Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
La prostitution masculine est massive à Cuba, en particulier grâce à un réseau de clubs et de bars spécialisés. Elle se déroule également sur les trottoirs à proximité des lieux plus mainstream comme le Las Vegas, Humboldt 52 (aujourd’hui fermé), La Gruta ou le café Cantante. Autour du Parque central, les prostitués mâles sont innombrables, tout comme le soir sur la Calle 23 ou le long du célèbre Malecón. Dans un pays où la corruption est généralisée, et où les garde-fous médiatiques et judiciaires n’existent pas, il n’est guère étonnant que l’Église catholique y ait pris, plus qu’ailleurs, de mauvaises habitudes.
— Le cardinal Ortega est au courant de tout ce qui se passe dans l’archevêché : il contrôle tout. Mais s’il avait dit quoi que ce soit sur les abus sexuels à l’intérieur de l’Église, ceux de ses proches, ceux des évêques, sa carrière aurait été écourtée. Alors, il a fermé les yeux, me dit un dissident interrogé à La Havane.
Ces lâchetés, ces silences, cette omerta, ces scandales sont si extraordinaires qu’il a fallu bien du courage à l’entourage de Benoît XVI pour mettre au courant le pape avant ou lors de son séjour à La Havane. Lorsqu’il apprend la nouvelle, et surtout l’étendue du problème de l’archevêché de La Havane, lui qui connaît déjà l’ampleur de la « saleté » de l’Église (selon son propre mot), il est pris de dégoût. Selon un témoin, le pape, en écoutant ce récit, aurait une nouvelle fois pleuré.
Il se serait ensuivi une vive tension entre Benoît XVI et Ortega, lequel avait déjà des « relations très spéciales » avec le pape (selon un témoin qui a assisté à leur rencontre). Cette fois, Joseph Ratzinger n’en peut plus. Il craque. Lui qui, intransigeant et farouche, a cherché toute sa vie à déjouer le Mal, le voici entouré, encerclé, littéralement cerné, par les prêtres homosexuels ou les affaires de pédophilie. N’y aurait-il pas de prélat vertueux ?
— Le voyage de Benoît XVI à Cuba a été un chaos. Le pape était dans un état second, attristé et profondément bouleversé par ce qu’il venait d’apprendre sur l’ampleur des abus sexuels de l’Église cubaine. Pourquoi a-t-il continué son voyage dans ces conditions, je ne sais pas. La seule certitude : il décidera de démissionner une semaine à peine après son retour de Cuba, me confirme Roberto Veiga, en présence d’un de mes researchers, Nathan Marcel-Millet.
Au Mexique déjà, lors du même voyage, le pape avait déchanté. Mais Cuba ! Même à Cuba ! Ce ne sont donc pas des dérives, pas des accidents : c’est un système tout entier. L’Église est pleine de « souillures », il l’a dit ; mais il découvre cette fois que l’Église est partout corrompue. Fatigué par le décalage horaire et par son étape mexicaine, où il s’est légèrement blessé à la tête en tombant, le saint-père souffre physiquement ; à Cuba, il se met à souffrir moralement. Tous les témoins le confirment : le voyage est « affreux ». Ce fut même un « véritable calvaire ».
Sur l’île paradisiaque cubaine, le pape découvre l’ampleur du péché dans l’Église. « Le filet contient aussi de mauvais poissons », dira-t-il par la suite, désespéré. Le voyage à Cuba est la chute du Vieil Adam.
— Oui, c’est au moment de son voyage au Mexique et à Cuba que le pape Benoît XVI a commencé à nourrir l’idée de sa renonciation, me confirme Federico Lombardi, durant l’un de nos cinq entretiens au siège de la fondation Ratzinger. (Lombardi a accompagné le pape en Amérique latine.)
Pourquoi le régime castriste, qui connaît tous les détails de ces affaires qui impliquent l’épiscopat cubain, n’agit-il pas ? J’interroge Roberto Veiga à ce sujet :
— C’est un puissant moyen de contrôle du régime sur l’Église. Ne pas dénoncer ces affaires de prostitution, de pédophilie, c’est les couvrir en quelque sorte. Mais c’est aussi, en contrepartie, une manière de garantir que l’Église, qui demeure l’une des principales forces d’opposition sur l’île, ne se retournera jamais contre le régime.
À son retour de La Havane, Benoît XVI est un homme en miettes. Un ressort s’est brisé. Il est « une grande âme asphyxiée ». Partout, autour de lui, les colonnes du temple se sont fissurées.
Quelques jours après, le pape décide de démissionner (il n’annoncera son choix publiquement que six mois plus tard). Dans son livre-testament, Dernières Conversations, le pape pointe d’ailleurs, et à deux reprises, le voyage à Cuba comme le moment déclencheur ; et s’il n’évoque alors que sa seule fatigue physique et le « fardeau » que représente sa mission de pape, différentes sources permettent d’affirmer qu’il a été « bouleversé » par ce qu’il a appris sur les abus sexuels durant ce voyage. Cuba aura été la dernière station du long chemin de croix du pontificat de Benoît XVI.
— LA CHUTE ? QUELLE CHUTE ? C’EST UN ACTE DE LIBERTÉ, me dit le cardinal Poupard, grognon, alors que je l’interroge sur la fin de Benoît XVI.
Renonciation, abdication, acte de liberté ? Toujours est-il que le 11 février 2013, lors d’un consistoire de routine, Benoît XVI abdique. Durant la messe inaugurale du pontificat, huit ans plus tôt, il avait déclaré : « Priez pour moi, pour que j’apprenne à aimer toujours plus [le] troupeau. Priez pour moi, afin que je ne me dérobe pas, par peur, devant les loups. » Les loups viennent d’avoir eu raison de lui. C’est la première fois à l’âge moderne qu’un pape démissionne et la première fois aussi, depuis la papauté d’Avignon, que deux papes vont se mettre à cohabiter.
Pour nous, aujourd’hui, il est difficile d’imaginer ce que fut ce coup de tonnerre dans le ciel du Vatican. Préparé secrètement pendant plusieurs mois, la démission de Benoît XVI a paru brutale. Au moment de l’annonce, la curie, si calme et insouciante, devient, en un instant, la Cène de Léonard de Vinci comme si le Christ venait de dire à nouveaux frais : « Je vous dis en vérité que l’un de vous me trahira. » Le temps, une nouvelle fois, est sorti de ses gonds. Les cardinaux, sans voix, épouvantés, formant désormais une communauté disloquée, protestent alors dans le désordre de leur amour et de leur vérité : « Seigneur, est-ce moi ? » Et le pape serein face à son choix, renfermant son drame intériorisé, apaisé maintenant qu’il a cessé de « se débattre avec lui-même », ne se souciant plus guère de cette curie agitée, si mesquine, si perverse, si placardisée, de ces intrigues où les rigides qui mènent une double vie sont si nombreux, où les loups ont eu raison de lui ; pour la première fois, il triomphe. Son abdication, éclat lumineux, geste historique qui le rend enfin grand◦– la première bonne décision, et peut-être la seule, de son court pontificat.
L’événement est à ce point inouï qu’on peine encore à en apprivoiser, sur la durée, toutes les vagues et les effets. Car plus rien ne sera comme avant : en abdiquant, le pape est « descendu de la croix », comme l’a dit, perfide, Stanisław Dziwisz, l’ancien secrétaire particulier du pape Jean-Paul II. Le catholicisme romain a atteint son périgée. Le métier de pape est désormais un pontificat à durée déterminée, presque un CDD ; une limite d’âge s’imposera ; le pape redevient un homme comme un autre, et son pouvoir se retrécit en devenant temporel.