Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
�Votre arm�e est semblable � une mer qui ne p�serait point contre sa digue. Vous �tes une p�te sans levain. Une terre sans graine. Une foule sans souhaits. Vous administrez au lieu de conduire. Vous n'�tes que t�moins stupides. Et les forces obscures qui p�sent, elles, contre les parois de l'empire se passeront bien d'administrateurs pour vous noyer sous leurs mar�es. Apr�s quoi, vos historiens, plus stupides que vous, expliqueront les causes du d�sastre, nommeront sagesse, calcul et science de l'adversaire les moyens de sa r�ussite. Mais moi je dis qu'il n'est ni sagesse, ni calcul, ni science de l'eau quand elle dissout les digues et engloutit les villes des hommes.
�Mais je sculpterai l'avenir � la fa�on du cr�ateur qui tire son �uvre du marbre � coups de ciseau. Et tombent une � une les �cailles qui cachaient le visage du dieu. Et les autres diront: �Ce marbre contenait ce dieu. Il l'a trouv�. Et son geste �tait un moyen.� Mais moi je dis qu'il ne calculait point mais qu'il forgeait la pierre. Le sourire du visage n'est point fait d'un m�lange de sueur, d'�tincelles, de coups de ciseau et de marbre. Le sourire n'est point de la pierre mais du cr�ateur. D�livre l'homme et il cr�era.�
Dans leur solide stupidit�, mes g�n�raux se r�unirent: �Il faut comprendre, se disaient-ils, pourquoi nos hommes se divisent et se ha�ssent.� Et ils les faisaient compara�tre. Et les �coutaient les uns les autres cherchant � concilier leurs th�ses et � �tablir la justice et � rendre � celui-l� son d� et � reprendre � l'autre ce qu'il d�tenait ind�ment. Et s'ils se ha�ssaient pour des mobiles de jalousie, les g�n�raux cherchaient � d�terminer qui avait raison et qui avait tort. Et bient�t ils ne comprirent plus rien � rien tant les probl�mes s'embrouillaient les uns les autres, tant le m�me acte montrait de visages divers, noble sous telle lumi�re, bas sous telle autre, cruel � la fois et g�n�reux.
Et leurs conseils se poursuivaient la nuit. Et comme ils ne prenaient plus de sommeil, leur stupidit� allait s'accroissant. Alors ils me vinrent trouver: �Il n'est plus qu'une solution, me dirent-ils, � ce fatras. Et c'est le d�luge des H�breux!�
Mais je me souvenais de mon p�re: �Quand la moisissure prend dans le bl�, cherche-la en dehors du bl�, change-le de grenier. Lorsque les hommes se ha�ssent, n'�coute point l'expos� imb�cile des raisons qu'ils ont de ha�r. Car ils en ont bien d'autres, encore, que celles qu'ils disent, et auxquelles ils n'ont point song�. Ils en ont tout autant de s'aimer. Et tout autant de vivre dans l'indiff�rence. Et moi qui ne m'int�resse jamais aux paroles, sachant que ce qu'elles charrient n'est que signe difficile � lire, de m�me que les pierres de l'�difice ne montrent ni l'ombre ni le silence, de m�me que les mat�riaux de l'arbre n'expliquent point l'arbre, pourquoi me serais-je int�ress� aux mat�riaux de leur haine? Ils la b�tissaient comme un temple avec les m�mes pierres qui leur eussent servi pour b�tir l'amour.�
J'assistais donc simplement � cette haine qu'ils habillaient de leurs mauvaises raisons et n'estimais point les en gu�rir par l'exercice d'une vaine justice. Elle n'e�t fait que les durcir dans leurs raisons en fondant leurs torts ou leurs avantages. Et la rancune de ceux auxquels j'eusse donn� tort, et la morgue de ceux auxquels j'eusse donn� raison. Et ainsi j'eusse creus� l'ab�me. Mais je me souvenais de la sagesse de mon p�re.
Il se fit qu'ayant conquis des territoires neufs il y avait install�, comme ils �taient peu s�rs encore, des g�n�raux pour appuyer les gouverneurs. Or, les voyageurs qui circulaient de ces provinces neuves � la capitale s'en venaient pr�venir mon p�re:
�Dans telle province, lui disaient-ils, le g�n�ral a insult� le gouverneur. Ils ne se parlent plus.�
Lui venait celui d'une autre province:
�Seigneur, le gouverneur a pris en haine le g�n�ral.�
Puis d'ailleurs revenait un troisi�me:
�Seigneur, on implore l�-bas ton arbitrage pour r�soudre un grave litige. Le g�n�ral et le gouverneur sont en proc�s.�
Et mon p�re d'abord �couta les mobiles des brouilles. Et ces mobiles chaque fois �taient �vidents. Quiconque e�t subi de tels affronts e�t d�cid� de les venger. Il n'y avait bien l� que trahisons honteuses et litiges inconciliables. Et rapts et injures. Et toujours, de toute �vidence, il en devait �tre un qui avait raison, et l'autre tort. Mais ces racontars fatiguaient mon p�re.
�J'ai mieux � faire, me dit-il, qu'� �tudier leurs stupides querelles. Elles naissent d'un bout � l'autre du territoire, diff�rentes chaque fois et pourtant semblables. Par quel miracle aurais-je chaque fois choisi des gouverneurs et des g�n�raux qui ne se pussent l'un l'autre tol�rer?
�Quand les b�tes que tu installes dans une �table meurent l'une apr�s l'autre, ne te penche pas sur elles pour chercher la cause du mal. Penche-toi sur l'�table et br�le-la.�
Il convoqua donc un messager:
�J'ai mal d�fini leurs pr�rogatives. Ils ignorent lequel des deux a pr�s�ance sur l'autre dans les banquets. Ils se surveillent avec hargne. Et s'avancent tous deux de front jusqu'� l'instant de s'asseoir. Alors le plus grossier l'emporte en prenant place, ou le moins stupide. L'autre le hait. Et il se jure bien d'�tre moins sot la fois prochaine et de presser le pas pour s'asseoir d'abord. Et voil� qu'ensuite, naturellement, ils se volent leurs femmes, se pillent leurs troupeaux, ou s'injurient. Et ce ne sont l� que balivernes sans int�r�t mais dont ils p�tissent car ils y croient. Mais moi je n'�couterai point le bruit qu'ils font.
�Tu veux qu'ils s'aiment? Ne leur jette point le grain du pouvoir � partager. Mais que l'un serve l'autre. Et que l'autre serve l'empire. Alors ils s'aimeront de s'�pauler l'un l'autre et de b�tir ensemble.�
Il les ch�tia donc cruellement pour l'inutile tintamarre de leurs brouilles: �L'empire, leur disait-il, n'a que faire de vos scandales. Un g�n�ral, de toute �vidence, doit ob�ir au gouverneur. Je ch�tierai donc celui-l� pour n'avoir point su commander. Et l'autre pour n'avoir point su ob�ir. Et je vous conseille le silence.�
Et d'un bout � l'autre du territoire les hommes se r�concili�rent. Les chameaux vol�s furent rendus. Les �pouses adult�res furent restitu�es ou r�pudi�es. Les injures furent r�par�es. Et celui qui ob�issait se d�couvrait flatt� par les louanges de celui qui le commandait. Et s'ouvraient � lui des sources de joie. Et celui-l� qui commandait �tait heureux de montrer sa puissance en grandissant son subalterne. Et il le poussait devant lui les jours de banquets, afin qu'il s'ass�t le premier.
�Et ce n'�tait pas qu'ils fussent stupides, disait mon p�re. Mais c'est que les mots du langage ne charrient rien qui soit digne d'int�r�t. Apprends � �couter non le vent des paroles ni les raisonnements qui leur permettent de se tromper. Apprends � regarder plus loin. Car leur haine n'�tait point absurde. Si chaque pierre n'est point � sa place, il n'est point de temple. Et si chaque pierre est � sa place et sert le temple, alors compte seul le silence qui est n� d'elles, et la pri�re qui s'y forme. Et qui entend que l'on parle des pierres?�
C'est pourquoi je ne m'int�ressais point aux probl�mes de mes g�n�raux qui venaient me prier de chercher dans les actes des hommes les causes de leurs dissensions afin que j'y misse ordre par ma justice. Mais, dans le silence de mon amour, je traversais le campement et les regardais se ha�r. Puis je me retirais pour faire part � Dieu de ma pri�re.
�Seigneur, les voil� qui se divisent de ne plus b�tir l'empire. Car l'erreur est de croire qu'ils cessent de b�tir pour la raison qu'ils seraient divis�s. �claire-moi sur la tour � leur faire b�tir qui leur permettra de s'�changer en elle dans leurs aspirations diverses. Qui appellera tout en eux et comblera chacun de le solliciter tout entier dans toute sa grandeur. Mon manteau est trop court et je suis un mauvais berger qui ne sait point les ranger sous son aile. Et ils se ha�ssent parce qu'ils ont froid. Car la haine n'est jamais qu'insatisfaction. Toute haine a un sens profond mais qui la domine. Et les herbes diverses se ha�ssent et se mangent entre elles, mais non l'arbre unique dont chaque branche s'accro�t de la prosp�rit� des autres. Pr�te-moi une coupure de ton manteau que j'y rassemble mes guerriers et mes laboureurs et mes savants et mes �poux et mes �pouses et jusqu'aux enfants qui pleurent��