La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Annie Saumont
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]». Краткое содержание книги:
Tenochtitlan l’Orgueilleuse ! Si long avait été le voyage depuis Londres que le but atteint devenait irréel et c’était comme se trouver dans une cité de rêve. Quéquex me parla du palais de Moctezuma et de sa Maison de Plumes, vaste cage renfermant toutes les espèces d’oiseaux en une symphonie de plumages chatoyants ; et il mentionna aussi le jardin des animaux avec ses jaguars, ses lions, ses girafes ; et le jardin des plantes aromatiques ; la vaisselle d’or pour les repas du Roi ; les six cents nobles qui le servaient à table. Un tel déploiement de luxe me faisait tourner la tête et, bientôt, je priai Quéquex de n’en pas dire davantage.
À présent nous circulions dans les rues encombrées, à peine assez larges pour nos chevaux. Parfois nous nous arrêtions aux étals. Quéquex m’acheta des fruits que je ne connaissais pas, des fruits de plusieurs couleurs, si sucrés, si juteux que c’était presque un péché de les manger. Il m’emmena sur la place du marché, étincelante de nacre et de calcédoine, d’émeraude, d’améthyste, et quel que fût le prix demandé, ces gemmes changeaient de mains avec une rapidité déconcertante. Tant d’opulence ! Tant de monde ! Et cet éclat, et ces couleurs !
L’exaltation est une ivresse bien plus étourdissante que celle de l’alcool. Sans avoir rien bu, j’étais ivre, ce jour-là, à Tenochtilan. J’avais rêvé cette capitale en me servant pour la bâtir de ce que racontaient les livres. Je découvrais une réalité infiniment plus bouleversante.
Je soupirai : « Je suis fatigué. Je suis épuisé. »
Quéquex sourit : « Je vais te trouver un endroit où tu pourras te reposer. »
6. TOPILTZIN
Nous vendîmes les chevaux sur la place du marché, un peu moins cher que nous les avions achetés, et Quéquex loua un bateau qui suivit un canal, puis un autre, et nous déposa près d’un hôtel paisible. J’étais satisfait de sa modeste apparence et de sa situation dans un quartier humble. Une heure de plus parmi les splendeurs de la partie centrale de la ville m’eût anéanti. Il n’y avait rien d’écrasant dans ce quartier et j’y respirais mieux.
Quand il me vit bien installé à l’hôtel, Quéquex dit : « Mon ami, je te suis très reconnaissant de ta compagnie durant ce voyage. Par trois fois au moins tu m’as sauvé la vie et je te remercie par trois fois. » Il ôta prestement de ses épaules le plus lourd des colliers de jade et me le passa autour du cou. Je fléchis un instant sous le poids d’une cinquantaine de perles énormes taillées dans la précieuse pierre verte. Je tentai de refuser le présent mais Quéquex m’arrêta aussitôt et je n’osai insister. Je commençais à savoir accepter de bonne grâce les cadeaux les plus somptueux.
Il me vint à l’esprit que le jade de Quéquex et l’anneau de Nezahualpilli représentaient pour moi un capital considérable. Même en supposant qu’on m’escroque je pourrais en tirer assez d’argent pour subsister pendant plusieurs années. Mais ces trésors me rendaient vulnérables à la convoitise des voleurs. Et d’entre tous les présents, le plus humble de tous, le couteau bien aiguisé d’Opothle, devenait le plus précieux.
« Je peux te payer ma dette d’une façon encore », dit Quéquex. Je m’apprêtais à lui dire qu’il ne me devait absolument rien, que j’avais tout autant que lui bénéficié de notre rencontre, mais il ne me laissa pas l’interrompre. « Je peux t’introduire à la cour. Cela t’intéresserait d’être présenté au roi ? Je peux t’obtenir une audience de Moctezuma. Dans notre calendrier, c’est aujourd’hui Aigle-Trois. Dans quatre jours, c’est-à-dire le jour d’Aigle-Sept, tu iras au palais et tu pourras approcher le roi et lui faire tes hommages. D’accord ? »
« C’est trop, dis-je. Je n’oserai pas. Le roi lui-même… »
« … n’est qu’un homme tout comme nous. Il ne te mangera pas. Et tu auras le rare privilège de voir l’intérieur du palais. Viendras-tu ? »
J’acquiesçai.
J’étais si ému à la pensée de saluer Moctezuma que j’en oubliais presque de poser la question que j’avais gardée jusque-là en réserve. Quéquex me dit adieu et s’éloigna en roulant des hanches ; et juste comme il refermait la porte je poussai un cri strident : « Quéquex ! » Il rentra dans la pièce, l’air surpris.
« J’ai quelque chose à vous demander, Quéquex. Il y a un prince qui se nomme Topiltzin. Le connaissez-vous ? »
Le visage de Quéquex devint mortellement pâle. Entre les paupières plissées, le regard n’était plus qu’un trait luisant. Il dit lentement : « Oui, je le connais. Et alors ? »
« Où puis-je le trouver ? »
« Tu n’as pas besoin de le voir. »
« Je veux le voir. C’est important. »
« Ami Dan, écoute-moi. Topiltzin est un homme dangereux. L’ombre de la tombe est sur lui. Ne recherche pas sa compagnie. »
« N’importe. Je veux lui parler. »
« Qui t’a mis cette idée dans la tête ? Ton ami, le grand Nezahualpilli, je suppose ? À ma connaissance, c’est le seul qui… Écoute mon conseil : oublie Topiltzin. Il est ici en disgrâce. Moctezuma pourrait bien un jour lui couper la tête. Si tu te trouves dans les parages, la tienne risque de tomber aussi. »
« Je prendrai soin de mon cou, Quéquex. C’est une faveur personnelle que je te demande ; aide-moi à trouver Topiltzin. Toi qui as tant de relations, tu n’auras sûrement aucun mal à retrouver sa trace. »
« Une faveur personnelle, dis-tu ? »
« Oui, une grande faveur. »
Il y eut un long silence. Quéquex tiraillait son triple menton, tripotait ses boucles d’oreilles. Enfin, il déclara : « Tu m’as sauvé la vie. Par trois fois. Je ne peux refuser ta requête. »
J’attendais.
« Mais Topiltzin est un dangereux coquin. En t’envoyant à lui, c’est peut-être à la mort que je t’envoie. »
« J’en prends le risque. Allez-vous me le trouver ? »
« Je vais te le trouver », dit Quéquex.
J’étais maintenant livré à moi-même. Je dînai à l’hôtel, ce soir-là ; et le lendemain, qui était Aigle-Quatre, je retournai dans le centre de la ville, sans y éprouver la même stupeur. J’allai ici et là comme n’importe quel touriste, visitai les bâtiments publics, les temples et les palais anciens. Je m’attardai longuement sur la place du marché. Comme je m’y attendais, personne ne m’adressa la parole : dans une ville aussi populeuse, il est difficile de rompre les barrières et on se sent vraiment un étranger.
Je songeais aux avertissements de Quéquex et me demandais s’il avait quelque raison personnelle de ne pas aimer Topiltzin. Ou bien était-il vraiment inquiet de me voir le rechercher ? S’il ne m’avait pas posé de questions, ses réticences laissaient supposer que Topiltzin était un oisif, un propre à rien. Quéquex paraissait redouter de me voir tomber entre ses griffes. Quéquex était mon ami, il ne me voulait que du bien. Mais Nezahualpilli qui m’avait donné le nom de Topiltzin était lui aussi mon ami.
Le temps dirait lequel avait raison. J’irais voir ce Topiltzin et m’efforcerais de le juger moi-même.
Le lendemain était Aigle-Cinq, et je jouai encore au touriste ce jour-là. Bien entendu, j’aurais pu passer le reste de mes jours à me promener dans Tenochtitlan sans réussir à tout voir. Mais cette fois je me limitai à l’ouest de la ville, passant le pont pour quitter l’île et visiter Chapultepec et sa colline sacrée.
Quand je rentrai à l’hôtel, j’y trouvai un message de Quéquex. Je rompis le cachet, dépliai la feuille de papier épais et y lus une adresse écrite en anglais. Je pensai tout d’abord que mon ami faisait preuve envers moi d’une grande sollicitude : il se doutait que j’avais quelques difficultés avec l’alphabet aztèque. Puis il me vint à l’esprit que la raison pouvait être plus prosaïque : si l’adresse de Topiltzin était inconnue des services de police, Quéquex agissait prudemment en utilisant une écriture que peu de gens ici savaient déchiffrer.