Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Nous sommes dans une vinoteca du quartier gay de Chueca et Alison est accompagné de son chien Nicholas, un bouledogue français adopté au Brésil. Le prêtre me raconte son parcours et sa passion pour les voyages. Ce « travelling preacher » sillonne le monde pour des conférences, des colloques et il n’hésite pas, en chemin, à célébrer des messes pour des groupes LGBT. À Madrid, par exemple, je le vois officier au sein de l’association Crismhom, un groupe de chrétiens gays qui compte plus de deux cents adhérents, lesquels se réunissent dans un petit local de Chueca, où je me rends.
Ayant longtemps été prêtre en Amérique latine, Alison me raconte les batailles entre Joseph Ratzinger et les théologiens de la libération. Pendant plusieurs décennies, le cardinal a poursuivi obsessionnellement le théologien péruvien Gustavo Gutiérrez, sommé de s’expliquer devant le grand professeur allemand, convoqué à Rome et humilié. Le Brésilien Leonardo Boff, figure très respectée en Amérique latine, a été humilié lui aussi puis réduit au silence par Ratzinger pour ses thèses controversées, avant de choisir de quitter l’ordre franciscain pour des raisons personnelles. Le prêtre et théologien jésuite Jon Sobrino, autre père de la théologie de gauche, a été littéralement harcelé par Alfonso López Trujillo et Joseph Ratzinger pendant plusieurs années. Quant au marxiste Frei Betto, l’un des théologiens progressistes du Brésil, et qui a passé plusieurs années en prison sous la dictature, il a été sermonné, à son tour, par le pape.
Ce qui est paradoxal dans cette bataille à front renversé, c’est que les grandes figures de la théologie de la libération – Gutiérrez, Boff, Sobrino, Betto notamment – étaient des religieux manifestement non gays alors que la plupart des cardinaux ou des évêques qui les attaquaient, en Amérique latine comme au Vatican, et les accusaient de « déviances » par rapport à la norme, étaient, eux, des homophiles ou des homosexuels pratiquants ! Que l’on songe seulement aux cardinaux Alfonso López Trujillo ou Sebastiano Baggio, parmi d’autres… Le monde à l’envers, en somme.
— J’ai toujours eu beaucoup de respect pour la théologie de Benoît XVI. Je regrette seulement que Ratzinger ait accentué l’hiver intellectuel décrété par Jean-Paul II. Et je suis très content que le pape François ait réhabilité plusieurs de ces penseurs trop longtemps marginalisés, résume Alison avec prudence.
Le cardinal Walter Kasper, figure majeure de l’aile libérale de la curie, et un des inspirateurs du projet du pape François, nuance la situation :
— Ces figures de la théologie de la libération sont très différentes. Gustavo Gutiérrez, par exemple, s’engageait sincèrement pour les pauvres. Il n’était pas agressif, il pensait à l’Église. Pour moi, il était crédible. Boff, en revanche, a pu être très naïf vis-à-vis du marxisme par exemple, il était plus agressif. D’autres avaient fait le choix de rejoindre les guérillas et de prendre les armes. Ce que nous ne pouvions pas tolérer.
Sur la problématique gay, la théologie de la libération a été relativement lente et divisée, avant d’être à l’avant-garde de la « queer théologie ». Prisonniers de la vulgate marxiste, rares sont les penseurs de cette mouvance « libérationniste » à avoir initialement compris le poids des races, du sexe ou de l’orientation sexuelle dans l’exclusion ou la pauvreté. Ce que le dominicain brésilien Frei Betto, l’une des figures clés de ce mouvement, reconnaît lorsque je l’interroge à Rio de Janeiro :
— La théologie de la libération a évolué en fonction du contexte. Au début, dans les années 1960 et 1970, la découverte du marxisme a été déterminante comme grille de lecture. Aujourd’hui encore, Marx reste essentiel pour analyser le capitalisme. En même temps, à mesure que de nouvelles questions ont émergé, la théologie de la libération s’est adaptée. Sur l’écologie, par exemple, Leonardo Boff est connu aujourd’hui comme l’un des pères de l’éco-théologie et il a beaucoup influencé l’encyclique du pape François sur l’écologie intégrale : Laudato si ! Et grâce aux femmes engagées dans les communautés de base, puis aux théologiennes féministes, des questions comme la sexualité et le genre ont émergé. Je viens moi-même de publier un petit manuel sur les questions de genre et d’orientation sexuelle. Aucun sujet n’est tabou pour nous.
De son côté, le cardinal-archevêque de São Paulo, Paulo Evaristo Arns, proche du même courant, a osé encourager l’usage du préservatif et critiquer Jean-Paul II pour avoir interdit le débat sur le célibat des prêtres qui ne reposerait, selon lui, sur aucune base sérieuse (il s’est également rendu à Rome pour prendre la défense de Boff contre Ratzinger). Efféminé et plein de manières, Evaristo Arns était si étrangement gay-friendly que certains théologiens brésiliens, qui comptaient parmi ses amis, le suspectent d’avoir lui-même eu des tendances, ce qui expliquerait, selon eux, son libéralisme. Mais cette hypothèse, que j’ai entendue plusieurs fois durant mon enquête à Rio, Brasilia et São Paulo, ne semble reposer sur aucun fait précis et n’a jamais été confirmée. En revanche, il est acquis qu’il fut un opposant à la dictature au Brésil et qu’il « célébrait des messes pour les victimes du pouvoir militaire » (selon le témoignage d’André Fischer, l’une des principales figures du mouvement gay brésilien, que je recueille à São Paulo).
C’est en tout cas dans la mouvance de la théologie de la libération, et bien plus tard (à partir des années 1990), qu’apparaît finalement un mouvement activement pro-gay dont le frère James Alison a été l’un des théoriciens : une véritable « gay theology ».
— Alison a été l’un de ceux à avoir anticipé et accompagné ce mouvement de la théologie de la libération vers le féminisme, vers les minorités, vers les gays, me confirme Timothy Radcliffe.
Dans cette évolution intellectuelle quelque peu inattendue, la théologie de la libération s’est mise à penser la pauvreté et l’exclusion non plus en termes de classe sociale et de groupe, mais en termes d’individus. Ce que résume le théologien allemand Michael Brinkschröder, lorsque je l’interroge à Munich :
— On a commencé à s’intéresser à l’individu avec son origine, sa race, son sexe, son orientation sexuelle. Du coup, les références marxistes ont été de moins en moins opérantes. À la place, on s’est nourri de « french theory » (les philosophes Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, René Girard) et de pensée féministe radicale (Judith Butler). Et c’est ainsi qu’on est passé de la théologie de la libération à la « gay theology », et bientôt à la « queer theology ».
Des théologiens comme l’Américain Robert Goss (un ancien jésuite ouvertement gay), la féministe radicale Marcela Althaus Reid en Argentine, les Brésiliens Paulo Suess et André Musskopf (un luthérien), ou même le frère dominicain Carlos Mendoza-Alvarez au Mexique ont contribué à définir ou nourrir cette « queer theology ». On peut encore citer le nom du Brésilien Luiz Carlos Susin, un frère capucin qui fut, me dit-il, « l’organisateur d’un “side event” sur la théologie « queer », en 2005, lors d’une des premières éditions du forum social mondial à Porto Alegre ». Cet atelier sur les questions de genre a contribué à l’expansion de la « queer theology » en Amérique latine.