Du bois pour les cercueils
- Автор: Ragon Claude
- Год: 2010
- Язык: французский
- Год: Editions Fayard
- ISBN: 978-2213654706
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Du bois pour les cercueils». Краткое содержание книги:
Quelle idée aussi de confier à des officiers de marine à la retraite le renflouement d'une usine, dans ce « port de mer » sous la neige, au milieu des forêts !
Vous reprendrez bien de cette Morteau, mijotée dans la potée de la veille, accompagnée d'un Poulsard… ? Avec un Comté de plus de dix-huit mois, on vous recommande ce jeune lieutenant de 30 ans d'âge sans beaucoup d'affinage à la PJ, mais avec du… nez, avisé et goûteux !
— Ah ! C’est vous ! Je ne vous attendais que demain. Mon collègue m’a prévenu. Mais ne restez pas dehors, vous avez bien cinq minutes, à présent que vous êtes là…
— Je ne resterai pas longtemps.
Dans l’entrée, Quentin sentit une bonne odeur de soupe qui lui flatta les narines. Il devait s’agir de cette potée, spécialité locale dont lui avait parlé l’aubergiste, où mijotait longuement une saucisse de Morteau et que l’on arrosait d’un Poulsard. Une grande pièce tenait lieu à la fois de cuisine et de salle à manger, et de l’ensemble se dégageait une impression de confort paisible.
Pourtaud était un homme trapu aux cheveux blancs, probablement en fin de carrière. Il se dit honoré par la visite de Quentin et insista pour lui faire goutter son vin.
Celui-ci ne pouvait refuser au risque de froisser le brave homme, mais il redoutait de boire une horrible piquette de fabrication artisanale. Mais Pourtaud lui servit du vin jaune accompagné de noix.
— Santé ! dit-il en levant son verre.
Quentin fut vite rassuré par la qualité de ce qu’il goûtait. L’enquête n’avançait pas beaucoup, mais son palais venait de faire une découverte mémorable.
— Il est bon, hein ? Je n’en produis pas beaucoup, juste pour moi et ma famille. Je n’ai plus vingt ans et la vigne c’est trop de travail. Heureusement que mes fils me donnent un coup de main.
Pourtaud était heureux de bavarder. Il expliqua à Quentin qu’il ne pouvait plus vivre de son exploitation comme son père ou son grand-père avant lui. Il avait toujours travaillé en dehors de l’agriculture. Même s’il avait gardé un tracteur, il ne cultivait plus, se contentant d’élever une dizaine de génisses pour l’embouche, en plus de quelques poules. Quentin l’amena à parler de Polybois. Sa macabre découverte l’avait rudement affecté car, en y repensant, il fut particulièrement ému.
Au cours de l’échange qui suivit, il confirma en tout point la déposition qu’il avait faite aux gendarmes : il n’avait pas revu Verdoux vivant, son collègue Francis Mollex l’avait simplement prévenu de sa présence lors de la relève à quatre heures.
— Comment étaient vos relations avec votre patron ? Excusez-moi d’être direct.
Pourtaud reposa son verre et regarda Bruchet en face.
— Moi, personnellement, je n’ai pas eu trop à m’en plaindre. Peut-être respectait-il mes cheveux blancs… ? En tout cas, je vais vous parler franchement, je ne l’appréciais pas beaucoup. Il avait une façon de surveiller et d’engueuler le personnel que je n’aimais pas, avec son habitude de faire ses tours d’inspection à n’importe quelle heure, de jour comme de nuit. Vous verrez ce que vous en diront mes collègues.
Il expliqua ensuite pourquoi il avait été amené à aller au labo cette nuit-là, exceptionnellement, car les contremaîtres disposaient sur place des instruments nécessaires aux tests de contrôle. À cause d’un incident sur une trieuse, il avait dû prélever un échantillon pour faire un test de tamisage. De jour, il aurait suffi de passer un coup de fil au labo, et quelqu’un s’en serait chargé. De nuit, il avait dû y aller seul.
Il n’avait pas été surpris d’y voir de la lumière mais n’avait pas compris pourquoi on ne pouvait y entrer. Une odeur insolite l’avait aussi intrigué. Même si la pompe hydraulique fonctionnait, son bruit n’aurait pas dû empêcher Verdoux d’entendre quand, à plusieurs reprises, il avait frappé à la porte et à la fenêtre. Lorsqu’il avait téléphoné sans succès depuis son local, il avait commencé à se douter qu’il s’était passé quelque chose d’anormal. Avec Nicolas Rimaud, l’électricien, Daniel Hannet, l’affûteur et Gaston Fertet, un cariste, qui ne travaillaient pas directement sur la chaîne, ils avaient décidé d’intervenir.
Gaston Fertet avait brisé la vitre et était entré derrière Pourtaud. En évoquant ce moment difficile, bien qu’il ait avoué ne pas apprécier Verdoux, le contremaître eut un moment d’émotion qui lui noua la gorge. Il se reprit et poursuivit :
— Vous imaginez le tableau ? Épouvantable !
— Je vous comprends, j’ai vu les photos.
— Gaston m’accompagnait. Quand les copains ont vu nos mines, ils ont vite compris. Je n’avais plus de jambes et Gaston était plié en deux, en train de vomir dans la neige. J’ai demandé à Daniel Hannet d’appeler les gendarmes.
— Avant qu’ils n’arrivent, est-ce que quelqu’un était toujours posté à la fenêtre et à la porte ?
— Absolument. J’ai tout de suite réalisé qu’il était important de garantir l’état des lieux tels que nous les avions trouvés. J’ai exigé de Nicolas Rimaud qu’il demeure à la porte, et moi je suis resté avec Gaston à la fenêtre. Les gendarmes sont arrivés très vite, je suis entré avec le chef Courtay. Lui aussi a été impressionné. Ensemble, nous avons constaté que la clé était sur la porte à l’intérieur. C’est lui qui l’a ouverte. Il a demandé à son jeune collègue d’appeler des renforts. Après, j’avoue que j’ai un trou de mémoire. Chatel est venu très vite, a pris la production en mains car je n’en étais plus capable. Un chic type, ce Chatel. Le lendemain, il m’a téléphoné pour me dire que je pouvais me reposer puisque l’usine était arrêtée. Après, c’était ma semaine de repos. J’ai beaucoup de mal à dormir depuis cette nuit-là…
— Que pensez-vous de la conclusion des gendarmes ?
— Que voulez-vous dire ?
— En d’autres termes, estimez-vous aussi que la mort de Verdoux est un accident ?
— Dame ! je suis bien placé pour savoir qu’il était enfermé à l’intérieur et qu’il n’y avait personne d’autre… Je ne vois pas d’autre explication.
— Comment pouvez-vous être sûr qu’il était seul ?
— Avant l’arrivée des gendarmes, nous avons surveillé les issues. Après, ils ont fouillé partout. S’il y avait eu quelqu’un, ils l’auraient trouvé…
— Vous souvenez-vous d’un détail particulier de cette nuit-là ?… Quelque chose d’inhabituel, en dehors de l’accident.
— Ma foi non, j’avais eu ma dose !
— Je vous remercie. Je vais vous laisser. Mais il est possible que j’aie besoin de vous revoir.
— Revenez dîner, cela me fera plaisir.
En arrivant à l’hôtel, Quentin s’enquit sans tarder de la santé de son chef.
— Il a l’air un peu mieux, dit l’aubergiste fier de jouer au médecin, mais il a toujours une forte fièvre. Avec la grippe, il n’y a malheureusement rien à faire. Il faut attendre que ça passe.
Quentin monta et entrouvrit doucement la porte de la chambre. Gradenne ne dormait pas.
— Entrez, Bruchet, mais tenez-vous à distance, sait-on jamais, je ne veux pas vous contaminer. Vous rentrez bien tard, dites-moi…
— D’abord, comment vous sentez-vous ?
— Pas terrible, j’ai essayé de me lever pour me raser, mais je me suis vite recouché, la tête me tournait. Et vous, qu’avez-vous découvert ?
– À dire vrai, pas grand-chose. Je crois avoir un bon contact avec le personnel. Le contremaître de l’équipe C, celui qui a découvert Verdoux, m’a fait l’effet d’un brave homme encore tout retourné par ce drame. Il y a aussi quelques bizarreries au labo que j’aimerais bien éclaircir.
— Racontez-moi tout ça, je suis curieux.
Quentin s’assit à côté de Gradenne qui se redressa sur son oreiller, et reprit par le menu toute son activité de la journée.
— Eh bien, vous n’avez pas chômé, Bruchet. À ce train-là, nous serons vite rentrés.
Quentin expliqua les circonstances de l’accident de Verdoux telles qu’elles lui apparaissaient, en rapprochant ses propres constatations du rapport de l’adjudant et des commentaires de Guardac. Ensuite, il raconta en détail la rencontre imprévue avec Lambard et Borrenzo. Il annonça aussi son intention de retourner cette nuit dans l’usine.