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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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La seconde thèse (qui est celle, la plupart du temps, de la justice dans les pays concernés et de la presse) : l’Église de Benoît XVI est responsable, et peut-être coupable, sur l’ensemble de ces dossiers. On sait, en effet, que toutes les affaires d’abus sexuels, comme l’avait souhaité Joseph Ratzinger, dès les années 1980, remontaient à la Congrégation pour la doctrine de la foi à Rome où elles étaient traitées. Joseph Ratzinger ayant été préfet de ce « ministère » puis pape, il a donc été en charge du dossier entre 1981 et 2013, soit pendant plus de trente ans. Les historiens se montreront, sans nul doute, d’une grande sévérité sur les ambiguïtés du pape et ses actions ; certains pensent d’ailleurs qu’il ne pourra jamais être canonisé pour cette raison.

À cela, il faut ajouter la faillite de la justice vaticane. Au saint-siège, véritable théocratie qui n’est pas un état de droit, il n’y a pas, en fait, de séparation des pouvoirs. Selon tous les témoins interrogés, y compris des cardinaux de premier plan, la justice vaticane est très défaillante. Le droit canonique est constamment faussé, les constitutions apostoliques incomplètes, les magistrats sont inexpérimentés, les tribunaux manquent de procédure et de sérieux. J’ai interrogé le cardinal Dominique Mamberti, préfet du Tribunal suprême de la Signature apostolique, et le cardinal Francesco Coccopalmerio, président du Conseil pontifical pour les textes législatifs, et il m’a semblé que ces prélats ne sauraient, en toute indépendance, juger des affaires de ce type.

— La justice n’existe pas au Vatican. Les procédures ne sont pas fiables, les enquêtes ne sont pas crédibles, les moyens manquent gravement, les gens sont incompétents. Il n’y a même pas de prison ! C’est une parodie de justice, me confirme un archevêque proche de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

Giovanni Maria Vian, le directeur de l’Osservatore Romano, un proche du secrétaire d’État Tarcisio Bertone, et un acteur central du système, m’avoue, lui aussi, lors d’un de nos cinq entretiens (toujours enregistrés avec son accord), qu’il se refuse à publier les comptes rendus des audiences et des procès dans le journal officiel du Vatican car cela risquerait de discréditer toute l’institution…

Cette parodie de justice vaticane est dénoncée par d’innombrables spécialistes du droit, dont un ancien ambassadeur en poste près du saint-siège, lui-même juriste confirmé :

— Ces affaires d’abus sexuels sont d’une très grande complexité juridique et technique : elles nécessitent des enquêtes de plusieurs mois, des auditions en grand nombre, comme le montre actuellement la procédure contre le cardinal George Pell en Australie qui a mobilisé des dizaines de magistrats et d’avocats et des milliers d’heures de procédure. Imaginer que le Vatican puisse juger une seule de ces affaires est un non-sens. Il n’est pas préparé pour cela : il n’a ni les textes, ni les procédures, ni les juristes, ni les magistrats, ni les moyens d’enquête, ni le droit pour s’en occuper. Il n’y a pas d’autre solution pour le Vatican que de faire le constat de son incompétence fondamentale et de laisser faire les justices nationales.

Ce jugement sévère pourrait être nuancé par le travail sérieux conduit par certains cardinaux ou évêques, par exemple celui réalisé par Charles Scicluna, archevêque de Malte, dans les affaires Marcial Maciel au Mexique et Fernando Karadima au Chili. Pourtant, même la commission anti-pédophilie du Vatican, créée par le pape François, a suscité des critiques : malgré la bonne volonté du vieux cardinal Sean O’Malley, archevêque de Boston, qui la préside, trois de ses membres ont démissionné pour protester contre la lenteur des procédures et le double jeu des dicastères impliqués. (Âgé de soixante-quatorze ans, O’Malley appartient à une autre époque et ne paraît plus guère capable de gérer ce type de dossiers : dans sa « Testimonianza », Mgr Viganò conteste « sa transparence et sa crédibilité » ; et lors d’un séjour aux États-Unis à l’été 2018, lorsque je sollicite le cardinal pour un entretien, sa secrétaire, embarrassée, m’avoue qu’il « ne lit pas ses e-mails, ne sait pas utiliser Internet et n’a pas de portable »… Elle me propose de lui envoyer un fax.)

Enfin, il est difficile de ne pas évoquer ici l’affaire qui concerne le frère même de Benoît XVI. En Allemagne, Georg Ratzinger s’est retrouvé au centre d’un immense scandale de sévices et abus sexuels sur mineurs pour avoir dirigé le célèbre chœur de petits chanteurs de la cathédrale de Ratisbonne entre 1964 et 1994, soit pendant trente ans. Or, dès 2010, la justice allemande et un rapport interne du diocèse ont révélé que plus de 547 enfants de l’école à laquelle était rattachée cette prestigieuse chorale ont été victimes de violences et, pour 67 d’entre eux, d’abus sexuels et de viols. Quarante-neuf prêtres et laïcs sont aujourd’hui soupçonnés de ces violences, dont neuf pour agressions sexuelles. En dépit de ses dénégations, il est difficile de croire que Georg Ratzinger n’ait pas été au courant de la situation. Le pape était probablement informé, lui aussi : d’ailleurs, comme on l’a appris depuis, cette affaire a été prise à ce point au sérieux par le saint-siège qu’elle a été suivie au plus haut niveau de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Plusieurs cardinaux et l’entourage immédiat du souverain pontife auraient même protégé le frère aîné du pape au mépris de la vérité, de la justice et du sort des victimes. (Trois cardinaux sont cités dans les nombreuses procédures judiciaires en cours en Allemagne.)

Des voix s’élèvent aujourd’hui, jusque parmi les prêtres et les théologiens, pour considérer que la faillite de l’Église catholique sur ce dossier affecte au premier chef la gouvernance et les idées de Joseph Ratzinger. L’un d’entre eux me dit :

— Voilà un homme qui a consacré sa vie à dénoncer l’homosexualité. Il en a fait l’un des pires maux de l’humanité. En même temps, il a très peu parlé de pédophilie et n’a pris conscience que très tardivement de l’ampleur du problème. Il n’a jamais vraiment fait la différence sur le plan théologique entre des relations sexuelles entre adultes, librement consenties, et les abus sexuels sur mineurs de moins de quinze ans.

Un autre théologien critique à l’égard de Benoît XVI, interrogé en Amérique latine, me dit :

— Le problème de Ratzinger, c’est l’échelle des valeurs. Elle est complètement pervertie depuis le début. Il a sanctionné durement les théologiens de la libération et puni des prêtres qui distribuaient des préservatifs en Afrique mais a trouvé des excuses aux prêtres pédophiles. Il a jugé que le multirécidiviste et pédocriminel mexicain Marcial Maciel était trop vieux pour être réduit à l’état laïc !

Toujours est-il que, pour le pape Benoît XVI, la succession ininterrompue de révélations sur les abus sexuels de l’Église est bien plus qu’une « saison en enfer ». Elle frappe au cœur le système ratzinguérien et sa théologie. Quels que soient les démentis publics et les positions de principe, le pape sait très bien au fond de lui, j’oserais dire par expérience, que le célibat, l’abstinence et la non-reconnaissance de l’homosexualité des prêtres sont au cœur de toute l’affaire. Sa pensée, élaborée minutieusement au Vatican pendant quatre décennies, vole en éclats. Cette faillite intellectuelle ne peut pas ne pas avoir contribué à sa démission.

Un évêque de langue allemande me résume la situation :

— Qu’est-ce qui restera de la pensée de Joseph Ratzinger, quand on fera vraiment le bilan ? Je dirais sa morale sexuelle et ses positions sur le célibat des prêtres, l’abstinence, l’homosexualité et le mariage gay. C’est ça sa seule vraie nouveauté et son originalité. Or les abus sexuels sont venus anéantir définitivement tout ça. Ses interdits, ses règles, ses fantasmes, tout cela ne tient plus. Il ne reste rien aujourd’hui de sa morale sexuelle. Et même si personne n’ose encore l’avouer publiquement dans l’Église, tout le monde sait qu’on ne pourra pas mettre fin aux abus sexuels des prêtres tant qu’on n’abolira pas le célibat, tant que l’homosexualité ne sera pas reconnue dans l’Église pour permettre aux prêtres de pouvoir dénoncer les abus, et tant que les femmes ne seront pas ordonnées. Toutes les autres mesures sont vaines. En gros, il faut renverser complètement la perspective ratzinguérienne. Tout le monde le sait. Et tous ceux qui disent le contraire sont désormais des complices.

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