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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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Le jugement est sévère mais ils sont nombreux aujourd’hui, dans l’Église, à partager sinon ces mots, du moins ces idées.

EN MARS 2012, Benoît XVI s’envole pour le Mexique et Cuba. Ses saisons en enfer se poursuivent : après un hiver marqué par de nouvelles révélations sur la pédophilie, voici un printemps de scandales. Nouvelle station sur son long chemin de croix, Joseph Ratzinger va découvrir à La Havane un monde démoniaque qu’il ne soupçonnait pas, même en cauchemar. C’est au retour de son voyage à Cuba qu’il va prendre la décision de démissionner. Et voici pourquoi.

24.

L’abdication

LORSQUE JE FRAPPE À LA PORTE DE JAIME ORTEGA, à Cuba, Alejandro, un charmant jeune homme, m’ouvre. Je lui explique que j’aimerais parler au cardinal. Bienveillant et sympathique, trilingue, Alejandro me demande de patienter un instant. Il referme la porte et me laisse seul sur le palier. Deux ou trois minutes passent et la porte s’ouvre à nouveau. Soudain, devant moi : Jaime Ortega y Alamino. Il est là, en personne : un vieux monsieur me regarde de la tête au pied, en me jetant un regard inquisiteur plein de doute et de caprice. C’est un homme rondelet, dont la croix géante sur le ventre bedonnant apparaît d’autant plus énorme qu’il est de petite taille.

Il me fait entrer dans son bureau d’angle et s’excuse de n’avoir pas répondu à mes précédentes demandes.

— Mon assistant habituel, Nelson, est en Espagne actuellement. Il y prépare un diplôme. Tout est un peu désorganisé, depuis son départ, s’excuse Ortega.

Nous parlons de la pluie et du beau temps◦– c’est le cas de le dire car un ouragan vient de frapper la Martinique et il devrait atteindre Cuba dans quelques heures. Le cardinal s’inquiète pour mon retour en France si les avions ne décollent pas.

Jaime Ortega s’exprime dans un français impeccable. Sans préavis, il se met à me tutoyer, à la cubaine. Et, soudain, sans autre formalité, sur une seule impression de quelques minutes, me dévisageant, il dit :

— Si tu veux, on peut dîner ensemble demain soir.

POUR RENCONTRER LE CARDINAL DE CUBA, l’un des plus célèbres prélats d’Amérique latine, il m’a fallu faire preuve d’une patience infinie. Je suis venu à cinq reprises à La Havane pour mener cette enquête et, à chaque fois, le cardinal était absent du pays, indisponible ou ne répondait pas à mes sollicitations.

À l’archevêché, on m’a dit qu’il ne recevait jamais les journalistes ; à l’accueil du Centro Cultural Padre Félix Varela où il réside en toute discrétion, on m’a certifié qu’il n’y habitait pas ; quant à son porte-parole, Orlando Márquez, il a répondu à mes questions puisque, m’a-t-il prévenu, le cardinal n’aura pas le temps de me voir personnellement. Heureusement, un matin, je suis tombé, par hasard, à l’archevêché, sur un contact bienveillant qui m’a fait visiter les lieux les plus secrets du catholicisme cubain, m’a livré quelques secrets essentiels et m’a finalement donné l’adresse exacte du cardinal Ortega.

— Ortega habite là, au troisième étage, mais personne ne vous le dira, car il souhaite rester discret, m’a confié ma source.

À l’image de Rouco Varela à Madrid, de Tarcisio Bertone et Angelo Sodano au Vatican, Ortega a réquisitionné les deux derniers étages d’une sorte de palacio colonial magnifique, au bord de la baie de La Havane, pour en faire sa résidence privée. L’endroit est superbe, au milieu des fleurs exotiques, des palmiers et des figuiers, idéalement situé Calle Tacón, dans la vieille ville, juste derrière la cathédrale baroque et non loin du siège de l’épiscopat cubain.

Il y a un cloître avec un beau patio et cette sorte d’hacienda urbaine, qui fut longtemps le quartier général des jésuites, puis le siège du diocèse, est devenue aujourd’hui le Centro Cultural Padre Félix Varela.

Là, l’Église cubaine dispense des cours de langue et attribue des diplômes généraux reconnus par le Vatican à défaut de l’être par le gouvernement cubain. Je traîne plusieurs jours d’affilée dans la bibliothèque, ouverte aux chercheurs, avant de découvrir, dissimulé sur l’aile droite, un ascenseur privé permettant d’atteindre le troisième étage. Sur une porte intermédiaire, je lis : « No Pase. Privado » (ne pas entrer, privé), sans autre indication. J’entre.

LORSQUE BENOÎT XVI se rend pour la première fois à Cuba en mars 2012, il est au courant des abus sexuels en Amérique latine mais il en sous-estime encore l’ampleur. Ce pape qui connaît peu le monde hispanique ne sait pas que la pédophilie y est devenue endémique, en particulier au Mexique, au Chili, au Pérou, en Colombie et au Brésil. Surtout, il croit comme tout le monde que Cuba a été épargné.

Qui a décrit minutieusement au saint-père la situation de l’Église cubaine ? A-t-il été informé dans l’avion, ou lorsqu’il a posé le pied à La Havane ? Ce qui m’a été certifié par deux sources diplomatiques vaticanes différentes, c’est que Benoît XVI découvre soudain, stupéfait, l’ampleur de la corruption sexuelle de l’Église locale. Trois diplomates étrangers en poste à La Havane, m’ont décrit cette situation de manière détaillée, tout comme plusieurs dissidents cubains restés sur l’île. Des catholiques de Little Havana à Miami, le pasteur protestant d’origine cubaine Tony Ramos, ainsi que les journalistes de WPLG Local 10, l’une des principales chaînes de télévision locales, m’ont apporté des informations précieuses lors de plusieurs voyages en Floride.

S’il est difficile d’enquêter en général sur les questions sexuelles au sein de l’Église, parler des abus commis par les prêtres cubains est une mission presque impossible. La presse est entièrement contrôlée ; la censure sur l’île est totale ; Internet est verrouillé, lent et hors de prix. Pourtant, tout se sait à Cuba, comme j’allais peu à peu le découvrir.

— Il se passe ici dans l’Église de Cuba exactement la même chose en matière d’abus sexuels qu’aux États-Unis, au Mexique ou au Vatican, me prévient d’emblée Roberto Veiga. Messes noires du dimanche, orgies, affaires de pédophilie, prostitution : l’Église cubaine est très compromise.

Veiga fut longtemps le responsable du journal catholique Espacio Laical. À ce titre, il a travaillé officiellement et directement pendant dix ans avec le cardinal Jaime Ortega et connaît le système catholique de l’intérieur. Depuis, il s’est éloigné de l’Église pour rejoindre Cuba Posible, un groupe d’intellectuels dissidents qui ont pris leurs distances avec l’Église comme avec le régime castriste. Je rencontre Veiga à l’hôtel Plaza, en compagnie d’Ignacio González, mon fixeur cubain. Et nous échangeons longuement sur les relations tendues entre l’Église et le régime communiste des frères Castro.

— Nous avons vécu ici une véritable guerre civile entre le gouvernement et l’Église pendant les années 1960, poursuit Roberto Veiga. Les frères Castro et Che Guevara considéraient que l’épiscopat était dans l’opposition au régime et ils n’ont eu de cesse d’affaiblir le catholicisme : de nombreuses églises ont été fermées ; les écoles privées nationalisées ; les prêtres harcelés, contrôlés ou déportés. Jaime Ortega a lui-même été arrêté, comme il l’a souvent raconté, mais bizarrement, il a été envoyé dans les camps de l’UMAP dès le début, alors qu’il venait juste d’être ordonné prêtre.

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