La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Annie Saumont
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]». Краткое содержание книги:
Parfois, je regardais Quéquex. Il était étendu sur le dos, les mains croisées sur son ventre qui lentement se soulevait et retombait, au rythme d’un léger ronflement. Cette nuit-là, nulle vision ne le tourmentait !
Vers l’aube, mon imagination me laissa enfin quelque répit. Les villes que j’avais inventées – New York, New London, New Paris, New Rome – se dissipèrent en une brume légère. Et soudain ce fut le jour, j’étais ébloui par une lumière dorée et Quéquex me secouait sans ménagement : « Il y a bien des kilomètres jusqu’à Tenochtitlan. Allons, debout ! Et en route ! »
« Quéquex ? »
« Oui, mon garçon ? »
« Parmi tous vos sortilèges, n’en serait-il pas un qui permettrait de passer de monde en monde, de l’autre côté de la Porte ? »
Il eut un rire ironique : « Hier soir, je parlais en philosophe. La Porte des Mondes, c’est un concept abstrait, une façon de se représenter les multiples points-pivots de l’Histoire. Ce n’est rien de tangible. Cette porte-là, on ne peut pas la passer. »
« Alors New York et New Paris ne sont que des rêves ? »
« Quoi ? »
« Les villes que j’avais imaginées dans le Nouveau Monde dont vous parliez, où les Européens étaient des conquérants ? »
Quéquex tiraillait son triple menton. « Oui, seulement des rêves, dit-il. New York n’existe pas. N’existera jamais. Et même si cette ville existait, tu ne pourrais pas l’atteindre. Détache les chevaux à présent, nous partons. Il y a bien loin encore d’ici à notre petit déjeuner. »
5. TENOCHTITLAN L’ORGUEILLEUSE
La route grimpait maintenant en pente raide. Nous montions vers les plateaux de l’intérieur du Mexique. Et pour ma part je quittais sans regret l’atmosphère étouffante des basses terres. L’air devenait pur et frais, parfois même un peu trop frais à mon gré, quoique bien préférable aux vapeurs nauséeuses qu’on respire le long de la côte.
Nous étions à présent dans la province de Cuauhtochco et nous dirigions péniblement, coupant le pays en son milieu, vers Tenochtitlan l’étincelante. En approchant de chez lui, Quéquex devenait moins bavard. J’avais désormais rarement droit à ses réflexions philosophiques. Peut-être était-il fatigué, ou même un peu anxieux, dans l’ignorance de la réception qu’on lui réservait à la cour.
Toutefois, le soir, lorsque que nous nous arrêtions dans une auberge du chemin, il se mettait volontiers à me parler de la mythologie aztèque. Quelques bols de chocolatl lui déliaient la langue et il me racontait l’histoire des Sept Cavernes, d’où venaient les Aztèques et les autres Mexicains, et le paradis qu’ils avaient abandonné pour le Mexique. J’écoutais avec intérêt. J’ai toujours aimé les récits légendaires. Il me raconta aussi comment le roi Moctezuma I, cinq cents ans auparavant, avait envoyé des messagers aux Sept Cavernes, avec mission de retrouver les secrets de la tradition et d’honorer Coatlicue, la mère du dieu Huitzilopochtli, qui habitait encore en ces lieux. Et les messagers découvrirent que ceux qui vivaient là, les fidèles de Coatlicue, étaient tous immortels. La déesse-serpent demeurait en haut d’une colline que les envoyés de Moctezuma voulurent gravir, mais ils s’enfoncèrent jusqu’aux genoux dans le sable et ne purent avancer. « Que vous arrive-t-il, ô Aztèques ? demandaient ceux qui servaient Coatlicue. Pourquoi êtes-vous aussi lourds ? De quoi vous nourrissez-vous ? » Et les messagers dirent aux immortels : « Nous mangeons les nourritures qui poussent dans nos champs et nous buvons du chocolatl. » Les immortels leur répondirent : « Aliments et boissons de ce genre, mes enfants, vous font un corps si pesant que vous voici à peine capables d’atteindre l’endroit où vécurent vos ancêtres. Ces nourritures seront cause de votre mort. »
Les messagers attendirent en bas de la colline pendant que les immortels allaient chercher la hideuse Coatlicue. « Soyez les bienvenus, mes fils », s’écria la déesse ; les Aztèques lui offrirent des présents et lui dirent leur infortune : ils ne vivaient pas plus de cinquante ou soixante ans. Elle leur raconta comment ses serviteurs changeaient d’âge à volonté : quand ils grimpent sur la colline ils vieillissent, mais ils rajeunissent quand ils redescendent. « Il nous est facile d’être jeunes, dit-elle. Si vous vous sentez vieux et las, c’est à cause de ce chocolatl que vous buvez, de ces aliments dont vous vous gavez. Ils vous alourdissent et vous affaiblissent. Vous vous laissez corrompre par l’abondance ; ces étoffes, ces plumes, ces richesses, c’est à tout cela que vous devez vos malheurs. »
Et les prêtres pleurèrent – les prêtres envoyés par Moctezuma en ambassadeurs, qui ne pouvaient pas escalader la montagne pour revoir les lieux de leur origine. Puis ils firent demi-tour et regagnèrent Tenochtitlan.
« Nous n’aurions peut-être pas dû quitter les Sept Cavernes », dit Quéquex, avalant une gorgée de chocolat et se frottant l’estomac. « Mais qui sait s’il n’est pas préférable de manger, d’engraisser, de mourir au niveau des hommes ordinaires plutôt que de vivre éternellement sur les hauteurs où règne Coatlicue ? »
Je sentis qu’il attendait une réponse. Et je dis : « L’important, c’est d’être toujours en éveil, toujours en route et en action, de voir, d’apprendre, de découvrir. À quoi sert l’immortalité si on doit la passer sur la même vieille montagne ? »
« C’est vraiment ce que tu penses ? »
« Certes. »
« Très bien. » Quéquex se pencha vers moi et me frappa le genou d’un doigt impérieux. « Souviens-toi toute ta vie de ce que tu viens de dire. Le voyage, la découverte, voilà pour quoi l’homme est fait. Je ne monterai pas sur la colline de Coatlicue tant que je n’aurai pas vu les palais étincelants de Cathay. Et toi, jeune Anglais parti à l’aventure, tu es déjà sur la bonne voie. Ne t’en écarte pas. »
Au matin, la jument de Quéquex refusa de porter sa charge un jour de plus. Il la vendit pour acheter aussitôt un nouveau destrier. Et la chevauchée continua. Les villes à présent étaient plus rapprochées, désormais de vraies villes et non plus des villages, de sorte que nous devions parfois progresser laborieusement par des rues très encombrées. Je découvris non sans surprise que trois ou quatre de ces cités aztèques avaient plus d’habitants que Londres. Bien sûr, ce qui compte à Londres, ce n’est pas seulement la population actuelle ; la ville a aussi deux mille ans d’histoire : César a parcouru ses rues ; et le roi Arthur, Harold de Wessex, Jacques le Valeureux, et beaucoup d’autres héros, inconnus de ces Mexicains au nez en bec d’aigle. Néanmoins Londres aujourd’hui ne peut se targuer de dépasser les cent mille habitants. Ces villes aztèques dont je pouvais à peine prononcer les noms étaient deux fois plus peuplées.
Une des plus belles cités s’appelait Cholula, un nom facile, cette fois. Je la découvris de nuit, scintillante des lumières électriques qui éclairent toutes les grandes villes des Hespérides. J’éprouvai à sa vue une émotion violente, c’était comme une main qui me tordait le cœur. Je n’avais jamais rien vu de pareil. Je restai un moment stupéfié. Cholula ! Une simple ville de province ! Mais alors, Tenochtitlan ? Quelles merveilles n’auraient-elles pas à m’offrir.