Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
�Et si je vous convie de collaborer et d'�tre ensemble et de constituer une grande figure qui enrichisse chacun, qui participe de tous, et l'enfant de l'empire, si je vous enferme dans le domaine de mon amour, comment n'en seriez-vous pas augment�s et comment r�sisteriez-vous? La beaut� du visage n'existe que par le retentissement de chaque partie sur toutes les autres. Et l'apparition vous bouleverse. Ainsi de tel po�me qui vous arrache des larmes. J'ai pris des �toiles, des fontaines, des regrets. Et il n'est l� rien d'autre. Mais je les ai p�tris selon mon g�nie et ils ont servi de pi�destal � une divinit� qui les domine et n'est contenue dans aucun d'entre eux.�
Et mon p�re envoya un chanteur � cette humanit� pourrissante. Le chanteur s'assit vers le soir sur la place et il commen�a de chanter. Il chanta les choses qui retentissent les unes sur les autres. Il chanta la princesse merveilleuse que l'on ne peut atteindre qu'� travers deux cents jours de marche dans le sable sans puits sous le soleil. Et l'absence de puits devient sacrifice et ivresse d'amour. Et l'eau des outres devient pri�re car elle m�ne � la bien-aim�e. Il disait: �Je souhaitais la palmeraie et la pluie tendre� mais celle-l� surtout dont j'esp�rais qu'elle me recevrait dans son sourire� et je ne savais plus distinguer ma fi�vre de mon amour��
Et ils eurent soif de la soif, et tendant leurs poings dans la direction de mon p�re: �Sc�l�rat! Tu nous as priv�s de la soif qui est ivresse du sacrifice pour l'amour!�
Il chanta cette menace qui r�gne lorsque la guerre est d�clar�e et change le sable en nid � vip�res. Chaque dune s'augmente d'un pouvoir qui est de vie et de mort. Et ils eurent soif du risque de mort qui anime le sable. Il chanta le prestige de l'ennemi quand on l'attend de toutes parts et qu'il roule d'un bord � l'autre sous l'horizon, comme un soleil dont on ne saurait d'o� il va surgir! Et ils eurent soif d'un ennemi qui les e�t entour�s de sa magnificence, comme la mer.
Et quand ils eurent soif de l'amour entrevu comme un visage, les poignards jaillirent des gaines. Et voil� qu'ils pleuraient de joie en caressant leurs sabres! Leurs armes oubli�es, rouill�es, avilies, mais qui leur apparurent comme une virilit� perdue, car seules elles permettent � l'homme de cr�er le monde. Et ce fut le signal de la r�bellion, laquelle fut belle comme un incendie!
Et tous, ils moururent en hommes!
XIII
Ainsi tentions-nous du chant des po�tes sur cette arm�e qui commen�ait de se diviser. Mais il arrivait ce prodige que les po�tes �taient inefficaces et que les soldats riaient d'eux.
�Que l'on nous chante nos v�rit�s, r�pondaient-ils. Le jet d'eau de notre maison et le parfum de notre soupe du soir. Que nous importent ces radotages?�
C'est alors que j'appris cette autre v�rit�: � savoir que le pouvoir perdu ne se retrouve plus. Et qu'elle avait perdu sa fertilit�, l'image de l'empire. Car les images meurent comme les plantes quand leur pouvoir s'est us� et qu'elles ne sont plus que mat�riaux morts pr�s de se disperser, et humus pour plantes nouvelles. Et je m'en fus � l'�cart pour r�fl�chir sur cette �nigme. Car rien n'est plus vrai ni moins vrai. Mais plus efficace ou moins efficace. Et je ne tenais plus dans les mains le n�ud miraculeux de leur diversit�. Il m'�chappait. Et mon empire se d�labrait comme de soi-m�me, car le c�dre, quand l'orage en brise les branches et que le vent de sable le racornit et qu'il c�de au d�sert, ce n'est point que le sable soit devenu plus fort mais que le c�dre a d�j� renonc� et ouvert sa porte aux barbares.
Quand un chanteur chantait, on lui reprochait d'exag�rer son �motion. Et il est vrai que le path�tique sonnait faux et nous paraissait d'un autre �ge. Est-il lui-m�me dupe, disait-on, de l'amour qu'il exprime pour des ch�vres, pour des moutons, pour des demeures, pour des montagnes qui ne sont qu'objets disparates? Est-il dupe lui-m�me de l'amour qu'il exprime pour des courbes de fleuves que ne menacent point les hasards de la guerre, et qui ne m�ritent pas le sang? Et il est vrai que les chanteurs eux-m�mes avaient mauvaise conscience comme s'ils eussent cont� des fables grossi�res � des enfants qui n'eussent plus �t� assez cr�dules�
Mes g�n�raux, dans leur solide stupidit�, me venaient reprocher mes chanteurs. �Ils chantent faux!� me disaient-ils. Mais je comprenais leur fausse note, puisqu'ils c�l�braient un dieu mort.
Mes g�n�raux, dans leur solide stupidit�, m'interrogeaient alors: �Pourquoi nos hommes ne veulent-ils plus se battre?� Comme ils eussent dit, scandalis�s dans leur m�tier: �Pourquoi ne veulent-ils plus faucher les bl�s?� Et moi je changeais la question qui ainsi pos�e ne menait � rien. Il ne s'agissait point d'un m�tier. Et je me demandais dans le silence de mon amour: �Pourquoi ne veulent-ils plus mourir?� Et ma sagesse cherchait une r�ponse.
Car on ne meurt point pour des moutons, ni pour des ch�vres ni pour des demeures ni pour des montagnes. Car les objets subsistent sans que rien leur soit sacrifi�. Mais on meurt pour sauver l'invisible n�ud qui les noue et les change en domaine, en empire, en visage reconnaissable et familier. Contre cette unit� l'on s'�change car on la b�tit aussi quand on meurt. La mort paie � cause de l'amour. Et celui-l� qui e�t lentement �chang� sa vie contre l'ouvrage fait et qui dure plus que la vie, contre le temple qui fait son chemin dans les si�cles, celui-l� accepte aussi de mourir si ses yeux savent d�gager le palais du disparate des mat�riaux, et s'il est �bloui par sa magnificence et d�sire s'y fondre. Car il est re�u par plus grand que lui et il se donne � son amour.
Mais comment eussent-ils accept� d'�changer leur vie contre des int�r�ts vulgaires? L'int�r�t d'abord commande de vivre. Quoi que fissent mes chanteurs ils offraient � mes hommes de la fausse monnaie en �change de leur sacrifice. Faute de savoir d�gager pour eux le visage qui les e�t anim�s. Mes hommes n'avaient point droit de mourir dans l'amour. Pourquoi seraient-ils morts?
Et ceux d'entre eux qui cependant mouraient par duret� dans un devoir qu'ils acceptaient sans le comprendre, mouraient tristement, raides et les yeux durs, sobres de mots, dans la s�v�rit� de leur d�go�t.
Et c'est pourquoi je cherchais dans mon c�ur un enseignement nouveau qui les p�t saisir, puis, ayant bien compris qu'il n'est point de raisonnement ni de sagesse qui y conduise, car il s'agit de fonder un visage comme le sculpteur qui impose � la pierre le poids de son arbitraire, je priais Dieu qu'il m'�clair�t.
Et toute la nuit je veillais mes hommes sous le gr�sillement du sable qui montait et courait de travers sur les dunes pour les d�bobiner et les reformer un peu plus loin. Dans cette nuit sans �ge, o� la lune apparaissait et disparaissait dans la fum�e rouge�tre que tra�naient les vents. Et j'�coutais les sentinelles s'appeler encore l'une l'autre aux trois sommets du campement triangulaire � mais leurs voix n'�taient plus que de longs cris sans croyance, tellement path�tiques d'�tre d�serts.
Et je disais � Dieu: �Il n'est rien pour les accueillir� Leur vieux langage s'est us�. Les prisonniers de mon p�re �taient des m�cr�ants mais flanqu�s d'un empire fort. Mon p�re leur a envoy� un chanteur de qui r�pondait cet empire. C'est pourquoi en une seule nuit par la toute-puissance de son verbe il les convertit. Mais cette puissance n'�tait point de lui, mais de l'empire.
�Mais je manque de chanteur et je n'ai point de v�rit� et je n'ai point de manteau pour me faire berger. Alors faut-il qu'ils s'entre-tuent et commencent de pourrir la nuit de ces coups de couteau qui frappent au ventre et sont inutiles comme la l�pre? En quel nom les rassemblerai-je?�
Et �� et l� il se levait de faux proph�tes qui en r�unissaient quelques-uns. Et les fid�les, bien que rares, se trouvaient anim�s et pr�ts � mourir pour leurs croyances. Mais leurs croyances ne valaient rien pour les autres. Et toutes les croyances s'opposaient les unes aux autres. Et de petites �glises se b�tissaient ainsi, qui se ha�ssaient, ayant coutume de tout diviser en erreur et en v�rit�. Et ce qui n'est point v�rit� est erreur, et ce qui n'est point erreur est v�rit�. Mais moi, qui sais bien que l'erreur n'est point le contraire de la v�rit� mais un autre arrangement, un autre temple b�ti des m�mes pierres, ni plus vrai ni plus faux mais autre, les d�couvrant pr�ts � mourir pour des v�rit�s illusoires, je saignais dans mon c�ur. Et je disais � Dieu: �Ne peux-tu m'enseigner une v�rit� qui domine leurs v�rit�s particuli�res et les accueille toutes en son sein? Car si, de ces herbes qui s'entre-d�vorent, je fais un arbre qu'une �me unique anime, alors cette branche s'accro�tra de la prosp�rit� de l'autre branche, et tout l'arbre ne sera plus que collaboration merveilleuse et �panouissement dans le soleil.