Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
— Le Vatican a inventé l’histoire de la liaison entre Vallejo Balda et Francesca Immacolata Chaouqui. Ce storytelling vise à donner un sens à une affaire qui n’en a pas, sauf à penser que Balda avait d’autres relations qu’il fallait cacher, m’explique un prêtre de curie.
Un confesseur de Saint-Pierre me confirme :
— Lorsqu’il a été arrêté, Vallejo Balda a été placé en résidence dans notre maison, ici, entre le palais de justice et la gendarmerie, sur la place Sainte-Marthe. Il a pu obtenir un téléphone, un ordinateur et il déjeunait chaque jour avec nous. Je sais de manière certaine qu’il n’a jamais été l’amant de Chaouqui.
Selon toute vraisemblance, Vatileaks II avait pour ambition de déstabiliser François, comme Vatileaks I visait à détrôner Bertone et Benoît XVI. L’opération a pu être manigancée par des cardinaux de curie ratzinguériens opposés à la ligne politique du nouveau pape et mise en œuvre par Balda.
L’un d’eux, rigide et qui mène une double vie, est central dans cette affaire : il présidait l’un des « ministères » du Vatican. Le prêtre don Julius, qui l’a fréquenté à l’intérieur du saint-siège, en parle comme d’une « old-fashion old-school gay lady » qui ne vivrait que pour le dénigrement. Quant au vaticaniste Robert Carl Mickens, il me dit de lui : « C’est une nasty queen » (une folle venimeuse).
Benoît XVI était naturellement au courant de la sexualité contre-nature de ce cardinal et de ses extravagances hors normes. Il l’aimait bien cependant, selon plusieurs témoins, car il a longtemps cru que son homosexualité n’était pas pratiquante, mais chaste ou « questioning ». En revanche François, qui ne goûte guère aux nuances de « gayness », mais était bien informé sur le « cas », l’a écarté de la curie. Félon, homophobe et ultra-gay, ce cardinal est en tout cas le trait d’union entre les deux Vatileaks. Sans la clé homosexuelle, ces affaires restent opaques ; avec cette clé de lecture, elles commencent à s’éclaircir.
Lors du procès, cinq personnes ont été accusées par le Vatican d’associations de malfaiteurs : Vallejo Balda, son secrétaire particulier, la consultante Francesca Immacolata Chaouqui et les deux journalistes qui ont divulgué les documents. Balda sera condamné à dix-huit mois de prison ; après avoir purgé la moitié de sa peine seulement, il sera remis en liberté conditionnelle et renvoyé dans son diocèse d’origine, au nord-ouest de l’Espagne, où il se trouve aujourd’hui. Les cardinaux qui ont pu être les commanditaires de l’affaire ou les complices de Balda n’ont pas été inquiétés par les tribunaux du Vatican.
Les deux affaires Vatileaks sont les saisons I et II d’une même série télévisée dont l’Italie catholique a le secret. Elles se nouent pour partie autour de la question homosexuelle au point qu’un vaticaniste anglais bien informé en parle ironiquement comme de « l’affaire du butler et du hustler », sans qu’on sache très bien, dans l’entremêlement des responsabilités croisées de ces deux affaires imbriquées, qui est visé derrière ces qualificatifs peu aimables.
Reste un mystère que je n’ai pu totalement éclaircir. Parmi les motifs qui peuvent expliquer qu’un homme agisse contre son camp, quel est celui qui l’a emporté chez Paolo Gabriele et Lucio Ángel Vallejo Balda, au point de les inciter à parler ? Si on en croit le code MICE, expression célèbre utilisée par les services secrets du monde entier, il y a essentiellement quatre raisons qui peuvent pousser quelqu’un à se retourner contre son propre camp : Money ; Ideology (les idées) ; Corruption et compromission (et notamment le chantage sexuel) ; enfin l’Ego. Vu l’ampleur de la trahison, et le degré de la félonie, on peut penser que les différents acteurs de ces deux psychodrames empruntent, à la fois et en même temps, aux quatre facettes du code du MICE.
POSÉ SUR LE BUREAU DU CARDINAL JOZEF TOMKO : le livre de Francesca Immacolata Chaouqui. Le cardinal slovaque prend l’ouvrage qu’il est visiblement en train de lire dans les mains et me le montre.
Le vieil homme, allègre et sympathique, nous accueille avec Daniele dans son appartement privé. Nous parlons de son parcours de « pape rouge », comme on appelle le cardinal en charge de l’évangélisation des peuples ; nous évoquons ses lectures, au-delà de Chaouqui : Jean Daniélou, Jacques Maritain et Verlaine dont ce cardinal parfaitement francophone me parle avec passion. Sur les étagères du salon où il nous reçoit, je vois une belle photographie du pape Benoît XVI, enveloppé dans son manteau rouge, tenant dans ses mains celles de Tomko, en affection.
Cette proximité avec Joseph Ratzinger a valu à Tomko d’être parmi les trois cardinaux chargés d’enquêter sur la curie romaine après Vatileaks. Avec ses collègues, l’Espagnol Julián Herranz et l’Italien Salvatore De Giorgi, il a été chargé par le pape d’une enquête interne très secrète. Le résultat, un rapport en deux tomes de 300 pages, est un document explosif sur les dérives de la curie et les scandales financiers et homosexuels du Vatican. Certains commentateurs et journalistes ont même pensé que ce rapport avait été à l’origine de la démission du pape.
— Avec Herranz et De Giorgi, nous avons écouté tout le monde. Nous avons essayé de comprendre. C’était fraternel. Ce n’était pas du tout un procès, comme certains ont pu le dire par la suite, me précise Jozef Tomko.
Et le vieux cardinal d’ajouter, à propos du rapport, en une formule sibylline :
— On ne comprend pas la curie. Personne ne comprend la curie.
Les trois cardinaux, âgés de quatre-vingt-sept, quatre-vingt-huit et quatre-vingt-quatorze ans, sont des conservateurs. Ils ont fait l’essentiel de leur carrière à Rome et connaissent le Vatican à la perfection. De Giorgi est le seul Italien qui a été évêque et archevêque dans plusieurs villes du pays◦– c’est le plus rigide des trois. Tomko, lui, est un missionnaire plus friendly, qui a voyagé partout dans le monde. Le troisième larron, Herranz, est membre de l’Opus dei. C’est lui qui a été chargé de coordonner la mission et de la diriger.
Lorsque je rends visite à Herranz, dans son appartement, près de la place Saint-Pierre, il me montre une vieille photo où le jeune prêtre espagnol qu’il fut pose aux côtés du fondateur de l’Ordre, Josemaría Escrivá de Balaguer, bras dessus, bras dessous.
Sur la photo, à vingt-sept ans, le jeune Herranz est étonnamment séduisant ; l’homme, maintenant âgé de quatre-vingt-huit ans, regarde cette image qui lui parle d’un temps très lointain, irréversible, comme si le jeune soldat de l’Opus dei lui était devenu étranger. Il fait une pause. Comme c’est triste ! Cette photo est restée éternellement jeune ; et il a, lui, terriblement vieilli. Herranz reste silencieux quelques secondes et peut-être se met-il à rêver à un autre monde, inversé, où cette photo aurait vieilli et où il serait resté éternellement jeune ?
Selon les témoignages de prêtres ou d’assistants qui ont travaillé avec Tomko, Herranz et De Giorgi, les trois cardinaux sont littéralement « obsédés » par la question homosexuelle. De Giorgi est connu pour avoir observé les rapports de pouvoir au sein de la curie à travers le prisme des réseaux gays et on l’accuse, tout comme Herranz, de faire souvent la confusion entre pédophilie et homosexualité.
— De Giorgi est un orthodoxe. C’est aussi une coquette qui aime qu’on parle de lui. Son objectif dans la vie semblait être que l’Osservatore Romano écrive positivement à son propos ! Il nous sollicitait tout le temps dans ce but, me dit un collaborateur du journal officiel du Vatican. (Malgré plusieurs demandes, De Giorgi est le seul des trois cardinaux à avoir refusé de me recevoir, refus qu’il a exprimé en des termes compliqués, plein d’animosité et de reproches, et une telle homophobie irrationnelle a fini par le rendre suspect à mes yeux.)