La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Annie Saumont
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]». Краткое содержание книги:
Mon cœur se mit à battre plus vite. « Où puis-je le trouver ? »
« Il vit à Tenochtitlan. Pas à la cour car il est en disgrâce. Demande à ton compagnon de voyage. Ce Quéquex doit savoir. Il connaît tout et tout le monde. Attends d’arriver là-bas et demande. »
« Topiltzin. » Je le dis encore une fois en faisant sonner les syllabes.
« Oui. Topiltzin. Connais-tu l’histoire de ce nom ? Il y a mille ans – c’était à l’époque toltèque, avant l’arrivée des Aztèques – le roi toltèque se nommait Topiltzin. Il voulait mettre un terme aux sacrifices et au culte du dieu de la mort. Son peuple l’a chassé et il est parti sur la mer, en direction de l’Est. La légende de Quetzalcoatl est basée sur l’histoire de Topiltzin. »
« Un personnage intrépide. »
« Son homonyme l’est aussi », dit Nezahualpilli.
La soirée fut joyeuse. Je dois avouer que les boissons fortes coulèrent à flots. En m’éveillant, le matin suivant, tempes battantes, je pensai qu’il y avait peu de chances pour que je voie mon dix-neuvième anniversaire. Le chocolatl, cette drogue prodigieuse, me remit sur pied. Au moment de nous séparer, Nezahualpilli insista pour que j’accepte, en cadeau d’adieu, un anneau d’or incrusté de turquoises. En Angleterre, un bijou aussi précieux ne pourrait appartenir qu’à un prince de la famille royale. La magnificence du présent me coupa un instant le souffle. Puis, sachant bien que toute protestation serait inutile, je passai l’anneau à mon doigt. Je ne me serais pas senti plus fier si le roi Richard m’avait proclamé Daniel Premier Duc de Beauchamp. Je fis mes adieux à mon ami. Il me souhaita bonne chance pour le jour où je verrai Topiltzin.
Et ce fut le départ.
À présent, nous traversions des faubourgs et les villes se succédaient sans interruption. Chaque quartier avait son propre nom, qu’il ne me semble pas indispensable de mentionner ici. Après avoir dépassé Xtapalapa nous vîmes devant nous la chaussée qui mène à Tenochtitlan.
Voilà des siècles, Tenochtitlan était une petite île dans la lagune, à l’ouest du lax Texcoco ; puis la ville s’était étendue ; on a comblé la lagune et vers l’est la capitale dépasse de sept à huit kilomètres ses limites primitives. Toutefois, et cela est dû en partie à de vieilles superstitions, les Aztèques ont voulu qu’elle reste une île. À présent un étroit canal bordait Tenochtitlan sur trois côtés, et un autre un peu plus large formait le quatrième côté. Des chaussées les franchissaient, menant aux faubourgs qui ne cessaient de croître. Sur chaque chaussée, un pont-levis permettait d’isoler la ville en cas d’attaque. Mais qui oserait attaquer Tenochtitlan l’Orgueilleuse ?
À l’extrémité de la chaussée, une énorme porte de fer était flanquée de deux tours réunies par un rempart à créneaux. La porte était ouverte mais des gardes pompeusement vêtus de costumes de Moyen Âge se tenaient de part et d’autre, la lance à la main, et il fallait passer devant eux pour pénétrer dans la ville. Nous y entrâmes un peu après midi, au mois d’octobre 1963, à peu près deux mois après mon départ de Londres.
J’étais à Tenochtitlan, la plus grande ville du monde.
Comment puis-je vous la décrire ? Quels mots vais-je trouver pour vous parler d’une ville de neuf millions d’habitants ? Il n’y a pas neuf millions d’habitants dans toute la Grande-Bretagne. Les meilleurs écrivains du monde se sont en vain efforcés de saisir l’essence de cette reine des villes. Que puis-je faire, là où les grands maîtres ont échoué ?
Essayons pourtant.
Quéquex me laissa explorer la ville presque tout l’après-midi sans élever la voix une seule fois pour protester, sans un seul instant me suggérer qu’il aimerait bien aller à ses affaires. C’était une chance qu’il m’accompagne, car sans lui je serais tombé à genoux frappé de stupeur, et incapable de bouger pour plusieurs semaines.
Une partie de la ville est médiévale. On a préservé le cœur de l’ancienne capitale aztèque, temples, pyramides et palais. Tout autour se sont élevés les gigantesques constructions d’une ville moderne. À Tenochtitlan, certains bâtiments ont quinze à vingt étages et semblent vouloir toucher le ciel ; leurs murs sont richement incrustés de pierres brillantes ; en plein soleil il faut cligner des yeux pour ne pas être ébloui.
Ces grands bâtiments sont très impressionnants. Mais ce fut surtout la vieille cité qui m’attira le premier jour, et pour en parler, les mots me font défaut.
C’est la cité d’un dieu vivant, Moctezuma XII, la Ville des Villes. Voici le palais de Moctezuma, une merveille impossible à décrire, parmi les palais un peu moins somptueux de ses ancêtres royaux. À côté, leteocalli – le temple – une double pyramide de trente mètres de haut, dédiée aux dieux Huitzilopochtli et Tlaloc. Les marches des deux escaliers étaient teintées de rouge sombre. Je connaissais l’histoire : quatre-vingt mille prisonniers de guerre avaient été sacrifiés par le roi Ahuitzotl, cinq cents ans auparavant, pour consacrer ce sanctuaire. Sur son faîte, pendant les deux cents ans qui avaient précédé l’abolition de ce rite sanguinaire, des milliers de cœurs avaient été arrachés des poitrines. Et les pluies tombant pendant des siècles n’arriveraient pas à effacer le sang sur les pierres.
Le temple avait été construit sur une vaste esplanade qu’entouraient des murs épais, troués de quatre portes. La pyramide elle-même s’étageait en gradins, avec, à leur sommet, les autels que je ne vis pas sans frémir. C’est sur ces autels que les prêtres se penchaient au-dessus des victimes et leur arrachaient le cœur palpitant, en un sinistre travail à la chaîne : couper, saisir, tendre vers le soleil… Couper, saisir, tendre… Couper…
Et tous les autres teocallis, des grands, des petits, quarante ou cinquante, ceux de Tezcatlipoca et de Xipe Totec, de Quetzalcoatl et de Coatlicue, et de tant d’autres dieux dont j’oubliais les noms… Et les immenses places de marché, près du temple, où se faisait le commerce de tous les trésors de l’Empire, cacao, étoffes de coton, or et argent, jade et turquoise, plumes d’oiseaux merveilleux, outils de cuivre, graines de chocolatl, feuilles de tabac odorantes, poteries, et, bien entendu, esclaves, puisque les Aztèques font commerce des âmes.
J’étais fasciné. Londres, ma glorieuse cité, se recroquevillait dans ma mémoire. Londres, une modeste petite ville comparée à Tenochtitlan la suzeraine. J’étais stupéfait, j’étais malade d’envie.
Quéquex, à mes côtés, murmurait un poème :
Et c’était ainsi, en effet. Connaissez-vous cet oiseau, le quetzal ? Ses plumes brillantes ont toutes les nuances de l’arc-en-ciel. Tenochtitlan rayonnait des couleurs du quetzal. D’étroits canaux la découpaient et la faisaient ressembler à l’image que je me forgeais de Venise, cette ville musulmane, ville d’iniquité qui est, dit-on, si belle. Des nobles élégants se laissaient nonchalamment emporter par des bateaux longs et étroits que les esclaves luisants de sueur manœuvraient à la perche. Mon Topiltzin était peut-être un de ces dandys parfumés. À vrai dire, ils ressemblaient tous à des fils de roi.
Et ce défilé, tout au long des rues : dans les litières précieusement ornées, les aristocrates à peine entrevus, jetant sur la foule un coup d’œil hautain ; les belles héritières sous les multiples rangées de leurs colliers de jade, précédées de porteurs brandissant des hampes empanachées de plumes qu’ils agitaient, tandis que derrière l’écran duveté les dames passaient incognito. C’était là une cité barbare. Je cherchai le tas de crânes qu’on disait être aussi haut que la pyramide elle-même. Quéquex m’apprit que ça faisait longtemps qu’on l’avait enlevé.