Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Parallèlement, des dizaines de millions de fidèles s’éloignent de l’Église à cause de son décalage avec l’esprit du temps, ses positions ultraconservatrices sur le mariage, les droits des femmes, les droits des homosexuels ou le préservatif et le sida ; de nombreux croyants sont également heurtés par les révélations sur les abus sexuels et la protection dont ont bénéficié des centaines de prêtres prédateurs. Les mises à l’index répétées du cardinal Ratzinger coupent l’Église de ses intellectuels ; enfin, les artistes s’éloignent eux aussi d’une Église qui n’a plus le goût pour la beauté des choses.
— Joseph Ratzinger a fait le désert théologique autour de lui. Il a fait taire tout le monde. Il était le seul théologien à avoir droit au chapitre. Il ne tolérait aucune contradiction. Ratzinger fut responsable de l’étouffement de la liberté de pensée dans l’Église et de l’appauvrissement spectaculaire de la pensée théologique catholique ces quarante dernières années, me résume le père Bento Domingues.
Ce théologien dominicain réputé qui me reçoit à Lisbonne est d’autant plus libre dans sa parole qu’à quatre-vingt-quatre ans il ne se laisse plus impressionner par les autoritarismes. Il ajoute, colère :
— Ratzinger a été d’une cruauté inimaginable avec ses opposants. Il a même fait un procès canonique à un théologien alors qu’il le savait condamné par un cancer.
AU COURS DE CETTE ENQUÊTE, j’ai rencontré partout dans le monde◦– au Portugal comme au Japon, aux États-Unis comme à Hong Kong ou dans les missions d’Afrique et d’Asie◦– des prêtres libéraux ou gay-friendly qui tentent de faire évoluer leur Église à sa « périphérie ». Tous ont été en guerre contre Joseph Ratzinger ou ses représentants conservateurs locaux.
Étrangement, l’un des endroits où cette opposition à Joseph Ratzinger a été la plus puissante en même temps que la plus irréductible, vient du Moyen-Orient. Au cours de séjours dans huit pays arabes durant cette enquête, j’ai rencontré des chrétiens d’Orient ainsi que, très souvent, des missionnaires européens qui continuent d’« évangéliser » le monde arabe, en oubliant parfois que le colonialisme appartient au passé.
À Rome, le « cerveau » du Vatican en charge des chrétiens d’Orient est le cardinal Leonardo Sandri. Nous connaissons déjà ce prélat : c’est une figure comme il n’en existe guère, sauf peut-être dans l’Ancien Testament, qui est peuplé d’éminences de ce calibre, hautes en couleur, au-delà du Bien et du Mal, ce qui les rend bien plus intéressantes par leurs contradictions diaboliques et leurs longues barbes que les personnages lissés des blockbusters aseptisés que sont les évangiles.
L’Argentin, on le sait, fut le « ministre » de l’Intérieur de Jean-Paul II et, ostracisé sous Benoît XVI, il a eu droit à un maroquin en guise de compensation : la congrégation chargée des chrétiens d’Orient. Lorsque je rends visite à ce « ministre » du pape, dans son bureau spectaculaire de la Via della Conciliazione à Rome, je croise d’abord toute une camarilla insensée d’assistants, de secrétaires, de sous-chefs, d’huissiers et de majordomes qui prennent soin de moi et m’impressionnent. Plusieurs d’entre eux auraient pu être les compagnons de voyage d’André Gide en Orient !
Ici, plus qu’ailleurs, le protocole reste une affaire sérieuse. Et je découvre pourquoi le mot « antichambre » est un italianisme, comme « perruque », « banqueroute », « caricature » ou « grotesque ». En attendant le cardinal Sandri, on me fait patienter d’abord dans un immense salon d’attente puis de ce grand salon un huissier me conduit vers un petit vestibule, puis de cette antichambre un majordome me mène vers une sorte de boudoir, véritable secrétariat particulier de Son Éminence, avant qu’on m’introduise enfin, en délicatesse, peut-être pour ne pas réveiller la bête, dans le grand bureau du croquemitaine où je pénètre enfin.
Le cardinal Sandri est imposant : il a un large front tenace et un style apache. Il reçoit dans son bureau, contrairement à la consigne officielle du Vatican qui oblige tous les prélats à accueillir leurs visiteurs, pour des raisons de confidentialité, dans des salons privés. Rebelle et s’exonérant des normes, Sandri m’assoit sur son canapé. Il parle un français impeccable, comme beaucoup de cardinaux, et il est, avec moi, d’une sympathie pleine de charme. Il me prend la main pour me montrer, de sa fenêtre, le bureau de « l’ordre équestre des chevaliers de Jérusalem »◦– ça ne s’invente pas – et m’offre un cadeau de bienvenue : une médaille en or (ou plaquée or) à l’effigie du pape François.
— Vous êtes croyant ? me demande Sandri durant l’entretien. (L’interview est enregistrée, avec l’accord du cardinal.)
Je lui réponds que, après les Lumières, après Spinoza, Nietzsche et Darwin, après Voltaire et Rousseau, après Rimbaud, c’est devenu difficile, surtout pour un Français…
— Oui, la sécularisation ! Je sais ! me dit Sandri, le regard pénétrant, la voix exagérément forte, dans un grand mouvement bougon.
Comme beaucoup au Vatican, et dans le monde catholique, Leonardo Sandri a la passion de l’Orient. Ce Latin au sourire léonardesque aime les longues méharées, la séparation claire des sexes même si, par fonction, il ne s’occupe pas des circoncis.
Grâce à ce nouveau poste, Sandri découvre un nouvel Orient à sa vie, ce dont il me parle longuement : ce grand connaisseur des chaldéens, des syriaques et des melkites me décrit les subtilités byzantines des Églises d’Orient. Il me donne des adresses pour un voyage que je dois effectuer peu après au Liban et dans les Émirats arabes unis : il me recommande de bons contacts que je peux aller voir de sa part. Sandri connaît le terrain comme les poches de sa soutane. Cardinal, ancien diplomate, nonce, il est l’un des meilleurs spécialistes au Vatican des milles subtilités du Moyen-Orient avec ses Aladin, ses Grain-de-Beauté, ses derviches avec leur Qamar, ses jouvencelles et leur Budûr, sans oublier bien sûr ses Ali Baba et leurs quarante voleurs.
Cette passion de l’Orient, nous la connaissons bien, lui et moi. C’est celle des croisades et du catholicisme de conquête, celle du mont des Oliviers, de Saint Louis et Napoléon. Mais le « voyage en Orient » fut aussi un genre très prisé des écrivains homosexuels : Rimbaud à Aden, Lawrence en Arabie, André Gide en Tunisie, Oscar Wilde au Maghreb, Pierre Herbart en Afrique, Henry de Montherlant en Algérie et au Maroc, Pierre Loti en Galilée, Jean Genet en Palestine, William Burroughs et Allen Ginsberg à Tanger… Le Poète écrit : « L’Orient, la patrie primitive ».
— Plusieurs des écrivains qui ont voulu effectuer le « voyage en Orient », un grand classique littéraire, étaient homosexuels. Le nom de Sodome a toujours recélé une formidable charge symbolique, commente Benny Ziffer, le rédacteur en chef littéraire de Haaretz, lors d’un dîner à Tel-Aviv.
L’Orient est donc aussi une passion gay ! Grand mythe, au demeurant, et durable, que cette évasion vers l’Orient : patrie primitive des catholiques ; nouvelle Sodome pour les gays. Une échappée qui se révèle souvent un leurre, un marché de dupes ; les misères sexuelles seules s’accouplent.
Au Proche et au Moyen-Orient, au Levant, au Maghreb, j’ai croisé des « houmous queens », comme on les appelle au Liban : ceux qui, ne pouvant assouvir leurs penchants dans la curie romaine, leur diocèse ou leur monastère, se rendent sur les terres de leurs ancêtres chrétiens et de leurs amants. Qu’ils m’ont fasciné ces chevaliers de l’ordre équestre de Jérusalem, ces chevaliers de l’ordre de Malte, ces missionnaires-philanthropes de l’Œuvre d’Orient lorsqu’ils font une double allégeance à l’Église et aux beautés arabes. Combien sont étranges ces pèlerins qui sont terrorisés par l’islam mais n’ont plus aucune peur dans les bras d’un musulman qui les damne. Au Maroc, en Algérie et en Tunisie, où je les ai croisés aussi, ces prêtres qui aiment se faire siffler dans la rue comme s’ils étaient des princesses, ont évoqué avec moi, à mots couverts, les lieux gay-friendly qu’ils fréquentent, les hôtels « conciliants » et les riads luxurieux. Par exemple, le clergé catholique européen a eu un moment ses habitudes dans l’ancien monastère bénédictin de Toumliline, isolé dans les montagnes de l’Atlas (selon le témoignage de diplomates, de hauts gradés militaires et de proches de la famille royale, que j’ai interrogés au Maroc). En Égypte, on m’a également décrit l’atmosphère gay-friendly de l’Institut dominicain d’études orientales du Caire.