Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
— On trouvait qu’il était un peu trop accommodant avec le régime, me dit Bacqué.
D’autres, à Rome, sont encore plus critiques : un nonce se demande s’il ne servait pas « deux maîtres à la fois » : le pape et Fidel. Un autre diplomate estime que l’Église cubaine n’est pas indépendante du pouvoir et que Ortega a mené un double jeu : il raconterait au Vatican une chose et aux frères Castro une autre chose. Peut-être. Mais il semble que le pape François, qui connaît bien la situation politique cubaine, a continué à faire confiance à Jaime Ortega.
LORS D’UN AUTRE VOYAGE À CUBA, que j’ai effectué avec le Colombien Emmanuel Neisa, l’un de mes researchers pour l’Amérique latine (en changeant de passeport et, plusieurs fois, de logement pour ne pas attirer l’attention), nous avons rencontré à La Havane de nombreux dissidents cubains, parmi lesquels Bertha Soler, la porte-parole des célèbres Damas de Blanco, l’activiste courageux Antonio Rodiles, l’artiste Gorki ou l’écrivain Leonardo Padura (ainsi que quelques autres que je ne peux pas nommer ici). Les points de vue varient mais la plupart se montrent sévères sur la stratégie d’Ortega, même si ces dissidents reconnaissent qu’il a joué un rôle positif dans la libération de certains prisonniers politiques.
— Je dirais que le cardinal Ortega défend le régime. Il ne fait aucune critique ni sur les droits de l’homme, ni sur la situation politique. Et lorsque le pape François est venu à La Havane, il a critiqué le régime mexicain et le régime américain sur la question de l’immigration, mais il n’a rien dit sur l’absence totale de liberté de la presse, de liberté d’association, de liberté de pensée à Cuba, m’explique Antonio Rodiles, que j’ai interviewé à quatre reprises à son domicile de La Havane.
En revanche Bertha Soler est plus indulgente sur le bilan de Jaime Ortega, lorsque je l’interroge : son mari, Ángel Moya Acosta, un opposant politique que je rencontre avec elle, a été libéré après huit années de prison, comme une centaine d’autres dissidents, grâce à un accord que le cardinal a négocié entre le régime cubain, le gouvernement espagnol et l’Église catholique.
L’équilibre a été inévitablement difficile à tenir pour Ortega entre, à droite, la ligne anticommuniste dure de Jean-Paul II et du cardinal Angelo Sodano◦– dont il est un proche◦– et la nécessité du compromis, à gauche, avec les frères Castro. Surtout que Fidel s’enflamme, au début des années 1980, pour la théologie de la libération : le Líder Maximo lit Gustavo Gutiérrez et Leonardo Boff et publie, je l’ai dit, un livre d’entretiens avec Frei Betto sur la religion. Du coup, diplomate versatile, Ortega se met à dénoncer modérément et simultanément les excès du capitalisme et ceux du communisme. En lieu et place de la théologie de la libération, encensée par Castro mais combattue partout en Amérique latine par Jean-Paul II et Joseph Ratzinger, il prône subtilement « une théologie de la réconciliation » entre Cubains.
— Dans sa jeunesse, Ortega se situait plutôt dans la mouvance de la théologie de la libération, mais il a évolué par la suite, me confirme, à Miami, le pasteur d’origine cubaine Tony Ramos, qui a connu Ortega à La Havane, lorsqu’il avait dix-huit ans, et s’est trouvé un moment dans le même séminaire que lui.
Lequel précise, en une formule sibylline (souhaitant garder le reste de notre conversation en « off ») :
— Ortega a toujours vécu en conflit, comme beaucoup de prêtres.
Il est certain, comme me le suggèrent plusieurs contacts interrogés à La Havane, que le régime connaissait parfaitement les relations, les rencontres, les déplacements, la vie privée, les mœurs◦– quels qu’ils soient – de Jaime Ortega. Étant donné son niveau hiérarchique, et ses connexions fréquentes avec le Vatican, il est acquis que le cardinal faisait l’objet d’une surveillance vingt-quatre heures sur vingt-quatre par la police politique cubaine. L’une des spécialités de cette police est justement de compromettre les personnalités sensibles en les filmant lors de leurs ébats sexuels, à leur domicile ou dans des hôtels.
— Le cardinal Ortega est une marionnette complètement tenue par le régime castriste. Il est entre les mains de Raúl Castro. N’oubliez pas que Cuba est la société la plus contrôlée au monde, me dit Michael Putney, l’un des journalistes les plus respectés de Floride, que j’interroge au siège de WPLG Local 10 au nord de Miami.
A-t-on fait « chanter » Ortega comme certains le suggèrent ? Était-il lui-même, ou son entourage, vulnérable au point de n’avoir aucune marge de manœuvre pour critiquer le régime ? L’un des meilleurs spécialistes anglo-saxons des questions de renseignement cubain m’indique, lors d’un déjeuner à Paris, que le cardinal Ortega et son entourage ont été placés sous la surveillance directe d’Alejandro Castro Espín, le fils de l’ancien président Raúl Castro. Le chef officieux de tous les services secrets cubains aurait même constitué au fil des ans, à partir d’une surveillance technologique très sophistiquée, un dossier complet sur les dirigeants de l’Église catholique à Cuba, et sur Jaime Ortega en particulier. En d’autres termes, Ortega est « atendido », « protégé », à un très haut niveau. Personnage secret, Alejandro Castro Espín occupe le poste de coordinateur du Conseil de défense et de la sécurité nationale, qui regroupe l’ensemble des services de renseignement et de contre-espionnage cubains : il serait lui-même l’officier de liaison du cardinal Ortega. Il s’occuperait de tous les échanges avec le Vatican et alors qu’on ne connaît presque aucune photo de lui (on sait qu’il a perdu un œil dans des combats en Angola), il est apparu ces dernières années sur un seul et unique cliché, en compagnie de son père Raúl, aux côtés du pape François.
— Le régime castriste a une longue histoire de compromissions des personnes sensibles et des opposants au régime, sur la base de leur sexualité. Et l’homosexualité est un des plus puissants outils de chantage quand vous êtes dans le placard, en particulier si vous êtes un prêtre ou un évêque, me dit cette même source. (Ces informations rejoignent les révélations stupéfiantes sur les écoutes et les chantages sexuels du régime, du garde du corps personnel de Fidel Castro, le lieutenant-colonel Juan Reinaldo Sánchez, dans son livre La Vie cachée de Fidel Castro, publié après son exil.)
Il y a quelques années, le témoignage à la télévision d’un ancien colonel des Fuerzas Armadas Revolucionarias cubaines, Roberto Ortega, a également défrayé la chronique dans les milieux cubains. Celui-ci, exilé aux États-Unis, a prétendu que l’archevêque Jaime Ortega mènerait une double vie : il aurait eu des relations intimes avec un agent des services secrets cubains, décrit comme un « Noir costaud de six pieds de hauteur » (1,83 mètre). Le gouvernement cubain, selon cet ex-colonel, aurait des vidéos et des preuves concrètes sur Jaime Ortega. Ces éléments auraient été utiles pour faire pression, ou exercer un chantage, sur le cardinal pour garantir son soutien total au régime castriste. Si cette interview télévisée a suscité de nombreux articles de presse, que l’on peut retrouver en ligne, et si elle n’a pas été démentie par le cardinal Ortega lui-même, elle n’apporte aucune preuve concrète. Quant aux propos de l’ex-colonel, s’ils sont jugés crédibles par les experts que j’ai interrogés, ils peuvent tout aussi bien avoir été nourris par des rumeurs ou un désir de vengeance inhérent à l’exil politique.
Ce qui est sûr, en tout cas : les scandales sexuels au sein de l’Église se sont multipliés à Cuba depuis plusieurs décennies, tant au sein de l’archevêché et de l’épiscopat, que dans plusieurs diocèses du pays. Un nom revient souvent : celui de Mgr Carlos Manuel de Céspedes, un prêtre de la paroisse San Agustin, ancien vicaire général de l’archevêché de La Havane, et un proche d’Ortega. Affublé du titre de « monseigneur », Céspedes ne fut jamais consacré évêque, peut-être en raison de sa double vie : son homosexualité et son aventurisme sexuel sont bien documentés ; sa proximité avec la police politique cubaine aussi (il était réputé aimer « bénir le pénis des garçons », me dit un célèbre théologien).