totalité de son sens, hors les mots. Une chose était claire désormais : la Bonne Nouvelle qui s’annonçait, à côté des quatre autres, dans les marges jaunies du vieux grimoire, n’avait pas besoin de mots, et c’était un cinquième Évangile qui se révélait dans les marges vides : l’Évangile selon le silence. Ainsi s’expliquait le S-um à l’encre, ce n’était jamais qu’un Silentium concentré. Est-il possible de parler du silence sans le troubler, est-il possible de commenter ce qui… bref, le livre avait tué le livre, d’un seul coup, et je ne vais pas vous décrire l’embrasement du manuscrit de mon homme-thème. Supposons que cela se passa comme pour…

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