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Ce genre de choses

Электронная книга - «Ce genre de choses». Краткое содержание книги:

« Longtemps j’ai joué avec les mots des autres.
J’ai voulu jouer avec les miens et puis, tardivement, j’ai constaté que mes mots les uns derrière les autres racontaient des histoires.
Alors pourquoi pas ? »
JEAN ROCHEFORT
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Trouver autre chose, combler les vides, les silences. Il aime Molière et le ping-pong, il hésite, il ne sait par quoi commencer, il sent venir une légère sudation, mais jamais sous les aisselles, heureusement, ça c’est gratifiant, c’est positif, c’est comme la piscine, mais comme elle n’y va jamais, elle n’est pas prête à ronronner sous ses aisselles… Alors souvent, brusquement, il a envie de retrouver ses copains. Quand il essaie de draguer, la plupart du temps, il panique, tandis que ses copains, c’est la famille. La très belle, l’inconnu, c’est un nouveau territoire, ça fait peur, même l’idée que ça marche, mais comme ça ne marchera pas, il reverra ses copains, et puis quand on a une copine, on ne voit plus ses copains.

Mais trop sûr de rien, impulsif, il peut prendre des risques, il fonce tête baissée, dans les recettes de la Hammer Film, maison de production allemande spécialisée dans les films d’horreur, il aime ça, Rochefort. Christopher Lee, le vampire, et Boris Karloff, qui n’est pas à la Hammer Film, mais qui joue formidablement la créature de Frankenstein, il dit bien la créature de Frankenstein, pas Frankenstein, Frankenstein c’est le docteur, un fêlé qui, par une nuit d’orage, crée le monstre, joué, lui, par Boris Karloff. Il y en a qui confondent mais Rochefort est pointu là-dessus, il voit tous les films d’horreur, et chaque fois, heureusement, il a peur.

Il a même acheté des canines de vampire dans une boutique de farces et attrapes, il les a toujours sur lui, avec une petite fiole de faux sang. Quand c’est la dernière ressource, il tourne le dos à l’ineffable amour, il sait qu’il prend des risques — en même temps, si elle l’aime, il aura gagné —, il se colle tout ça en hâte, les ratiches de vampire, la bave sanglante, sans oublier le rire sardonique. Si elle rit aussi, il sera sauvé, il y aura complicité, pour toujours ils seront deux. Il se retourne, un temps très long, elle ne rit pas alors il insiste, ses yeux dilatés fixent les carotides de l’espérée, son ricanement redouble, entre deux sardoniques il entend murmurer celle dont on rêve : « Bah dis donc, tu le fais drôlement bien, tu fais peur franchement. »

Ivre de bonheur, il enchaîne sur King Kong, parce que ça, King Kong, c’est son truc, il lui apprendra à faire sa guenon, parce que ça, King Kong, alors là ! Il ne craint personne, surtout quand il s’agit de choper les avions au sommet du building. « Regarde bien, Jocelyne, je suis le plus fort ! »

C’est seulement au troisième hurlement de King Kong qu’il réalise, horrifié, qu’elle va tomber dans les pommes. Celle qu’il croyait à jamais et pour toujours conquise est franchement livide. Elle a encore la force de murmurer, et il comprend, prêtant l’oreille : « Action corporelle… et… salut. » Elle disparaît en tanguant, elle ne sera pas sa guenon ! Il se déteste d’être aussi… Quoi ? Con ?

Ah, s’il n’avait pas ses copains, s’il n’avait pas le MAYOL, Rochefort se flinguerait ! « Suicide au Conservatoire d’un élève de première année », c’est bon, comme fin, pour les films d’horreur, mais il y a le MAYOL, il y a les copains.

C’est quand on a des coups comme ça, quand le temps est gris, quand il pleut, qu’on n’a plus de vent arrière que pour un rien ou déboussole. Le temps est gris certes, mais il y a les copains, dont Belmondo, qui peut se permettre de shooter en touche les tragédies de la testostérone car il connaît un endroit où la vie est en couleur.

On rejoint les grands boulevards, on prend la première à gauche, puis encore à gauche, c’est la rue de l’Échiquier. Rien qu’en voyant l’enseigne aux néons — MA_OL ou MAY_L, il manque toujours une lettre, c’est le début du néon —, on a la tremblote, on va avoir bien chaud, ça sera en couleur, un cocon, notre cocon hivernal.

À la caisse, un gros petit bonhomme, c’est la vedette, avec un clin d’œil, nous propose comme d’habitude : « Trois balcons pour mes p’tits choux ? » On acquiesce. L’ouvreuse, unique, ronchon et poilue, accepte en hochant les épaules de nous installer au balcon contre quelques centimes, puis disparaît, non sans jeter un regard réprobateur en bas, à l’orchestre, où une vingtaine de travailleurs immigrés assistent au spectacle. On est un peu en retard mais ça ne fait rien, ce n’est pas la première fois qu’on vient.

On est bien. Il y a des cymbales, un piano et une trompette martyrisée — c’est Marielle qui le dit —, par trois musiciens rougeauds dont les gilets-vestes ont dû être « blanc casino ».

Et pour l’éternité, sur la scène, il y a quatre filles nues dont trois sont seulement vêtues d’un petit triangle rose. On oublie le copain qui est à côté, on écarquille, on est au bord du coma.

Trois des jeunes femmes sont brunes, un peu étiques, mais la quatrième, la vedette, la blonde, celle qui répond au nom de Sojza, elle, elle a un petit triangle bleu ciel pour faire la différence. Belle, mais belle ! Potelée, mais potelée ! Un peu comme une maman, ah, potelée ! Et nous, là, pleine sève, disgracieux, victimes de désirs chaotiques qui n’aboutissent jamais, voilà que maintenant nous enfonçons nos ongles dans le boudin de velours crasseux qui délimite le balcon. Si on s’écoutait, on foncerait sur la scène, on ferait un hold-up des danseuses pour toujours, c’est peut-être parce qu’il en resterait une qu’on se retient.

Ah, le ventre de Sojza ! Le nombril de Sojza ! Les seins de Sojza ! Et ne voilà-t-il pas qu’elle danse, d’abord mollement, obéissante, soumise aux injonctions de la trompette, et puis moins mollement soudain, face aux impératifs des cymbales. Et les seins, houleux et fermes qui se baguenaudent à hue et à dia ! Ah, le grand moment ! Le doux vertige ! L’heure de gloire ! Ah, que vienne, que vienne le futur ! Ah, que Marivaux nous emmerde !

Hélas, plus bas, l’ouvreuse à la voix éraillée et aux jambes poilues in petto nous expédie sur une autre planète. N’hurle-t-elle pas : « C’est fini sous les imperméables ! C’est fini sous les imperméables ! C’est fini ? »

On est au courant, comme chaque fois, devant les déhanchements de Sojza, dignement, les travailleurs immigrés se masturbent à l’orchestre sous leurs imperméables. Pluie ou pas pluie, froid ou chaud, les malheureux n’oublient jamais leurs imperméables.

Nous, frustrés de nos rêves d’idylle, furieux car jaloux, nous échappions malgré tout à la tentation d’un racisme élémentaire. Plus tard même, attendris par des amours comblées, nous penserons souvent à eux et à leur solitude onaniste.

Le spectacle tire à sa fin, chacun de nous a deux copains pour affronter la nuit, les becs de gaz, les trottoirs luisants.

Il ne reste plus que le final, l’orchestre, nos reines et le petit gros de la caisse, la vedette, un mètre cinquante-cinq, cent quarante-deux kilos, il a dû becter au marché noir pendant la guerre. Quand il apparaît, nous savons qu’on ne l’oubliera pas, Paul Ancia, un mètre cinquante-cinq, oui, cent quarante-deux, slip noir échancré, soutien-gorge idem, bas résille, talons aiguilles, grand chapeau coquin noir et brillant, tendance american sexy. L’œil canaille, de plus il chante, Paul Ancia, jamais on ne l’oubliera tous les trois.

« Non, je ne marche pas ! Zim ! Non, je ne marche pas ! Boum ! Je suis la p’tite nana d’Amérique ! Non, je ne marche pas ! Zim ! Non, je ne marche pas ! Boum ! Je suis la p’tite nana du Canada ! Vam vam vam vam. »
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