La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Annie Saumont
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]». Краткое содержание книги:
Il demanda : « Qu’est-ce que c’est ? »
À l’instant, je le méprisai. Il n’avait prononcé que quatre mots et déjà je décidai qu’il était arrogant, paresseux, cruel et vaniteux. Il était vraiment tout cela, mais je ne découvris que plus tard l’énergie dissimulée sous son élégance affectée.
Je déclarai : « Je suis venu d’Angleterre pour chercher l’aventure. Je veux m’engager au service d’un jeune prince ambitieux. On m’a donné votre nom. »
« Qui ? »
Je ne tenais pas à mêler Nezahualpilli à cette affaire. Je dis simplement : « Un ami. »
« Quéquex », dit l’Africain.
« Quéquex n’est pas mon ami », dit Topiltzin.
« Il est le mien. Mais c’est un autre qui m’a conseillé d’aller vous trouver. Quéquex m’a simplement procuré votre adresse. Et même j’ajouterai : contre son gré, car il n’a pas de vous une haute opinion. »
« Le contraire m’étonnerait, dit Topiltzin en riant. Quéquex était à la cour, la dernière fois où je m’y suis mal conduit. Veux-tu savoir ce que j’ai fait, étranger aux cheveux jaunes ? J’ai forcé mon cousin Chimalpopoca, le fils favori de mon oncle le roi, à avaler de l’alcool. Quand il a été complètement paf, il est entré comme un ouragan dans la salle du trône où Moctezuma conversait avec ses conseillers et s’est conduit d’une façon scandaleuse. » Topiltzin rit à ce bon souvenir. « Plus tard, l’enfant m’a dénoncé et j’ai eu encore des ennuis. Mais ça valait la peine. Rien que pour voir ce petit garçon bien élevé marcher sur les mains dans la salle du conseil… ! »
« Et vous êtes en disgrâce pour une si petite chose ? »
« Non, étranger. Pour bien d’autres dont celle-ci n’a été que la dernière et la moins grave. » Il s’approcha de moi. Il me dépassait d’une tête et je devais tendre le cou pour rencontrer son regard noir et glacé. « Toi, l’Anglais, que cherches-tu au Mexique ? »
« Des terres. La fortune. Un nom parmi les guerriers. »
« As-tu jamais pris part à une guerre ? »
« Seulement en rêve. »
« As-tu déjà tué ? »
« Je peux tuer si c’est nécessaire. »
« Mais tu ne l’as jamais fait ? »
« Non. »
« Sais-tu te battre ? »
« Demandez à votre ami l’Africain. »
Topiltzin regarda le Noir. Et le Noir porta la main à son cou d’un geste très significatif : « Il sait. »
« Me suivras-tu n’importe où ? »
« Où vous voudrez, mon Prince. Pourvu que la récompense soit au bout du voyage. »
Topiltzin sourit. Puis, sans avertissement, il lança la jambe en avant, l’allongeant derrière mon talon droit, et me fit un croche-pied magistral. Je perdis l’équilibre et basculai vers lui, cependant qu’il étendait les bras pour me saisir aux épaules. Je suppose qu’il cherchait à m’empoigner solidement afin de me précipiter de toutes ses forces contre le mur.
Je parai l’attaque avec tant de promptitude que cela me surprit moi-même. Je réussis à arrêter ma chute, repris du pied droit un appui solide, et en même temps saisis Topiltzin à la gorge. Je fléchis les genoux, tendis de nouveau les jambes, accompagnant le mouvement d’une vigoureuse poussée des bras. Le prince s’envola gracieusement à travers la pièce et atterrit sur sa couche, pareil à un pantin désarticulé.
Immédiatement, l’Africain appuyait contre mes côtes la lame de mon propre couteau, et l’autre homme tendait vers moi un javelot menaçant. Topiltzin se releva lentement, remit de l’ordre dans ses anneaux de jade et apaisa ses compagnons d’un geste. « Arrière, dit-il. Qu’il vive. Bravo, l’Anglais. Quel est ton nom ? »
« Dan Beauchamp. »
« Le prénom ? »
« Dan. »
« Eh bien, Dan, il se trouve que nous sommes sur le point de partir pour une expédition aventureuse. Il pourrait bien y avoir place pour toi. On ne m’a pas souvent jeté à terre avec tant d’élégance. »
« Prince, je ne voulais pas vous offenser. C’était un cas de légitime défense. »
« Bien entendu. Je t’ai mis à l’épreuve, et tu t’en es tiré à ton honneur. Je t’imposerai pourtant encore une autre épreuve. »
« Je suis prêt. »
« Demain, à midi, dit Topiltzin, tu nous accompagneras sur le terrain de jeu. Es-tu un bon joueur de tlachtli ? »
« Je n’y ai jamais joué. »
« On apprend très vite les règles. Joue au tlachtli avec nous demain. Ce sera ton épreuve finale. »
Il fut décidé que tous les trois passeraient me prendre à l’hôtel le lendemain matin, et que nous irions ensemble au terrain de jeu qui n’était pas loin de l’enceinte du temple. J’étais mal à l’aise, car j’avais entendu de sinistres histoires au sujet de ce sport national mexicain, mais je ne pouvais plus reculer.
Avant mon départ, Topiltzin me présenta ses deux compagnons. Le Noir se nommait Sagaman Musa et venait de l’Empire du Mali. Je lui repris mon couteau. L’homme au javelot, Manco Huascar, un Péruvien, était, selon Topiltzin, un membre de la famille royale des Incas, condamné à l’exil. Il paraissait évident que pour mener à bien son entreprise Topiltzin rassemblait les aventuriers les plus bagarreurs de tous les pays à la ronde.
Je ne craignais pas la bagarre. Et je suppose qu’on pouvait me dire aventurier. J’aurais bien aimé pouvoir proclamer que, de plus, j’étais un rejeton de la maison de Plantagenêt, banni hors de son pays, un petit cousin du Roi Richard, par exemple. Mais Topiltzin devrait se contenter d’un Dan Beauchamp plébéien, un Dan Beauchamp qui, du moins, savait se battre, je l’avais amplement démontré. Si seulement je sortais vivant du jeu de ballon du lendemain j’avais ma place assurée dans l’état-major de Topiltzin.
7. UN CHARMANT PETIT JEU
J’avais déjà quelques notions du sport national aztèque. Au cours de notre voyage nous nous étions arrêtés, Quéquex et moi, dans une ville qui possédait un stade de bonnes dimensions. Nous avions regardé les brutes du pays se livrer à leur sport favori, puis, une fois le jeu terminé, nous étions descendus sur le terrain. Quéquex voulait me montrer les élégants bas-reliefs des murs. Je contemplai les scènes sculptées représentant les joueurs dans le feu de l’action. Vers l’extrémité du mur, je m’arrêtai devant le seul bas-relief qui ne représentait rien de ce que j’avais pu voir. Tezcatlipoca, le dieu de la mort, sous l’aspect d’un squelette, présidait la cérémonie au cours de laquelle les vainqueurs sacrifiaient le capitaine de l’équipe perdante. Celui-ci expirait, un silex taillé en poignard plongé dans la poitrine, tandis que les joueurs en tenue de sport regardaient la scène. « Dans les temps anciens, dit Quéquex, il arrivait qu’on mette à mort l’équipe vaincue toute entière. »
J’avais frémi. « Qui pouvait accepter de jouer en courant un tel risque ? »
« Ne pas jouer, reprit Quéquex, c’était ne pas être un homme. »
Encore aujourd’hui, le jeu semblait être le test ultime de la virilité. Toutefois je n’avais pas appris sans quelque soulagement que les joueurs malheureux ne payaient plus leur défaite de leur vie.
D’après ce que j’avais vu et ce que je savais déjà, je m’attendais à une rude empoignade. Et je ne fus pas déçu.
Je dormis mal, la nuit précédant le match. Le matin, Topiltzin, Sagaman Musa et Manco Huascar vinrent me chercher de bonne heure. Je m’étais demandé comment Topiltzin, qui était banni de la ville, oserait apparaître dans un endroit aussi public qu’un terrain de tlachtli. Mais lorsqu’il arriva, je vis qu’il portait sur le visage un masque de caoutchouc mince. Cela suffisait à le rendre méconnaissable.