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La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]

Электронная книга - «La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]». Краткое содержание книги:

Dan, jeune Anglais, s’embarque en cette année 1963 pour chercher fortune dans les Hespérides, ce double continent que nous appelons l’Amérique. C’est qu’il est né dans un monde où l’histoire à suivi un autre cours : conquise par les Turcs, l’Europe n’a colonisé ni l’Amérique ni l’Afrique. Et Dan va découvrir au fil d’aventures tragiques et comiques l’empire aztèque du XXe siècle.
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« Ça c’est dans le monde réel. Qu’arrive-t-il dans cet autre monde où la Peste Noire n’a pas été aussi meurtrière ? »

« Nous y voilà ! Dans cet autre monde, les Turcs envahissent l’Europe mais ils sont repoussés. Ils ne vont pas plus loin que Vienne. La France, l’Angleterre, l’Espagne, peut-être même le Portugal sont libres de s’étendre. Des bateaux commencent à explorer l’océan. Quelqu’un contourne l’Afrique et arrive aux Indes, quelqu’un d’autre met le cap vers l’ouest et découvre les Hespérides. »

« Comme l’a fait Diogo Lobo, en 1585. »

« Oui, dit Quéquex, mais la découverte vient plus tôt. À peu près un siècle plus tôt. Et, en 1500, les Européens ont atteint le Nouveau Monde. »

J’essayais de saisir dans son ensemble cette vision déformée de l’Histoire : l’Europe assez puissante pour battre les Turcs et lancer des bateaux sur les mers. Je savais ce que l’Europe avait été en réalité au début du XVIe siècle : un pays morne et désolé, converti de force à l’Islam, gémissant sous l’oppression des Turcs. En 1500, Londres comptait environ six mille habitants. Comment un pays aussi misérable aurait-il pu équiper des navires qui traversent les mers ?

Quéquex continuait : « Lorsque quelques marins portugais sont arrivés au Mexique, en 1585, Moctezuma III les fit saisir et mettre à mort. C’était un homme fort et violent. Pour lui « étranger » signifiait « danger ». Imagine toutefois que les Européens soient venus soixante ans plus tôt. Moctezuma II régnait alors. Sais-tu quel genre d’homme il était ? »

« Heu… Je ne connais pas très bien l’histoire du Moyen Âge aztèque. »

« Rien d’étonnant. Comment pourrais-tu ? Eh bien, Moctezuma II était un poète, un rêveur, un mystique. Il attendait dans la crainte le retour de Quetzalcoatl, le dieu à la peau blanche qui viendrait de l’est. Si les Européens avaient débarqué durant son règne, crois-tu qu’il les aurait écorchés vifs ? Certainement pas. Il se serait incliné devant eux en les appelant des dieux. Il leur aurait donné le Mexique. »

« C’est possible. »

« Autre chose. Notre empire était tout neuf, à l’époque. Nous avions imposé notre loi aux États qui nous entouraient, nous venions de conquérir Chalco, Coyoacan, Xochimilco, et des douzaines d’autres États. Mais tous nous haïssaient ; les conquérants sont toujours détestés. Tlaxcala n’était pas même encore sous notre domination. À l’arrivée d’envahisseurs, les États vassaux se seraient soulevés et, et pour nous détruire, ils auraient fait alliance avec les Européens. Au Pérou, tout se serait passé de la même façon. Les Incas, eux aussi, étaient, de nouveaux maîtres. Si les Européens avaient, en 1515, attaqué leur empire, il se serait effondré. À la fin du siècle, c’était trop tard. Les Aztèques et les Incas, au pouvoir bien établi désormais, ne craignaient plus rien de l’Europe. »

Je me pris à rêver. « À quoi ressemblerait le monde si l’Angleterre ou l’Espagne, ou encore le Portugal avaient, en 1515, conquis les Hespérides ? »

Quéquex sourit. « Les Blancs seraient les maîtres du Nouveau Monde. Nous en serions les esclaves. La croix du Christ s’élèverait partout, remplaçant nos temples et nos pyramides. Il y aurait davantage de machines dans le monde, parce que les Européens sont beaucoup plus intéressés que nous par la mécanique. Des machines volantes, peut-être, et – qui sait ? – des machines permettant aux hommes de se parler de très loin. »

« Mais tout cela n’est pas arrivé. »

« Non, ce n’est pas arrivé. La Peste Noire a ébranlé l’Europe et nous avons ainsi bénéficié du siècle supplémentaire dont nous avions besoin pour consolider notre pouvoir. Aujourd’hui nous sommes ici les maîtres, tout comme les Incas dans le sud, et comme eux nous le resterons. Vous, les Blancs, vous étiez bien capables de conquérir aussi l’Afrique car l’esprit de conquête vous habite. Mais l’Afrique aussi s’est trouvée à l’abri de votre violence et ses royaumes noirs ont subsisté. La Peste était peut-être une punition des dieux, pour vous apprendre à respecter les terres des autres. »

Je protestai : « Pourtant nous sommes des gens paisibles. Doux, bienveillants, et même humbles. Toujours prêts à tendre l’autre joue. »

« Votre douceur vient du temps où vous avez été touchés par la tragédie. Mais avant la Peste ? Qu’étiez-vous alors ? Connais-tu l’histoire des Croisades ? Sais-tu que les soldats d’Europe ont parcouru la Syrie et la Palestine en conquérants sanguinaires ? Un peuple assoiffé de sang, voilà exactement ce que vous étiez. »

« C’est un sentiment religieux qui inspirait les croisés. »

« Vraiment ? Oui, bien sûr, vous les chrétiens, vous réclamiez la terre du Christ. Elle appartenait à d’autres, aussi l’avez-vous volée. Et si les dieux ne vous avaient pas brisés vous auriez de même volé l’Afrique, et puis notre territoire, au nom de principes sacrés. Vous seriez venus nous enfoncer votre croix dans la gorge, tuer nos rois, brûler nos temples. Mais les dieux ne vous ont pas laissé faire, ils vous ont envoyé la Peste, puis les Turcs. D’oppresseurs, vous deveniez opprimés. Et c’est seulement à présent que vous commencez à vous en remettre. Trop tard ! Nous sommes en 1963, pas en 1500. Il est trop tard pour la conquête ! »

La voix de Quéquex montait à l’aigu, se faisait stridente ; et, mal à l’aise, je sentais que nous nous aventurions sur un tout autre terrain que celui de la discussion philosophique. C’était presque comme si, à travers la Porte des Mondes, il voyait cette autre Terre où mon peuple écrasait son peuple. Et il se laissait emporter par l’amertume et par la haine.

Mais bien sûr, cette conquête qu’il dénonçait si âprement n’avait jamais eu lieu. Au XVe siècle l’Europe sombrait. Le Mexique aztèque et le Pérou Inca régnaient sur les Hespérides. En Afrique, les Noirs détenaient le pouvoir. Pourquoi donc s’émouvoir de la sorte à propos d’un conte, d’un rêve extravagant, d’un simple jeu de l’imagination ?

Quéquex, après un moment, dut sentir qu’il perdait son sang-froid. Je le vis s’efforcer au calme, redevenir le Quéquex familier, ironique, légèrement sarcastique, bon vivant et un peu cabotin. Il cessa de déplorer une conquête imaginaire, de s’en prendre à une Europe qui n’aurait pas même pu envisager un instant de se lancer dans ce genre d’aventure.

Je dis tranquillement : « Cette Porte des Mondes est une idée intéressante. Mais il ne faut pas la prendre au sérieux, sous peine de migraines et d’émotions déplaisantes. »

« Tu as raison, Dan Beauchamp. Oublions tout ce que j’ai dit. D’ailleurs il est temps de dormir. »

Nous étions à présent silencieux, blottis dans l’herbe, les yeux fermés. Pour moi le sommeil fut long à venir. Cette vision d’un monde transformé, je m’en emparai de nouveau. Je l’amplifiais, l’enjolivais, j’étais sur le seuil de la Porte des Mondes. Je voyais dans les deux Hespérides une foule tumultueuse : les descendants des conquérants d’Europe. Des villes, immenses, plus orgueilleuses que Londres, Paris, Istanbul, que la Tenochtitlan aztèque, que Cuzco, chez les Incas. Des machines volantes ! Des autos qui roulaient sans à-coups et sans exploser. D’énormes constructions dressées droit vers le ciel. Et les hommes à la peau cuivrée, les vaincus, les indigènes des Hespérides rendus à une forme d’existence primitive, repoussés aux frontières de leur territoire.

Bien sûr, je ne pouvais souhaiter que les Européens s’emparent des Hespérides. J’étais anglais, je partageais le fardeau de mon peuple courbé pendant tant de siècles sous le joug des païens turcs. Comment aurais-je pu désirer que l’Europe impose à d’autres, à part les Turcs, peut-être, ce qu’elle avait souffert ? Seul, je n’aurais pas ouvert la boîte à miracles. Mais Quéquex avait bâti pour moi cette vision fantastique. Toute la nuit, tantôt à demi assoupi, tantôt endormi et rêvant, et tantôt bien éveillé, paupières battantes sur mes yeux étonnés, je contemplai cet autre monde.

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