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Un jeu cruel

Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:

Duncan Chalk est à la tête d’une entreprise de divertissements florissante, les plus grands sites touristiques lui appartiennent, et il a la particularité de se nourrir des émotions et des souffrances d’autrui. Afin d’assouvir ses appétits et ceux d’un public toujours plus avide d’images-chocs, il met sous les feux des projecteurs deux êtres brisés, deux monstres que tout sépare : Lona Kelvin, une adolescente de dix-sept ans à qui on a prélevé des centaines d’ovules, jeune vierge mère de cent enfants ; Minner Burris, astronaute remodelé, reconstruit de la tête aux pieds par d’impitoyables extraterrestres. De leur rencontre va naître une histoire riche en émotions, à même de satisfaire les besoins des gens normaux, monstres assoiffés de sensations fortes. Ode à la tolérance, critique acerbe de la société du spectacle, histoire d’amour improbable… Avec Un jeu cruel, grand roman de science-fiction, Robert Silverberg fait preuve, une fois de plus, de son immense talent.
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Et six mois plus tard, cent bébés gigotants venaient au monde.

Un néologisme fleurit alors sur toutes les lèvres : centuplés.

Pourquoi pas ? Une mère, un père… le reste n’était que péripéties… Les femmes vecteurs, les matrices de métal avaient fourni leur chaleur aux embryons et les avaient nourris, mais elles n’étaient pas les mères de ces enfants.

Qui était la mère ?

Le père ne comptait pas. L’insémination artificielle était une vieille lune. Un seul mâle pouvait – statistiquement, tout au moins – féconder toutes les femmes que comptait la Terre en l’espace de deux jours. Que le sperme d’un homme eût procréé cent bébés d’un seul coup ne présentait strictement aucun intérêt.

Mais la mère… Il était entendu que son identité demeurerait secrète. Qu’elle entrerait dans les annales de la médecine sous le nom de « donneuse anonyme ». Cependant, c’était une trop belle histoire. D’autant plus que l’intéressée n’avait pas encore dix-sept ans. Qu’elle était célibataire. Et vierge, techniquement parlant – les médecins étaient catégoriques.

Deux jours après la naissance simultanée des centuplés, le nom et l’exploit de Lona occupaient la une des journaux.

Elle fit face, frêle et tremblante, aux flashes qui crépitaient.

— Est-ce que ce sera vous qui choisirez le nom des bébés ?

— Qu’avez-vous éprouvé quand on vous a prélevé vos ovules ?

— Quelle impression cela fait-il d’être la mère de la famille la plus nombreuse qui ait jamais existé dans l’histoire humaine ?

— Acceptez-vous de m’épouser ?

— Venez vivre avec moi et soyons amants.

— Un demi-million d’unités pour l’exclusivité de vos Mémoires !

— Vous n’avez jamais connu un homme ?

— Comment avez-vous réagi quand on vous a expliqué le but de l’expérience ?

— Avez-vous rencontré le père ?

Cela avait duré un mois. Les projecteurs faisaient rougir la peau claire de Lona. Elle avait les yeux injectés, son visage était défait. Un bombardement de questions. Les médecins étaient là pour orienter ses réponses. C’avait été son heure de gloire. Quelque chose d’affolant, d’ahurissant. Et les médecins étaient presque aussi furieux qu’elle. Son nom n’aurait jamais dû être rendu public. Seulement, une blouse blanche avait accepté une enveloppe et le torrent avait rompu ses digues. Ce qui était fait était fait et les hommes de science en étaient réduits à s’efforcer de chapitrer Lona pour l’empêcher de commettre trop de gaffes. En fait, elle n’était guère loquace. Son mutisme tenait à sa peur et à son ignorance. Que pouvait-elle dire au monde ? Qu’est-ce que le monde attendait d’elle ?

L’espace de quelque temps, elle en fut la huitième merveille. Tous les juke-boxes débitaient la chanson composée en son honneur – la triste complainte de la mère des centuplés sur fond de batterie. On la serinait partout et Lona ne pouvait plus supporter de l’entendre. Viens faire un bébé avec moi, jolie môme. Viens en faire encore cent. Ses amies, comprenant qu’évoquer la Chose l’embarrassait, parlaient délibérément de tout et de n’importe quoi avec elle, sauf de cela. Finalement, elles cessèrent de la voir. Lona ne fréquentait plus personne. Des inconnus voulaient savoir ce que ça faisait comme effet d’avoir tant de bébés. Que pouvait-elle répondre ? Elle n’en savait pour ainsi dire rien. Pourquoi avait-on écrit une chanson sur elle ? Pourquoi tous ces commérages, toute cette inquisition ? Qu’est-ce qu’on lui voulait ?

Certains considéraient que c’était blasphématoire et les prêtres tonnaient en chaire. Lona sentait l’odeur sulfureuse des brasiers infernaux. Les bébés criaient, se trémoussaient et gargouillaient. Un jour, elle alla les voir. Elle éclata en sanglots et en prit un dans ses bras. On le lui enleva et on le replaça dans son environnement aseptique. Interdiction fut faite à Lona de revenir.

Des centuplés. Cent marmots possédant le même patrimoine génétique. À quoi ressembleraient-ils ? Comment grandiraient-ils ? Était-il possible de vivre dans le même monde que cinquante frères et cinquante sœurs ? Cela faisait partie de l’expérience qui devait se prolonger pendant toute une génération. Les psychologues étaient passionnés. On savait beaucoup de choses sur les quintuplés. On avait un peu étudié les sextuplés et, trente ans auparavant, il y avait eu des septuplés sur lesquels on s’était brièvement penché. Mais des centuplés ! C’était un domaine de recherches absolument neuf et illimité.

Mais Lona n’était plus dans la course. Sa participation avait pris fin dès le premier jour. Une infirmière souriante lui avait passé entre les cuisses quelque chose de frais qui picotait. Puis il y avait eu des hommes qui regardaient son corps avec indifférence. Une piqûre. Une sorte de brume qui ne l’avait pas empêchée de se sentir pénétrée. Pas d’autres sensations. Et c’était fini. « Merci, mademoiselle Kelvin. Passez à la comptabilité retirer votre chèque. » Le contact de linge frais sur sa peau. Dans une autre partie du bâtiment on commençait à manipuler les ovules prélevés.

Mes bébés, mes bébés.

Toutes ces lumières me font mal aux yeux !

Quand vint le temps de se suicider, Lona se rata. Les docteurs qui étaient capables d’insuffler la vie à un infime grain de matière pouvaient aussi préserver la vie de la créature qui était la source de ce grain de matière. Ils remirent Lona sur pied et l’oublièrent aussitôt.

Celle qui avait été l’idole du monde pendant neuf jours retomba le dixième dans l’obscurité.

Elle avait retrouvé l’obscurité mais pas la paix. La paix, ça ne s’octroie pas. Il faut la conquérir, la trouver en soi-même, et c’est ardu. Lona, retournée à l’anonymat, ne pouvait plus être la même femme qu’auparavant car, quelque part, cent bébés grandissaient et profitaient. Ce n’était pas seulement à ses ovaires mais aux tissus même de sa vie qu’on les avait arrachés, et elle en était encore révulsée.

Elle frissonna dans les ténèbres.

Un jour, je recommencerai, se promit-elle. Bientôt. Et cette fois, personne ne le saura. Cette fois, ils me laisseront tranquille. Je dormirai longtemps.

Au commencement était le verbe

Pour Burris, c’était un peu comme une nouvelle naissance. Il y avait si longtemps qu’il était resté claquemuré que sa chambre était devenue en quelque sorte un asile définitif.

Néanmoins, Aoudad fit de son mieux pour que l’accouchement fût le moins pénible possible. Ils sortirent à minuit, à l’heure où la ville dormait. Burris avait revêtu une houppelande à capuchon qui lui donnait tellement l’impression de jouer les conspirateurs qu’il ne put s’empêcher de sourire, bien qu’il jugeât ce travestissement nécessaire. Le capuchon dissimulait bien son visage et s’il prenait soin de garder la tête baissée, il était à l’abri des éventuels regards. En se dirigeant vers le tube de descente, il fit une petite prière pour que personne d’autre ne l’empruntât. Son vœu fut exaucé, mais au moment où il franchissait la porte, un lumiglobe qui passait par là l’éclaira fugitivement à l’instant précis où surgissait un autre résident. L’homme s’immobilisa et regarda sous la capuche. L’expression de Burris demeura inchangée. L’autre cilla devant le spectacle inattendu qui s’offrait à ses yeux.

Ce masque ravagé, déformé, ce regard glacé… il poursuivit son chemin. Cette nuit, il aurait des cauchemars. Mais mieux valait le cauchemar d’une nuit, se dit Minner, qu’un cauchemar comme le sien, imbriqué à la trame même de sa vie.

Un véhicule attendait devant l’immeuble.

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