Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Tout le monde a compris, aussi, que la maladie n’était qu’une des raisons de la démission, parmi celles invoquées pour expliquer ce geste si spectaculaire. Lorsque Federico Lombardi a multiplié les prises de parole pour insister sur le fait que seul l’état de santé du saint-père, sa fragilité physique expliquaient son geste unique dans l’histoire, son insistance a fait sourire.
Certes Joseph Ratzinger a été victime d’une attaque cérébrale dès 1991, ce qui a eu comme conséquence, comme il l’a lui-même raconté, de le rendre peu à peu aveugle de l’œil gauche. Il porte également un pacemaker pour combattre une fibrillation auriculaire chronique. Mais il ne semble pas qu’il y ait eu un élément de santé nouveau en 2012-2013 pour justifier l’abdication. Le pape n’était pas au bord de la mort, il a vécu durablement, au-delà de ses quatre-vingt-dix ans. Le storytelling est trop répété pour être vrai.
— Le Vatican a expliqué la démission du pape à cause de ses problèmes de santé : c’était évidemment un mensonge, comme souvent, affirme Francesco Lepore.
Peu de journalistes, de théologiens ou même de membres de la curie romaine parmi ceux que j’ai rencontrés considèrent la démission de Benoît XVI comme liée à son état de santé. Après le démenti de façade, dans la plus parfaite tradition stalinienne, même les cardinaux que j’ai questionnés reconnaissent qu’il y a eu « d’autres facteurs ».
Au terme de son long chemin de croix, on peut affirmer ici que le pape Benoît XVI a jeté l’éponge pour de multiples raisons mêlées ou imbriquées, et dans laquelle l’homosexualité a tenu une place centrale. À l’issue de cette enquête, les quatorze stations de cette Via Dolorosa m’apparaissent être les suivantes : la santé ; l’âge ; l’inaptitude à gouverner ; l’échec du cardinal Bertone à réformer la curie ; les polémiques religieuses et le désastre de sa communication ; le « cover-up » des scandales pédophiles ; l’effondrement de sa théologie sur le célibat et la chasteté des prêtres du fait des abus sexuels ; le voyage à Cuba ; Vatileaks I ; le rapport des trois cardinaux ; le saccagement méthodique du pontificat par le cardinal Sodano ; les rumeurs ou les menaces éventuelles sur Georg Gänswein ou son frère Georg Ratzinger ; l’homophobie intériorisée ou le syndrome Ratzinger ; enfin Mozart, parce que ce pape qui n’aimait pas le bruit a préféré retrouver son piano et la musique classique qui lui manquaient terriblement.
Je laisserai ici le débat ouvert sur le poids respectif des quatorze stations du chemin de croix de Benoît XVI dans l’acte final de son crépuscule de Dieu. Chacun peut lui apporter des nuances, en revoir l’ordre ou pondérer telle station par rapport à telle autre. Tout ce que je peux affirmer ici, c’est que, parmi ces quatorze stations de son pontificat, dix d’entre elles, au moins, sont liées directement ou indirectement à la question homosexuelle◦– une question qui fut aussi son drame personnel.
Épilogue
« JE N’AIME PAS LES FEMMES. L’AMOUR EST À RÉINVENTER. » Ces phrases porte-drapeaux, ces formules célèbres en forme de manifeste du jeune poète d’Une saison en enfer, baignées de pulsions christiques et homosexuelles entremêlées, peuvent nous servir de guide en épilogue. La réinvention de l’amour est même la révélation la plus surprenante de ce livre◦– la plus belle et la plus optimiste aussi –, et celle par laquelle j’aimerais conclure cette longue investigation.
Au cœur de l’Église, dans un univers hautement contraint, des prêtres vivent leurs passions amoureuses et, ce faisant, sont en train de renouveler le genre et d’imaginer de nouvelles familles recomposées.
C’est un secret plus caché encore que l’homosexualité d’une large partie du collège cardinalice et du clergé. Au-delà du mensonge et de l’hypocrisie généralisés, le Vatican est aussi un lieu d’expérimentations inattendues : de nouvelles formes de vie de couple s’y construisent ; de nouvelles relations affectives y sont essayées ; des modes de vie gays y sont inventés ; la famille à venir s’y hasarde ; la retraite des vieux homosexuels s’y prépare.
Au terme de cette enquête, cinq profils principaux de prêtres se dessinent, recoupant l’essentiel de nos personnages : la « vierge folle » ; l’« époux infernal » ; le modèle « de la folle par affection » ; le « Don Juan pipé » ; et finalement le modèle La Mongolfiera. Dans ce livre, nous avons côtoyé ces archétypes ; nous les avons adorés ou détestés.
Le modèle « vierge folle », fait d’ascétisme et de sublimation, c’est celui qui caractérise Jacques Maritain, François Mauriac, Jean Guitton et peut-être aussi quelques papes récents. Homophiles « contrariés », ils ont choisi la religion pour ne pas céder à la chair ; et la soutane pour échapper à leurs inclinations. L’« amour d’amitié » est leur penchant naturel. On peut penser qu’ils ne sont guère passés à l’acte, même si François Mauriac, comme on le sait aujourd’hui, a connu intimement d’autres hommes.
Le modèle de l’« époux infernal » est plus pratiquant : le prêtre « closeted » ou « questioning » est conscient de son homosexualité mais il a peur de la vivre, oscillant toujours entre le péché et le repentir, dans une grande confusion de sentiments. Parfois, les amitiés particulières qu’il noue débouchent sur des actes, ce qui se traduit par des crises de conscience profondes. Ce modèle du « mal vivant » qui ne se « désinquiète » jamais est celui de nombreux cardinaux que nous avons croisés dans ce livre. Dans ces deux premiers modèles, l’homosexualité peut être une pratique mais elle n’est pas une identité. Les prêtres concernés ne s’assument pas et ne se reconnaissent pas comme gays ; ils ont même tendance au contraire à se montrer homophobes.
Le modèle de la « folle par affection » est l’un des plus fréquents : contrairement aux précédents, il s’agit bien d’une identité. Si caractéristique, par exemple, de l’écrivain Julien Green, il est partagé par de nombreux cardinaux et d’innombrables prêtres de curie que j’ai rencontrés. Ces prélats privilégient plutôt, s’ils le peuvent, la monogamie, souvent idéalisée, avec les gratifications qui vont avec le fait d’être fidèle à l’autre. Ils construisent leurs relations sur la durée et la double vie, non sans un « perpétuel balancement entre les garçons dont la beauté les damne, et Dieu, dont la bonté les absout ». Ils sont hybrides, à la fois archiprêtres et archigays.
Le modèle « Don Juan pipé », c’est le coureur de caleçons et non pas de jupons : des « hommes de plaisir », comme on le disait jadis de certaines femmes. Des cardinaux, des évêques dont nous avons parlé sont de parfaits exemples de cette catégorie : ils brûlent leur vie et draguent sans complexe, avec leur fameuse liste « mille et trois » du courtisan impénitent, dans les règles de l’art. Et parfois hors des chemins battus. (« Vierge folle », « époux infernal », « folle par affection » : j’emprunte ces trois premières formules au Poète, et, pour la quatrième, « Don Juan pipé », à un poème de son amant. Certaines sont inspirées des évangiles.)
Enfin, le modèle « La Mongolfiera » est celui de la perversion ou des réseaux de prostitution : c’est celui, par excellence, du vilain cardinal dont c’est le surnom mais aussi des cardinaux Alfonso López Trujillo, Platinette et de plusieurs autres cardinaux et évêques de curie. (Je laisse ici de côté les quelques rares pourcentages de cardinaux vraiment asexués et chastes ; les hétérosexuels qui ont des relations sur l’un des modèles précédents, mais avec une femme◦– également nombreux, mais qui ne sont pas le sujet de ce livre – ; enfin la catégorie des prédateurs sexuels, comme le père Marcial Maciel, qui échappent à toute classification objective.)