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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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Aujourd’hui, de nombreux groupes de lecture « queer » de la Bible font encore vivre ce courant, bien qu’il ait eu tendance à s’épuiser faute de reconnaissance académique ou à force de s’être morcelé en chapelles et en autant de sous-courants LGBTIQ+, pente naturelle de la « déconstruction », un peu « à la manière du protestantisme » (selon la formule de Michael Brinkschröder).

Sans surprise, la « queer theology » a fait l’objet d’une violente remise en cause de la part du Vatican sous Benoît XVI. Certains prêtres ont été sanctionnés ; certains théologiens ont perdu leur accréditation. Au Mexique, Angel Méndez de l’université jésuite Iberoamericana, fut même puni sévèrement en raison de ses enseignements sur la « queer theology ». « Ouvertement gay, séropositif et vivant avec [mon] boyfriend », comme il me le confirme, Méndez fut licencié au mépris de la loi mexicaine interdisant toute discrimination au travail. Il a payé au prix fort sa sincérité et ses enseignements théologiques LGBT. Plus récemment, le nouveau recteur, un jésuite gay-friendly, David Fernández Dávalos, l’a réintégré.

Une même logique anime des prêtres aussi différents que Timothy Radcliffe, Paulo Evaristo Arns, James Alison, Carlos Mendoza-Alvarez, Angel Méndez ou Luiz Carlos Susin et tant d’autres théologiens « gays » ou « queers » : la sincérité, l’authenticité et le refus de l’hypocrisie sur l’homosexualité. Sans être nécessairement gays eux-mêmes, ils savent que le pourcentage d’homosexuels dans l’Église est très élevé.

Homme de terrain qui a sillonné l’Amérique latine, James Alison a pu constater que la majorité des prêtres y mènent une double vie.

— En Bolivie et au Pérou, par exemple, les prêtres ont généralement une concubine. Ceux qui sont célibataires sont souvent homosexuels. Au fond, je dirais que le clergé diocésain rural est plutôt hétéro pratiquant ; le clergé religieux urbain, plutôt homosexuel pratiquant, résume Alison.

Quant à la guerre menée sous Jean-Paul II contre les gays (et dont le père Alison a lui-même été une victime, puisqu’il est encore aujourd’hui privé de titre officiel), beaucoup considèrent qu’elle a été très contre-productive :

— Pour l’Église, c’est un gaspillage d’énergie désespérant, ajoute Alison.

Mais les temps changent. La plupart des théologiens de la libération et des prêtres pro-gays ont maintenant des rapports apaisés avec le saint-siège. Le pape François entretient de bonnes relations avec Gustavo Gutiérrez et Frei Betto qu’il a reçus au Vatican, et avec Leonardo Boff, qui est l’un de ses intellectuels clés. Quant à James Alison, le prêtre sans paroisse qui a fait l’objet d’un procès canonique irrégulier, il vient de recevoir un appel du Vatican, où l’homme au bout du fil voulait prendre de ses nouvelles. Il n’en est toujours pas revenu ! Alison se refuse à commenter avec moi cette conversation privée ou à me donner l’identité de celui qui l’a appelé. Mais l’information a circulé à la curie et j’apprends le nom de celui qui l’a appelé par le standard du Vatican : c’était le pape François.

DURANT LES ANNÉES 1980, 1990 ET 2000, Jean-Paul II et Benoît XVI ne décrochaient pas leur téléphone : ils envoyaient leurs chiens de garde. La secrétairerie d’État, la Congrégation pour la doctrine de la foi et la Congrégation pour les religieux étaient chargées de ces inquisitions. Timothy Radcliffe et James Alison, parmi tant d’autres, y ont un dossier. Les rappels à l’ordre, les vexations, les punitions, les « mises en examen » n’ont pas manqué.

Pendant trente ans, Joseph Ratzinger a été ce grand inquisiteur. Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, puis souverain pontife, il a mis en place un système sophistiqué de sanctions, longtemps secondé par son mauvais génie Tarcisio Bertone. Ce qui frappe, ce n’est pas tant la violence ou les excommunications, finalement rares, que la perversion de Ratzinger et son penchant pour les humiliations « martyriques ». Pas d’autodafés : des examens de conscience ! Ratzinger use et abuse de toute une palette de punitions graduelles. Et quelle imagination dans la sanction !

Ses contradicteurs, souvent homosexuels ou gay-friendly, ont été marginalisés ou punis, blâmés ou mortifiés, réduits à l’état laïc, « mis en examen », contraints au « silence pénitentiel » ou encore privés de missio canonica (leurs travaux n’ont plus de valeur aux yeux de l’Église). Le célèbre théologien Eugen Drewermann, qui dans Fonctionnaires de Dieu a dynamité l’idéologie du Vatican de Jean-Paul II, fut sanctionné durement. La liste des exclus, des punis ou des parias est longue : le père Charles E. Curran (un Américain trop ouvert sur le divorce, la pilule et l’homosexualité) ; le frère Matthew Fox (un dominicain hétérosexuel qui aspirait à se marier) ; le prêtre américain Robert Nugent (favorable aux gays) ; le jésuite belge Jacques Dupuis (spécialiste de la religion en Inde) ; la religieuse et théologienne anglaise Lavinia Byrne (favorable à l’ordination des femmes) ; la religieuse et théologienne brésilienne Ivone Gebara (jugée trop libérale sur la morale sexuelle et l’avortement) ; ou encore le père italien Franco Barbero (qui défend dans un livre avec le journaliste Pasquale Quaranta la thèse selon laquelle l’amour entre personnes du même sexe n’est pas contradictoire avec les évangiles). Même les morts n’ont pas été épargnés : on a passé en revue les écrits, dix ans après sa disparition, du jésuite indien Anthony de Mello, célèbre pour ses enseignements pro-gays de la Bible qui encourageait les manifestations d’affection entre religieux selon une « troisième voie » qui n’était ni la sexualité, ni le célibat◦– il fut déclaré non conforme.

Faisant preuve d’une sorte de fanatisme, Benoît XVI a aussi suspendu des prêtres ou des bonnes sœurs qui distribuaient des préservatifs en Afrique. Sans oublier la promotion insolite infligée par Jean-Paul II et Joseph Ratzinger à l’évêque français Jacques Gaillot, lequel défendait les homosexuels et les préservatifs comme moyen de lutte contre le sida : il a été finalement nommé évêque in partibus de Partenia, un siège épiscopal situé dans le désert algérien, sans paroisse ni fidèles, puisque la ville a disparu sous les sables à la fin du Ve siècle.

Joseph Ratzinger convoque les récalcitrants à de nombreuses reprises pour qu’ils se justifient pendant des journées entières ; il les fait se confesser, commenter de manière répétée un égarement, décrire un fourvoiement, justifier un simple « ton ». Convaincu que l’Église échappe en soi à la critique, parce qu’elle incarne la morale elle-même, ce doctrinaire emploie souvent des arguments d’autorité. Ses positions sont décrites par ses détracteurs comme arbitraires et péremptoires, « justifiées par l’absence de justification » (selon la formule d’Albert Camus dans L’Homme révolté). Une rigidité d’autant plus artificielle que le pape François n’aura aucune peine à infléchir ou à renverser la plupart de ces diktats.

Tous ceux qui ont été exclus, punis ou réduits au silence en ont gardé des séquelles et des stigmates sévères : le déracinement ; l’idée d’avoir perdu une famille ; l’impasse financière faute de pouvoir retrouver facilement un travail ; le sentiment d’échec après la fin de la « servitude volontaire » ; enfin, et peut-être d’abord, cet indéfinissable manque que je nommerais la « fraternité ».

Qu’ils soient exclus ou partent volontairement, les prêtres défroqués n’ont fait qu’aggraver la grande crise de vocations, mouvement silencieux et durable, qui s’accélère dans les années 1970. Certains ont perdu la foi à la suite de l’encyclique rigide sur la morale sexuelle de Paul VI, Humanæ vitæ ; des milliers de prêtres ont jeté leur soutane aux orties pour se marier dans les années 1970 et 1980 ; d’autres ont quitté l’Église durant la liquidation systématique des avancées de Vatican II sous Jean-Paul II ; d’autres enfin ont abandonné leur paroisse à mesure que les théologiens de droite et l’homophobie se mettaient à dominer la curie romaine.

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