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Un jeu cruel

Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:

Duncan Chalk est à la tête d’une entreprise de divertissements florissante, les plus grands sites touristiques lui appartiennent, et il a la particularité de se nourrir des émotions et des souffrances d’autrui. Afin d’assouvir ses appétits et ceux d’un public toujours plus avide d’images-chocs, il met sous les feux des projecteurs deux êtres brisés, deux monstres que tout sépare : Lona Kelvin, une adolescente de dix-sept ans à qui on a prélevé des centaines d’ovules, jeune vierge mère de cent enfants ; Minner Burris, astronaute remodelé, reconstruit de la tête aux pieds par d’impitoyables extraterrestres. De leur rencontre va naître une histoire riche en émotions, à même de satisfaire les besoins des gens normaux, monstres assoiffés de sensations fortes. Ode à la tolérance, critique acerbe de la société du spectacle, histoire d’amour improbable… Avec Un jeu cruel, grand roman de science-fiction, Robert Silverberg fait preuve, une fois de plus, de son immense talent.
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— Plus vite je pourrai être débarrassé de cette chose, mieux cela vaudra, répondit-il après un silence.

— Parfait ! Le problème qui se pose maintenant est de vous faire traverser cette période de cinq ans. Voici ce que je vous propose : nous allons essayer tout au moins de modifier votre physionomie afin que vous puissiez avoir des contacts sociaux jusqu’au moment où le transfert sera réalisable. Qu’en pensez-vous ?

— C’est impossible. J’ai déjà étudié cette idée avec les médecins qui m’ont examiné à mon retour. Je suis bourré d’anticorps étrangers et je rejette toutes les greffes.

— Le croyez-vous vraiment ? Ne pensez-vous pas que ces médecins vous ont raconté des mensonges qui les arrangeaient ?

— Je le crois vraiment.

— Eh bien, laissez-moi vous envoyer dans une clinique. On fera des tests pour confirmer le verdict. S’il s’avère exact, nous n’en parlerons plus. Dans le cas contraire, nous tâcherons de vous rendre l’existence un peu plus facile. D’accord ?

— Pourquoi faites-vous cela ? Que voulez-vous en échange ?

Le colosse pivota sur lui-même et se pencha en avant. Ses yeux n’étaient plus qu’à quelques centimètres du visage de Burris, des lèvres dont le modelé était d’une surprenante délicatesse, un nez fin, des joues massives, des paupières adipeuses.

— Mon prix est exorbitant, dit Chalk à voix basse. Il vous fera reculer jusqu’aux tréfonds de vous-même. Et vous refuserez le marché que je vous propose.

— Quel marché ?

— Je suis entrepreneur de jeux et de divertissements publics. Je ne pourrai récupérer qu’une part infime de l’investissement que je consentirai, mais je veux quand même me rembourser au maximum.

— Quel prix exigez-vous ?

— La totalité des droits d’exploitation commerciale de votre mésaventure. Toute l’histoire. Votre capture par les extraterrestres, votre retour sur la Terre, la façon dont vous vous êtes péniblement ajusté à vos modifications et toute la période de réadaptation ultérieure. Le monde entier sait déjà que trois hommes se sont posés sur une planète appelée Manipool, que deux d’entre eux sont morts et que le troisième est revenu après avoir fait l’objet de manipulations chirurgicales. Après que la nouvelle eut été annoncée, vous avez disparu. Je veux que vous apparaissiez à nouveau au grand jour. Je veux vous montrer redécouvrant votre nature humaine, renouant le contact avec les gens. Je veux que l’on vous voie sortir de l’enfer, triompher finalement de l’expérience catastrophique qui vous a été imposée et en émerger rénové. Purgé. Cela nécessitera de nombreuses atteintes à votre vie privée et je suis convaincu que vous allez refuser. Après tout, on doit s’attendre à…

— C’est une nouvelle forme de torture, n’est-ce pas ?

— En un sens, peut-être, reconnut Chalk.

La sueur perlait à son front. Il était cramoisi, tendu comme s’il approchait d’une sorte de paroxysme émotionnel.

— Purgé, répéta Burris dans un murmure. Vous m’offrez le purgatoire.

— Si vous voulez.

— Je me cache depuis des semaines et, maintenant, il me faudra me montrer tout nu à l’univers pendant cinq ans. C’est bien cela ?

— Tous frais payés.

— Tous frais payés… Oui. Oui ! J’accepte la torture. Je suis votre jouet, Chalk. Seul un être humain serait capable de repousser votre proposition. Mais je l’accepte. Je l’accepte !

Une livre de chair

— Il est à la clinique, dit Aoudad. Les examens ont commencé. Il agrippa les vêtements de la femme. – Enlevez ça, Élise.

Élise Prolisse repoussa la main quémandeuse.

— Chalk lui rendra-t-il vraiment un corps humain ?

— Je n’en doute pas un seul instant.

— Alors, si Marco était revenu vivant, on aurait également pu lui rendre un corps humain ?

— Cela fait trop de si, répondit-il prudemment. Marco est mort. Défaites-vous.

— Attendez. Est-ce que je pourrais rendre visite à Burris à la clinique ?

— Je pense que oui. Que lui voulez-vous ?

— Lui parler, c’est tout. Il est le dernier à avoir vu mon mari vivant. Il pourra me dire comment Marco est mort.

— Il vaudrait mieux que vous restiez dans l’ignorance. Il est mort alors qu’ils étaient en train de le transformer en une créature semblable au monstre que le survivant est devenu. Si vous voyiez Burris, vous vous rendriez compte qu’il est préférable pour Marco d’être mort.

— Tout de même…

— Il vaudrait mieux que vous restiez dans l’ignorance, répéta Aoudad.

— Dès son retour, j’ai demandé à le voir, murmura Élise d’une voix pensive. Je voulais parler de Marco avec lui. Et l’autre, Malcondotto… il a laissé une veuve, lui aussi. Mais notre requête a été repoussée. Ensuite, Burris a disparu de la circulation. Vous pourriez me conduire auprès de lui.

— C’est pour votre bien que l’on vous en a empêchée.

Ses mains glissèrent le long du corps de la femme, cherchant les fermetures magnétiques pour les dépolariser. Le vêtement d’Élise s’ouvrit, dévoilant des seins lourds d’une blancheur cadavérique aux aréoles violacées. Un désir lancinant déchirait Aoudad. Élise emprisonna ses poignets.

— Vous m’aiderez à rencontrer Burris ?

— Je…

— Vous m’aiderez à rencontrer Burris.

Cette fois, ce n’était plus une question.

— Oui. Oui.

Elle libéra ses poignets et Aoudad, tremblant, la dépouilla de ses derniers voiles. C’était une belle femme dans sa maturité. Charnue mais belle. Ah ! Ces Italiennes ! La peau blanche et le cheveu noir. Sensualissima ! Si elle veut voir Burris, eh bien, qu’elle le voie ! Chalk serait-il mécontent ? Il avait déjà précisé quelle était la conjonction qu’il souhaitait réaliser. Burris et la petite Kelvin. Mais pourquoi pas, d’abord, Burris et la veuve Prolisse ? L’esprit d’Aoudad tournait à plein régime.

Élise contempla avec admiration le corps svelte et nerveux penché au-dessus du sien. Elle était maintenant entièrement nue et Aoudad laissait son regard errer sur une immensité blanche ponctuée d’îlots noirs et rouges.

— Vous organiserez un rendez-vous pour demain, dit-elle.

— Oui. Pour demain.

Il s’écroula sur la femme nue. Un bandeau de velours noir encerclait sa cuisse potelée en signe de deuil. Elle portait le deuil de Marco Prolisse, incompréhensiblement condamné à mort par des créatures incompréhensibles sur une planète incompréhensible. Pover’uomo ! La chair d’Élise était un brasier incandescent. Aoudad s’enfonça dans la vallée tropicale qui s’offrait à lui. Presque aussitôt, un cri d’extase étranglé jaillit de ses lèvres.

Comme deux errants dans la nuit

La clinique, un bâtiment long et bas en forme d’U orienté d’ouest en est, se dressait à la limite du désert. Le matin, le soleil levant dardait ses feux sur la façade horizontale enserrée entre ses deux jambages parallèles. C’était une construction de grès gris teinté de rouge. À l’ouest, c’est-à-dire derrière la section principale, s’étirait l’étroit ruban d’un jardin juste au delà duquel commençait l’immensité brunâtre du désert.

Un désert qui n’était pas entièrement dénué de vie. De sombres bouquets d’armoise le mouchetaient ici et là. Sous la surface calcinée du sol s’enchevêtraient les couloirs creusés par les rongeurs. Le jour, on pouvait y voir des sauterelles et, la nuit, avec un peu de chance, des rats-kangourous. Cactées, euphorbiacées et autres plantes grasses croissaient en abondance.

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