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La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]

Электронная книга - «La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]». Краткое содержание книги:

Dan, jeune Anglais, s’embarque en cette année 1963 pour chercher fortune dans les Hespérides, ce double continent que nous appelons l’Amérique. C’est qu’il est né dans un monde où l’histoire à suivi un autre cours : conquise par les Turcs, l’Europe n’a colonisé ni l’Amérique ni l’Afrique. Et Dan va découvrir au fil d’aventures tragiques et comiques l’empire aztèque du XXe siècle.
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Alors que nous arrivions, une fête religieuse se déroulait dans les rues de Cholula. Des prêtres en surplis de coton avançaient en procession, les uns munis de trompettes, d’autres de flûtes, d’autres encore de tambours. L’odeur de l’encens était épaisse et douce. Quéquex et moi nous suivions le cortège, au long de la grande avenue. J’étais trop fasciné pour m’inquiéter un seul instant de l’endroit où nous pourrions passer la nuit et Quéquex semblait disposé à me laisser satisfaire pleinement ma curiosité. Je vis au loin une pyramide colossale. Plus d’une centaine de marches conduisaient à un temple bâti au sommet. Les prêtres vêtus de blanc en gravissaient les marches et je pensai que nous arrivions au moment le plus solennel de la cérémonie. Sur la vaste place, au pied de la pyramide, des dizaines de milliers de Cholulans se tenaient coude à coude ; je n’avais jamais vu auparavant autant d’êtres humains rassemblés ; un océan de têtes ballottées par la vague, une mer de visages peints : le spectacle était impressionnant.

Je chuchotai : « Est-ce qu’ils vont arracher le cœur d’un homme, là-haut ? »

« Il n’y a pas de sacrifices humains sur la Grande Pyramide de Cholula », dit sévèrement Quéquex.

Toutefois remarquez bien comment s’exprimait le vieux renard : il ne déclarait pas carrément que les Aztèques avaient renoncé à leurs sanglantes coutumes ; il niait simplement que ces mœurs sauvages fussent encore respectées en cet endroit. Officiellement, les Aztèques proclament que les sacrifices humains sont abolis depuis le XVIIe siècle. Le Mexique est visiblement florissant et civilisé. Mais ses dieux n’en sont pas moins avides de sang. Je ne serais guère étonné d’apprendre que dans les petites villes de l’arrière-pays on observe encore les anciens usages : les poignards d’obsidienne jettent leur éclair glacé et Huitzilopochli reçoit l’offrande écarlate.

Quéquex m’expliqua que ce temple était consacré à Quetzalcoatl, le dieu austère de la paix auquel on ne sacrifiait que perdrix, colombes et autre gibier. Il n’alla pas jusqu’à affirmer qu’on en avait terminé avec tout sacrifice humain. Mais j’étais à peu près certain que jamais on ne laisserait le regard d’un infidèle surprendre l’accomplissement de tels rites et je ne devais pas m’attendre à ce que mon ami m’en parle.

La cérémonie se terminait. La foule se dispersa. Nous n’eûmes pas de peine à trouver une chambre dans un vaste hôtel qui avait aussi une écurie pour nos chevaux. Nous étions libres à présent de visiter Cholula.

Je perdis un peu de mon enthousiasme. Les lumières électriques m’éblouissaient, me frappant d’une étrange angoisse. À Londres, bien sûr, Buckingham Palace, la demeure de la Reine, et les « Houses of Parliament » où se réunissent les députés sont maintenant éclairés à l’électricité. Mais je n’avais encore jamais vu une ville tout entière ainsi illuminée. Le spectacle était pour moi si bouleversant que mes genoux fléchirent et que des mots montèrent à mes lèvres qui ressemblaient à une prière. Cholula n’était pourtant qu’une ville de moyenne importance, cinq cent mille habitants. Cholula… Temples et tours, statues géantes, air de puissance et de richesse. C’est avec une crainte respectueuse que j’attendrais désormais de voir la fière Tenochtitlan.

Le lendemain matin, Quéquex voulut partir de bonne heure. La route de montagne empruntait un col ; et passait, glacée et plutôt sinistre, entre deux pics enneigés. Il y avait un tunnel pour les voitures mais les cavaliers devaient prendre l’ancienne voie. En dépit de l’air raréfié et du froid qui nous pénétrait jusqu’aux os, je n’eus pas à le regretter ; à midi, après avoir parcouru environ vingt-cinq kilomètres, je me trouvai soudain, au tournant de la route, face à une montagne plus prodigieuse que tout ce que j’aurais pu imaginer.

« Le Popocatepetl, dit Quéquex tranquillement. La montagne qui fume. »

Popo était stupéfiant. Un cône dont les flancs d’une blancheur de neige luisait d’un éclat aveuglant. Son sommet, zone sombre et cendreuse, vomissait des fumées. Je croyais voir danser des flammes, langues rouges léchant le bord du cratère, mais c’était peut-être simplement un tour que me jouait mon imagination exaltée. Je retins mon cheval noir, et un instant retins aussi mon souffle. On dit qu’il y a en Suisse de belles montagnes. Malheureusement pour aller d’Angleterre en Suisse il faut traverser la France et l’Italie ou les États Teutoniques, et mon sang anglais bouillonne dans mes veines à la pensée de passer ne serait-ce qu’un seul jour dans des pays qui ne jurent encore que par le Coran. Aussi ai-je renoncé à voir les Alpes. D’ailleurs, même si j’avais pu faire abstraction de mes principes religieux, mes parents ne pouvaient se permettre d’envoyer leur fils voir le monde en touriste. Une fois, pendant mon adolescence, j’ai passé des vacances au Pays de Galles et vu le mont Snowdon qui, à sa façon, ne manque pas de grandeur. Mais l’allure du mont Snowdon n’a rien à voir avec celle de Popo ; et auprès de la masse écrasante de ce volcan monstrueux, le fier sommet du Pays de Galles ferait triste figure.

Je commençais tout juste à m’habituer à l’énormité du Popocatepetl lorsque mon compagnon me saisit par le bras. « Regarde. » Clignant des yeux dans le soleil de midi je vis dans le lointain une autre montagne recouverte de neige.

« L’Ixtaccihuatl, me souffla-t-il. La femme blanche. L’épouse du soleil. Popo est son gardien. »

Je me pris à souhaiter n’être jamais venu au Mexique. C’était trop grand, trop saisissant pour un garçon qui a vécu dans une petite île aux paysages modestes. Quéquex me parlait maintenant de ces montagnes, de l’éruption de 1450 : une pluie de cendres et de braises avait atteint Tlaxla, à cinquante kilomètres ; il gisait des rivières de lave, la terre ébranlée, grondante. Nous avancions à pas précautionneux entre la paire de volcans redoutables. Les sabots de mon cheval tambourinaient sur la route et je ne pouvais m’empêcher de craindre que le géant endormi ne s’éveille à leur bruit, vomissant un feu liquide qui recouvrirait tout, détruirait tout.

Nous passâmes la nuit dans un lieu appelé Huexotzingo. Puis, le jour suivant, nous dûmes franchir un autre col et si élevé celui-là que le nez me piquait à chaque inspiration. Nous avions toujours, à droite et à gauche, Popo et Ixta. Mais ce matin-là un nouveau panorama s’offrit à moi, si merveilleux que les larmes me jaillirent des yeux.

Largement étalé devant moi, je découvrais le grand lac du Mexique, et au long des rives les villes tentaculaires, et parmi elles, sur la lagune, la plus grandiose de toutes, l’orgueilleuse Tenochtitlan.

« Tu vois, dit Quéquex, tendant le bras. Le grand lac, c’est le lac Texcoco. Là, au sud, le lac Xochimilco. À côté, vers nous, le lac Chalco. Et au nord, à peine visible, le lac Xaltocan. À présent tous les lacs communiquent entre eux. Et maintenant, regarde les villes ! »

Sa voix tremblait. Si un Mexicain pouvait encore ressentir une émotion aussi violente à contempler ce paysage, quel effet pensez-vous qu’il avait sur moi ? J’étais sans voix. Toute la rive du lac était couverte d’habitations. Je savais que plus de gens vivaient autour de ce lac que dans toute l’Angleterre, la France et l’Espagne réunies. Mais le savoir n’était rien. Le spectacle de ces villes démesurées transformait une simple information en une réalité évidente et fabuleuse.

Quéquex déclina pour moi les noms des villes : Chalco, Ixtapaluca, Itztahuacan, Chimalhuacan, Coatlinchan, Huetxotla, Texcoco, Tepexpan. Je voyais une suite ininterrompue de constructions. Rien ne marquait le passage d’une ville à l’autre. Il nomma aussi les cités de la rive ouest du lac, qui n’étaient cependant que grisaille dans la brume : Xochimilco, Colhuancan, Coyoacan, Mixcoac, Chapultepec, Tlacopan, et Azcapotzalco, sa ville natale. Ce flot interminable de syllabes avait sur moi une vertu hypnotique et ma tête bourdonnait de x, de z et de tl, de oa, deua. Je déclarai soudain, rompant le sortilège : « J’ai un ami à Texcoco. Lorsque nous passerons par là, pourrons-nous lui rendre visite ? »

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