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La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]

Электронная книга - «La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]». Краткое содержание книги:

Dan, jeune Anglais, s’embarque en cette année 1963 pour chercher fortune dans les Hespérides, ce double continent que nous appelons l’Amérique. C’est qu’il est né dans un monde où l’histoire à suivi un autre cours : conquise par les Turcs, l’Europe n’a colonisé ni l’Amérique ni l’Afrique. Et Dan va découvrir au fil d’aventures tragiques et comiques l’empire aztèque du XXe siècle.
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« Comment peux-tu donc avoir un ami à Texcoco ? »

« C’est quelqu’un dont j’ai fait la connaissance sur le bateau. Nezahualpilli, fils d’Ixtlilxochitl. »

« Texcoco n’est pas sur notre route, dit Quéquex. Regarde, c’est là-bas, au bord du lac, là où il s’élargit le plus. Nous passerons au sud, par Ixtapalapa et Mexicalcingo. Mais si tu veux nous pouvons nous séparer et tu iras voir ton ami. Moi je dois continuer droit vers Tenochtitlan. Je n’ai que trop traîné déjà, et Moctezuma m’attend. »

J’hésitai. J’avais vraiment envie de revoir Nezahualpilli, de le remercier pour l’argent dont il m’avait fait cadeau, car cet argent m’avait permis de payer mes frais de voyage. (Quéquex, comme haut dignitaire faisait passer ses dépenses au compte de la Trésorerie Royale, mais je devais régler les miennes.) J’étais toutefois sans enthousiasme à l’idée de faire mes adieux à Quéquex, même si c’était ma seule chance de revoir Nezahualpilli. J’en étais venu à considérer mon sorcier obèse comme une sorte d’oncle un peu ridicule mais digne d’affection, et je tenais à ce qu’il arrive sain et sauf dans la capitale. Quoique j’aie trouvé superflu de le mentionner, nous avions été plusieurs fois attaqués par des bandits au cours de notre chevauchée ; chaque fois les cris horrifiés de Quéquex et ma promptitude à me servir de mon couteau les avaient découragés. Toutefois ses lourds colliers de jade faisaient de mon compagnon une proie tentante pour les brigands de grand chemin qu’il pouvait encore rencontrer.

Incapable de prendre une décision, je continuai simplement à avancer près de Quéquex, sans pouvoir détacher mes regards de l’incroyable assemblée des villes autour du lac. Maintenant nous descendions du col et nous dirigions vers Amecameca, dans la province de Chalco, une ville de cent mille habitants environ, aussi grande que Londres, ce qui n’était ici rien de très considérable. Comme nous traversions de riches plantations de cacaoyers, à la lisière de la ville, mon dilemme se trouva soudain résolu. J’entendis une voix sonore qui s’exclamait :

« Dan ! Dan Beauchamp ! »

Je fis une volte-face si brusque que je tombai presque de cheval. Qui donc connaissait mon nom, dans cet hémisphère Hespéridien ? Qui d’autre que Nezahualpilli ?

Il se tenait au pied d’un arbre à cacao hérissé de gousses rouges et fripées, dans l’herbe haute jusqu’aux genoux, une machette à la main. Je ne l’avais pas reconnu parmi ses ouvriers car il était comme eux sommairement vêtu d’un simple morceau de tissu enroulé autour des hanches. Il jeta son outil sur le sol et vint vers moi qui descendais de cheval. Je remarquai alors sur lui les signes de l’aristocratie, ornements de jade aux oreilles, pendentif sur la poitrine. Il venait de travailler durement ; tout son corps mince était huilé de sueur et sa peau nue luisait comme un miroir. Il avait ramassé sa longue chevelure sombre en une sorte de queue de cheval qui était retenue par un anneau de jade et pendait sur sa nuque.

Je dis : « Moi qui m’apprêtais à aller te voir à Texcoco ! » Ce n’était qu’un tout petit mensonge. « Que fais-tu dans ces parages ? »

« Voilà huit jours que je suis ici. On a célébré mon mariage. Ce sont les plantations de ma femme. Quand son père mourra, elles seront à moi. »

D’un large geste du bras il désignait une très vaste zone s’étendant des deux côtés de la route et toute plantée de cacaoyers mêlés d’arbres plus grands qui leur donnaient l’ombre dont ils avaient besoin. Je commençais à comprendre les raisons qui avaient poussé le père de Nezahualpilli à arranger ce mariage.

Quéquex n’avait encore rien dit. Je fis les présentations. Les deux hommes semblaient aussi surpris l’un que l’autre, Quéquex parce que mon ami était riche, Nezahualpilli parce que je voyageais en compagnie d’un sorcier de cour. Ils s’observaient avec une légère méfiance.

Enfin Nezahualpilli s’écria : « Venez avec moi. Je vais annoncer un temps de repos. Vous êtes mes invités. »

Il nous emmena jusqu’à la maison de la plantation. Je n’étais jamais entré dans une demeure mexicaine mais seulement dans des hôtels et auberges le long des routes. Bien entendu je savais que cette maison n’était pas le logis rural caractéristique. Je découvrais un palais aux murs de boue séchée blanchis à la chaux, disposé en rectangle autour d’une cour centrale. Les pièces étaient richement meublées. Et, signe de grande richesse, la lumière électrique brûlait dans la plupart d’entre elles, et même en plein jour.

« Voici ma femme, dit Nezahualpilli. Son nom est Atotozli. »

Mon cœur s’emplit de pitié pour lui.

Parmi les noms aztèques, Atotozli est un nom charmant, mais le charme de la jeune femme s’arrêtait là. Elle était épaisse, courtaude, le teint sombre, et abondamment moustachue. Et si les yeux sont les fenêtres de l’âme, l’âme d’Atotzli n’avait sur le monde qu’une vue bien étroite, par-dessous des paupières tombantes qui sont un signe indubitable de sottise. Elle nous sourit, de ce sourire à la fois timide et engageant des femmes laides qui n’ignorent pas leur infortune. Nezahualpilli avait l’air attristé en nous la présentant, pourtant il l’avait épousée car tel était l’usage aztèque et il était à présent aussi riche qu’un duc. La décence lui commandait d’attendre un peu, mais rien ne l’empêcherait plus tard de prendre une deuxième épouse plus à son goût.

Atotozli se retira dans le labyrinthe des pièces qui constituaient la maison et nous ne la revîmes plus, ce qui valait aussi bien. Comme dans toutes les sociétés guerrières, les femmes ici restaient à l’arrière-plan. Nezahualpilli nous invita à nous installer sur les nattes et les esclaves apportèrent des bols de chocolatl froid et des plateaux abondamment chargés de victuailles de toute sorte, parmi lesquelles des fruits frais sur des montagnes de glace.

Je remerciai Nezahualpilli pour le présent qu’il m’avait fait. Il rit : « Comme tu peux t’en rendre compte, Dan, ce n’est rien. N’en parlons plus, veux-tu, ou tu m’embarrasserais. »

Quéquex l’interrogea courtoisement sur sa famille. Il apparut que mon sorcier et le père de Nezahualpilli s’étaient trouvés ensemble à la cour, quelques années auparavant, et ils évoquèrent un moment cette rencontre. Le repas dura longtemps. Moi, quand j’eus raconté mon voyage, je ne trouvai pas grand-chose à dire.

Des heures plus tard, je restai quelques instants seul avec Nezahualpilli, et c’est alors qu’il déclara : « L’homme qu’il te faut voir s’appelle Topiltzin. »

Je demandai, perplexe : « Quel homme ? Où ? »

« Tu m’as dit sur le bateau que tu voulais te faire une place au Mexique. Je t’ai conseillé de chercher un jeune prince ambitieux et de te mettre à son service. »

« Oui. Et ensuite, quand je t’ai demandé le nom d’un homme de ce genre tu as refusé de me répondre. Tu m’as dit que, ne vivant pas dans la capitale, tu ne connaissais rien de ces choses-là. »

« C’est vrai. Mais depuis mon retour au Mexique j’ai posé des questions. On m’a parlé d’un homme qui pourrait bien être celui qu’il te faut. Il se nomme Prince Topiltzin. »

« Qui est-il ? »

« Le fils du plus jeune frère du roi Moctezuma. Il a notre âge, il est ardent, impétueux, bouillonnant de projets. On me dit qu’il a de sérieux ennuis avec sa famille et veut partir au loin pour fonder un empire. Cela peut n’aboutir à rien. Mais cela peut aussi réussir. »

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