Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Arrêtons-nous un instant sur la figure de Schönborn. Le successeur de Groër à Vienne est l’un des cardinaux les plus gay-friendly de l’Église actuelle. Lecteur enflammé de Jacques Maritain et de Julien Green (lequel est enterré en Autriche), amoureux de l’Orient et habitué de l’Hospice autrichien de Jérusalem, Schönborn se veut, en privé, attentif aux préoccupations des personnes homosexuelles. À la fin des années 1990 par exemple, l’archevêque de Vienne encourage la création du journal Dialog, édité par le diocèse et diffusé à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires aux catholiques autrichiens. Dans ses colonnes, le débat sur le célibat des prêtres ou l’octroi de sacrements aux couples divorcés a lieu.
— Nous avons lancé ce journal sous les auspices et avec les financements du diocèse, avec l’appui constant de l’archevêque Schönborn et de son vicaire général Helmut Schüller. On était dans la loyauté vis-à-vis de l’Église mais, en même temps, on ouvrait de plus en plus le débat…, m’explique Martin Zimper, son rédacteur en chef, lors de plusieurs rendez-vous à Lucerne, où il vit désormais avec Peter, son compagnon.
L’ouverture a des limites : Schönborn met fin à l’expérience lorsque le prisme homosexuel du magazine devient trop prégnant, mais l’impact de cette publication sur le catholicisme autrichien n’en sera pas moins durable.
C’est aussi dans l’entourage immédiat de l’archevêque de Vienne qu’a été lancée en 2006 la Pfarrer Initiative (Initiative des curés), cofondée justement par le père Helmut Schüller. Ce mouvement très influent entend structurer des groupes de prêtres en rupture de ban avec l’Église. En 2011, le même Schüller sera à l’origine d’un « Appel à la désobéissance », signé par près de quatre cents prêtres et diacres, pour réclamer la fin du célibat et l’ordination des femmes. De son côté, le groupe Wir sind Kirche (Nous sommes l’Église), né au moment du scandale Groër, entend lui aussi réformer l’Église autrichienne, réunissant plus de 500 000 signatures sur cette ligne libérale.
La plupart de ces mouvements et groupes ont été sévèrement rabroués par le cardinal Joseph Ratzinger puis par Benoît XVI.
— Le pape s’est montré beaucoup plus critique vis-à-vis des associations catholiques pro-gays qu’à l’égard du cardinal pédophile multirécidiviste Hans Groër. Il n’a même pas été réduit à l’état laïc ! me fait remarquer un théologien de langue allemande.
Dans ce contexte, Christoph Schönborn navigue avec prudence, dans une forme de non-dit bienveillant face notamment aux nombreux prêtres et évêques gays de son pays : une sorte de « Don’t ask, don’t tell » qui lui ressemble, selon l’expression d’un de ses anciens collaborateurs. Il s’abstient de poser des questions à son entourage, par peur des réponses qui pourraient lui être faites. Ainsi, il continue à associer des gays aux initiatives de l’archevêché de Vienne et s’est dit impressionné par la solidarité, dont il a été le témoin, au sein de couples homosexuels dans l’épreuve du sida : « C’était exemplaire. Point barre », a-t-il déclaré. Lors de fréquents séjours en France, le cardinal-voyageur retrouve ses correligionnaires gay-friendly, notamment au couvent des Dominicains de Toulouse, où je les ai rencontrés. Schönborn a également écrit une lettre de compliments, que j’ai pu consulter, à un couple d’homosexuels autrichiens qui venait de s’engager dans une union civile. Et le 1er décembre 2017, Schönborn est allé jusqu’à célébrer une messe gay-friendly à Vienne au cours de laquelle il a rendu hommage aux malades du sida. Naturellement, Schönborn est proche aujourd’hui du pape François.
23.
Vatileaks
UN MAJORDOME UN PEU TROP CURIEUX : telle est à peu près la version officielle de l’affaire, connue aujourd’hui sous le nom de Vatileaks. Cette thèse concoctée par le saint-siège a été reprise par les vaticanistes les plus ingénus. L’expression « Vatileaks » a d’ailleurs éte imaginée dans l’entourage immédiat du pape (Federico Lombardi en revendique la paternité lorsque je l’interroge). La réalité est évidemment un peu plus complexe.
Le coupable, qui a naturellement agi « en solitaire », se nomme Paolo Gabriele : il était le « majordome » du pape (en anglais « butler »). Le diablotin aurait photocopié des centaines de documents confidentiels, « empruntés » au secrétariat particulier du pape Benoît XVI, lesquels se sont finalement retrouvés dans la presse en 2012. Le scandale est évidemment de grande ampleur. Des lettres internes manuscrites destinées au pape, des notes secrètes remises en main propre à Georg Gänswein, et jusqu’à des copies de câbles diplomatiques chiffrés entre les nonciatures et le Vatican, sont mises sur la place publique. Le coupable idéal est un laïc de quarante-huit ans, marié et père de trois enfants : un séducteur italien, bel homme, qui a le goût des réseaux secrets. Un chambellan ! Un butler ! Un fusible !
En réalité personne ne peut croire que le majordome a agi seul : l’affaire est une campagne, sinon un complot, organisé au plus haut niveau du Vatican. Il s’est agi de déstabiliser le secrétaire d’État Tarcisio Bertone et, à travers lui, le pape Benoît XVI. Un informaticien a lui-même été inculpé dans Vatileaks, ce qui confirme déjà que le « butler » avait au moins un complice. La principale victime de Vatileaks, le cardinal Bertone, parlera d’un « nœud de vipères et de corbeaux » : la formule est utilisée au pluriel. Ce qui fait beaucoup pour un seul majordome !
Une fois éliminée la version officielle, l’affaire qui ébranle le pontificat de Benoît XVI, et enclenche sa chute, reste très opaque. Beaucoup de questions restent à ce jour sans réponse : quelles sont les personnes qui ont initialement recruté Paolo Gabriele à ce poste stratégique auprès du pape ? De quels cardinaux « Paoletto », comme on surnomme le majordome, était-il secrètement proche ? Quel est le rôle exact dans cette affaire de Georg Gänswein, l’assistant personnel du pape, présenté comme l’autre « victime » du majordome, alors qu’il est nécessairement aussi fautif ? Pourquoi Gänswein a-t-il laissé une si grande marge de manœuvre à Paolo Gabriele dans son propre bureau, où les documents ont été dérobés, et quelle était la nature exacte de leur relation ? Paolo a-t-il choisi lui-même les documents à photocopier ou les a-t-il copiés initialement à la demande de Georg, avant d’en refaire éventuellement des doubles à son insu ? Quel rôle a joué l’ancien secrétaire particulier de Joseph Ratzinger, Josef Clemens, dont il était notoire qu’il nourrissait un ressentiment tenace à l’égard de Gänswein et était en contact avec Paolo Gabriele ? Enfin, pourquoi le Vatican a-t-il couvert la plupart des protagonistes de ce complot de haut vol et uniquement chargé le majordome, qui apparaît ainsi comme un « fusible » idéal ?
Ce qui est sûr : Vatileaks va contribuer à la chute du pape Benoît XVI et faire apparaître au grand jour un degré de violence inouï au cœur même du Vatican. Surtout, qu’une seconde affaire, idéalement baptisée Vatileaks II, ne va pas tarder à suivre.
Plusieurs hauts dignitaires de l’Église ont été liés à ce premier épisode de Vatileaks : le cardinal américain James Harvey, qui a recruté le majordome et semblait proche de lui ; le cardinal italien Mauro Piacenza, qui a joué lui aussi au Pygmalion avec Paolo Gabriele ; l’archevêque Carlo Maria Viganò, qui était le secrétaire général du gouvernorat de la cité du Vatican ; l’archevêque Paolo Romeo, le futur nonce Ettore Balestrero ou même l’ancien secrétaire particulier du cardinal Ratzinger, Josef Clemens. Tous ces prélats ont été soupçonnés, notamment par la presse et par des livres informés par Georg Gänswein et l’entourage de Bertone, d’avoir participé à un titre ou à un autre à l’affaire et, même si leur rôle n’a pas été établi, le simple fait qu’ils aient été mutés, marginalisés ou écartés par Benoît XVI ou François pourrait laisser penser qu’il y a un lien avec ce dossier.