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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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— Mais qu’as-tu vu ? Qu’as-tu entendu ?

— Beaucoup de bruit. Sur une borne, il y avait une assiette avec un morceau de chair humaine. Une main, je crois. Et un homme criait : « Donnez votre argent pour les victimes de l’insurrection. » J’ai renversé l’assiette et je me suis enfui. Puis, je me suis un peu battu sur une barricade. Et une dame m’a embrassé. Ah ! quelle belle ville, quelle belle vie ! Je vais nettoyer mon revolver.

CHAPITRE XIX

Dès les premiers jours de décembre, Nicolas et Zagouliaïeff avaient résolu de quitter Saint-Pétersbourg pour se rendre à Moscou. Ils montèrent dans l’un des derniers trains en partance. Zagouliaïeff était furieux contre le parti qui n’avait pas jugé utile de soutenir plus efficacement l’insurrection moscovite. Les grèves de Moscou n’avaient pas été dictées par le parti. Elles étaient nées sous l’impulsion de quelques syndicats isolés. Les ouvriers manquaient d’armes et luttaient avec autant de bravoure que d’incohérence. Était-ce une raison pour les priver de renforts ? Les deux amis étaient seuls, par chance, dans le compartiment. Zagouliaïeff parlait d’une voix acide qui dominait le fracas monotone des roues et la vibration des vitres aux aiguillages :

— Quelle saloperie ! La vérité, vois-tu, c’est que les camarades du parti ne veulent pas salir leurs manchettes. Ils aiment jouer de la langue et pas du revolver. Ils préfèrent exposer la carcasse des autres. C’est normal. C’est humain. Mais ce n’est pas révolutionnaire !

Nicolas avait appuyé la tête contre la cloison. Il était fatigué. Il dit du bout des lèvres :

— Tu les attaques à tort, Zagouliaïeff. Ils ont leurs arguments, comme tu as les tiens. Ils estiment que, si quelque part en Russie, hors du contrôle du parti, contre toute logique, contre toute discipline révolutionnaire, des ouvriers mécontents déclarent la grève et dressent des barricades, le parti n’est pas automatiquement obligé de leur venir en aide !

— Et pourquoi ?

— N’est-il pas dangereux d’épuiser les ressources intellectuelles du parti pour le premier mouvement révolutionnaire qui se déclenche en Russie ? Faire tuer des chefs, désorganiser des cadres ? C’est grave, ça.

— Les chefs ? Les cadres ? Que me chantes-tu là, mon petit ? Une révolution se fait moins avec des chefs et avec des cadres qu’avec la masse anonyme de la nation. Je me fous des chefs, je me fous des cadres ! À quoi servent-ils ? Ils parlent. Mais qui jette les bombes ? Et qui meurt sur les barricades ? Ils n’ont jamais tenu un revolver dans leurs pattes de scribes, les chefs. Ils ne sont là que pour pousser les autres dans le dos. Moi, je dis, si tu reconnais la terreur, si tu prêches la bataille, tu dois être prêt, le moment venu, à risquer ta peau comme les copains.

— Il y a des gens qui ne sont pas faits pour la terreur, pour la bataille…

— Alors, qu’ils ne se mêlent pas de diriger les autres. Qu’est-ce que c’est que cette division du travail, je te le demande ? Les uns rédigent des circulaires, des décisions, des contre-décisions et des manifestes. Et ils ne sont nés que pour ça, paraît-il. Les autres se font égorger dans les rues pour le plus grand honneur de la révolution. Pourquoi ? Hein ? Tu crois qu’il faut des dispositions morales, des diplômes universitaires, un certain tour de poitrine, un poids spécial, une forme de mollet particulière, pour descendre un gendarme ou se faire casser la margoulette en gueulant : « Vive la Liberté ! » Tu crois que tous les hommes ne se valent pas dès qu’ils ont un Mauser à la main ? Ces bavards sentencieux me font rire : « Je ne pratique pas la terreur, parce que le Parti a besoin de mes services… On ne peut décapiter le Parti… Le bureau du Parti… prenant en considération… » Et les langues marchent. Et les plumes grincent. Et, tandis que des centaines de braves gars se font trouer la bedaine pour le triomphe de la cause, ces messieurs du Parti boivent du champagne et impriment des circulaires. Voilà, voilà ce que je comprends aujourd’hui ! La révolution aussi a sa bureaucratie. Elle finira par avoir son tsar, si ça continue. Et tout sera à recommencer ! Ah ! merde !…

Nicolas ferma les yeux. Zagouliaïeff parla encore quelque temps. Puis, il se tut et releva le col de son manteau. Le contrôleur pénétra dans le compartiment. Il portait une petite lampe à la ceinture. Son visage était lourd de sommeil.

— Vous allez à Moscou ? dit-il en poinçonnant les billets jaunes que lui tendait Zagouliaïeff.

— Oui.

— Je ne sais pas si vous y arriverez. Ils font la grève là-bas. Ils arrêtent les trains. C’est dangereux…

— Ah ! oui ! dit Zagouliaïeff.

— Quelle histoire ! soupira le contrôleur.

Et il sortit en bâillant.

La neige tombait à gros flocons rares et paresseux. Dans une rue proche de la Sadovaïa, quelques ouvriers, en courtes pelisses de mouton, construisaient une barricade. Un portier les regardait faire avec curiosité. Il s’approcha d’eux, enfin.

— Renversez le traîneau sur la barricade, dit-il, ça tiendra mieux.

— De quoi te mêles-tu ? lui demanda Zagouliaïeff.

— Eh ! dit le portier, si ça m’amuse ?

Nicolas pouffa de rire.

— Laisse-le donc, dit-il à Zagouliaïeff. Chacun vient à la révolution par sa propre route. L’un parce que ça le passionne, l’autre parce que ça l’effraie, le troisième parce que ça l’amuse…

— Oui… Oui… Voilà… Moi, ça m’amuse, répétait le portier en peignant à pleins doigts sa barbe rousse.

— Eh bien, alors, viens nous aider, phénomène ! cria un ouvrier.

Le portier cracha dans ses mains et se joignit aux trois hommes qui tentaient de fixer des plaques de tôle pour couronner l’enchevêtrement de planches, de poutres et de chaises dépareillées qui formaient l’assise de la barricade. Des voix joyeuses se répondaient dans l’air froid du crépuscule :

— Appuie mieux la banquette, imbécile !

— Passe-moi du fil de fer !

— Si on plantait le drapeau rouge au-dessus de la commode ?

— Non, il sera mieux sur le traîneau.

— Pousse… Tire… Ho, hisse ! Ho !

Comme le traîneau était lourd à remuer, les insurgés se mirent à chanter et à jurer gaiement pour soutenir leur effort. On eût dit, vraiment, qu’ils étaient des gamins bâtissant un bonhomme de neige. Pour eux, l’émeute de Moscou demeurait un jeu viril, plein d’incidents cocasses et de dangers attrayants. Cependant, la veille encore, deux de leurs camarades avaient été tués, lors d’une échauffourée avec les cosaques.

Il y avait trois jours que Nicolas et Zagouliaïeff avaient pris le commandement de la bande. Dans l’ensemble, ils avaient fait du bon travail. Mais c’était toujours la même chose. Une patrouille arrivait au trot. Les insurgés lui tiraient dessus, puis s’en allaient, un à un, en rasant les murs. Alors, les cosaques ramassaient leurs morts et démolissaient la barricade. Quand ils étaient partis, on la reconstruisait avec entrain et on s’embusquait de nouveau. Aujourd’hui, pourtant, la lutte menaçait de devenir sérieuse. On racontait que le régiment de la garde Semionovsky avait été envoyé de Saint-Pétersbourg à Moscou. Si les troupes régulières de Moscou ne combattaient que mollement, chaque ouvrier savait que la garde, elle, se montrerait active et impitoyable. Nicolas regarda avec tendresse l’un des insurgés, un galopin aux joues rouges, qui piétinait la neige amoncelée sur le sommet de la barricade.

— Eh ! Fédia, criait Zagouliaïeff, ça suffit comme ça. Tu t’amuses au lieu de travailler.

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