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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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Les camps de l’UMAP (Unité militaire d’aide à la production), de triste mémoire, ont été des camps de rééducation et de travaux forcés, imaginés par le régime castriste pour y déporter tous ceux qui ne voulaient pas effectuer leur service militaire réglementaire (le Servicio Militar Obligatorio). Parmi eux, la très grande majorité étaient donc des objecteurs de conscience, ainsi que, pour 10 % environ, des dissidents, des opposants politiques, des paysans ayant refusé l’expropriation de leur terre, des témoins de Jéhovah, ainsi que des homosexuels et des prêtres catholiques. Si l’Église a donc été très maltraitée par les révolutionnaires cubains dès 1959, il semble que les séminaristes et les simples prêtres aient été peu nombreux à être déportés dans les camps de l’UMAP, sauf lorsqu’ils étaient en même temps objecteurs de conscience, dissidents politiques ou homosexuels.

Dans un récit célèbre, l’écrivain cubain gay Reinaldo Arenas a raconté, comment, entre 1964 et 1969, le régime castriste avait ouvert ces camps pour « soigner » les homosexuels. Obsédé par la virilité et les préjugés, Fidel Castro considérait que l’homosexualité était un phénomène petit-bourgeois, capitaliste et impérialiste. Il fallait donc « rééduquer » les homosexuels et les remettre sur le droit chemin. La technique, barbare, mise en œuvre est décrite longuement par Arenas, qui y fut lui-même interné : on projetait des photographies d’hommes nus sous les yeux des « patients », qui recevaient parallèlement des décharges électriques. Ces thérapies « réparatrices » étaient censées, peu à peu, corriger leur orientation sexuelle.

Après avoir été libéré d’un de ces camps, Jaime Ortega qui a été ordonné prêtre à vingt-huit ans, commence une longue carrière discrète dans l’Église cubaine. Il veut tourner cette page noire et se faire oublier. Il a le sens de l’organisation et du dialogue et, surtout, il est prêt à beaucoup de compromis avec le régime pour éviter à nouveau la prison et la marginalisation du catholicisme à Cuba. Sa stratégie est-elle la bonne ?

— C’était la seule option possible. Ortega a compris que la résistance n’était pas la solution et que seul le dialogue pouvait marcher, souligne Roberto Veiga.

À l’archevêché de La Havane, où je l’interroge, Mgr Ramón Suárez Polcari, le porte-parole de l’archevêque actuel, fait la même analyse :

— L’expérience difficile des camps de l’UMAP a profondément marqué le cardinal Ortega. Après quoi, il a choisi le dialogue plutôt que la confrontation. L’Église ne devait plus apparaître comme un parti d’opposition. C’était un choix plus courageux qu’on ne l’a dit : cela signifiait qu’il fallait rester sur place, ne pas s’exiler, ne pas renoncer à la présence catholique à Cuba. En cela, c’était aussi une forme de résistance.

Sur les murs de l’archevêché, une résidence de grand standing, aux couleurs jaune et bleue, dans le centre-ville de La Havane, j’observe de grands portraits du cardinal Ortega, placardés à l’occasion des cinquante ans de son sacerdoce. Sur les photos, on le voit enfant, jeune prêtre, jeune évêque et finalement archevêque◦– un véritable culte de la personnalité.

Le directeur du Centro Cultural Padre Félix Varela, un laïque nommé Andura, confirme, lui aussi, la pertinence de ce choix de collaboration avec le régime communiste :

— L’église cubaine n’a pas stocké des armes comme on l’a dit, mais elle était, c’est vrai, clairement dans l’opposition durant les années 1960. Ce furent, pour nous, catholiques, des années noires. Il fallait absolument renouer le dialogue. Mais cela ne veut pas dire que nous soyons une branche du gouvernement !

Repéré par le nonce apostolique du nouveau pape Jean-Paul II, Ortega est nommé évêque de Pinar del Río en 1979, puis archevêque de La Havane en 1981. Il a quarante-cinq ans.

Jaime Ortega débute alors un méticuleux travail de rapprochement avec le régime visant à faire reconnaître pleinement l’Église catholique à Cuba. Il mène discrètement, en 1986-1987, des négociations au plus haut niveau de l’État. Elles débouchent sur une sorte de pacte de non-agression : l’Église reconnaît le pouvoir communiste ; et les communistes reconnaissent le catholicisme.

À partir de cette date, l’Église retrouve une forme de légitimité à Cuba, condition de son développement. Les cours de catéchisme sont timidement réautorisés, l’épiscopat se met à republier des revues, interdites jusque-là, et les nominations d’évêques sont faites avec prudence, dans l’apparence de l’indépendance, mais avec des veto discrets du pouvoir. Des rencontres ont lieu, informelles d’abord, puis plus officielles, entre Fidel Castro et Jaime Ortega. L’hypothèse d’une visite du pape est avancée. Pour cette stratégie efficace, et pour son courage, l’archevêque de La Havane est élevé à la pourpre par Jean-Paul II en 1994. Le prêtre devient l’un des plus jeunes cardinaux de l’époque.

— Jaime Ortega est un homme d’une grande intelligence. Il a toujours eu une vision à long terme. Il a un flair politique rare et il a anticipé très tôt que le régime aurait besoin de pacifier sa relation avec l’Église. Il croit au temps, ajoute Roberto Veiga.

Mgr Ramón Suárez Polcari souligne, lui aussi, les talents du cardinal :

— Ortega est un homme de Dieu. Mais en même temps, il a une grande facilité de communication. C’est aussi un homme d’idées et de culture. Il est très proche des artistes, des écrivains, des danseurs…

Depuis lors, Ortega a organisé avec un sens diplomatique accompli le voyage de trois papes à Cuba, dont celui, historique, de Jean-Paul II en janvier 1998, suivi par Benoît XVI en mars 2012, et deux voyages de François en 2015 et 2016. Il a également joué un rôle important dans les négociations secrètes permettant le rapprochement entre Cuba et les États-Unis (il a rencontré pour cela le président Obama à Washington) et il a participé aux négociations de paix entre le gouvernement colombien et les guérillas FARC à La Havane, avant de prendre sa retraite en 2016.

L’intellectuel brésilien Frei Betto, qui connaît bien Cuba et a signé un important livre d’entretiens avec Fidel Castro sur la religion, me résume le rôle du cardinal lors d’un entretien à Rio de Janeiro :

— Je connais bien Ortega. C’est un homme de dialogue qui a fait en sorte de rapprocher l’Église de la révolution cubaine. Il a eu un rôle déterminant. Je le respecte beaucoup, même s’il a toujours été très réservé sur la théologie de la libération. C’est lui qui a supervisé les voyages à Cuba de trois papes, et François est même venu deux fois. Et je dirais, en plaisantant, que c’est plus facile aujourd’hui de trouver François à La Havane qu’à Rome !

Ce parcours remarquable s’est fait au prix de compromissions inévitables avec le régime.

— Ortega n’a pas eu, depuis les années 1980, de relations fluides avec l’opposition et les dissidents. Ses relations sont bien meilleures avec le gouvernement, commente factuellement Roberto Veiga.

Au Vatican, certains diplomates partagent ce jugement. C’est le cas par exemple de l’archevêque François Bacqué, qui fut longtemps nonce en Amérique latine :

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