Un jeu cruel
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 2-277-11800-1
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:
Elle éprouva un intense sentiment de jalousie. Oui, cet homme avait souffert, mais bientôt, il n’y paraîtrait plus. Il ne s’agissait là que d’une douleur superficielle. Extérieure. Les chirurgiens le renverraient en pleine forme, robuste et vigoureux, beau, à sa femme, à ses…
… à ses enfants.
La porte s’ouvrit et une infirmière entra. Une infirmière humaine, pas un robot. Pourtant, elle aurait aussi bien pu être une mécanique. Son sourire était vide, impersonnel.
— Vous êtes levée, mon petit ? Avez-vous bien dormi ? Non, ne répondez pas, bougez seulement la tête. C’est très bien ! Je suis venue pour vous préparer. Nous allons nous occuper de vos petits poumons. Cela ne vous fera pas le moindre mal. Vous vous endormirez et, quand vous vous réveillerez, vous respirerez comme un rêve !
C’était la stricte vérité. Comme d’habitude.
Quand on la ramena dans sa chambre, c’était le matin. Lona en déduisit que l’opération avait duré plusieurs heures et qu’on l’avait mise au frigo après l’intervention. Elle était, elle aussi, enveloppée de pansements. Une vraie momie. Ils l’avaient ouverte, ils avaient remplacé les parties endommagées de ses poumons et l’avaient recousue. Elle ne souffrait pas. Le lancinement de la douleur viendrait plus tard. Aurait-elle une cicatrice ? C’était rare, à présent, mais cela arrivait quand même parfois. Un sillon rougeâtre et déchiqueté courant entre sa gorge et son sternum… Non, pas de cicatrice ! Surtout pas !
Elle avait espéré mourir sur la table d’opération. C’était sa dernière chance. Eh bien, non ! Elle rentrerait chez elle vivante et en parfait état.
Le grand type était encore en train de se promener dans le jardin. Seul, cette fois. On lui avait enlevé ses pansements. Il lui tournait le dos et Lona distinguait sa nuque glabre, la saillie de son maxillaire. Et il paraissait toujours aussi passionné par les cactus. Qu’est-ce qui pouvait bien l’attirer dans ces plantes affreuses ? Il se mit à genoux pour en tâter les piquants. Se releva. Pivota sur lui-même.
Oh ! Le pauvre homme !
Lona eut un sursaut à la vue de son visage. Il était trop loin pour qu’elle puisse en déceler tous les détails, mais sa difformité la médusait néanmoins. On avait rapetassé ce visage brûlé, mais pourquoi ne lui avait-on pas donné forme humaine ? Pourquoi l’avait-on laissé dans cet état ?
Elle était incapable de détourner les yeux. Cette physionomie synthétique, et artificielle la fascinait. Le convalescent se dirigeait d’un pas tranquille vers le bâtiment. Il marchait lentement, d’un pas assuré. Il débordait d’énergie. C’était un homme capable de supporter la douleur. Lona avait de la peine pour lui. Elle aurait voulu pouvoir lui venir en aide.
Je suis idiote, se dit-elle. Il a une famille. Il s’en sortira.
Il n’est point de fureur dans l’enfer
Burris apprit la mauvaise nouvelle le cinquième jour de son hospitalisation.
Il était dans le jardin selon son habitude. Aoudad l’y rejoignit.
— Toute greffe de peau est impossible. Les médecins sont formels. Vous êtes un bouillon d’anticorps invraisemblable.
— Je le savais.
La voix de Burris était calme.
— Votre propre peau se rejette elle-même.
— Il m’est difficile de le lui reprocher.
Ils passèrent devant le saguaro.
— Vous devriez mettre un masque. Ce n’est pas très confortable mais on arrive à faire des choses formidables aujourd’hui. Pratiquement, le masque respire. Il est fait d’une matière plastique poreuse. Il ne vous faudrait pas plus d’une semaine pour vous y habituer.
— Je réfléchirai.
Burris s’agenouilla devant un petit cactus. Des rangées d’épines convergeaient vers son pôle. Il commençait à bourgeonner. Un écriteau luminescent était planté dans la terre. Minner le lut tout haut :
— Echinocactus grusonti.
— C’est extraordinaire, cette fascination que le cactus exerce sur vous, remarqua Aoudad. Comment cela se fait-il ? Que leur trouvez-vous ?
— Ils sont beaux.
— Vous trouvez ? Ce ne sont que des pelotes d’épingles !
— Je les aime. Je voudrais pouvoir vivre éternellement dans un jardin de cactus. – Du bout du doigt, Burris effleura un piquant. – Savez-vous que, sur Manipool, il n’y a pour ainsi dire rien d’autre que des plantes grasses bardées d’épines ? Bien sûr, le terme de cactus ne leur convient pas, mais ces végétaux ont à peu près le même aspect. Manipool est un monde aride. Il y a une ceinture pluviale dans les régions polaires mais plus on approche de l’équateur, plus la sécheresse augmente. Là, il pleut une fois tous les cent mille ans et guère plus souvent dans les zones tempérées.
— Auriez-vous le mal du pays ?
— N’exagérons rien. Néanmoins, c’est là-bas que j’ai compris la beauté des épines.
— Des épines ? Mais elles piquent !
— Justement. Cela fait partie de leur beauté.
— On croirait entendre Chalk, murmura Aoudad. La douleur est instructive, comme il dit. Elle enrichit. Et les épines sont belles. Moi, je préfère les roses.
— Les roses ont aussi des épines, laissa tomber Burris d’une voix égale.
Aoudad parut déconcerté.
— Alors, disons les tulipes.
— L’épine n’est jamais qu’une feuille hautement évoluée, rétorqua Minner. C’est le résultat de l’adaptation à un environnement inhospitalier. Les cactus ne peuvent pas transpirer comme les plantes feuillues. Alors, ils se sont adaptés et je regrette que vous trouviez laide une adaptation aussi élégante.
— J’avoue ne m’être jamais posé toutes ces questions. Écoutez-moi, Burris, Chalk voudrait que vous restiez encore une ou deux semaines à la clinique pour subir d’autres tests.
— Mais si une opération esthétique est impossible…
— Les médecins aimeraient procéder à un examen général dans la perspective de la transplantation corporelle.
Burris opina.
— Je vois. – Il leva les yeux vers le pâle soleil hivernal dont les rayons affaiblis caressèrent son visage défiguré. – Ce que c’est bon de baigner à nouveau dans la lumière du soleil ! Savez-vous que je vous suis reconnaissant, Bart ? Vous m’avez obligé à sortir de mon trou, à quitter cette ténébreuse nuit de l’âme. Ça me fait l’effet d’un dégel. Tout se libère, tout bouge en moi. Peut-être que mes métaphores se télescopent ? Je suis déjà beaucoup moins rigide, vous ne trouvez pas ?
— Avez-vous recouvré assez de souplesse pour recevoir une visite ?
Burris fut immédiatement sur ses gardes.
— La visite de qui ?
— De la veuve de Marco Prolisse.
— Élise ? Je la croyais à Rome.
— Rome n’est qu’à une heure d’ici. Elle a follement envie de vous voir. Elle prétend que les autorités l’ont empêchée de prendre contact avec vous. Je ne voudrais pas vous forcer la main, mais à mon avis, il serait bon que vous la receviez. Vous n’avez qu’à remettre vos pansements.
— Non, plus jamais. Quand doit-elle arriver ?
— Elle est déjà là. Vous n’avez qu’un mot à dire et je vous mettrai en présence.
— Soit. Qu’elle vienne me rejoindre dans le jardin. On se croirait presque à Manipool, ici.
Aoudad demeura bizarrement silencieux. Enfin, il laissa tomber :
— Recevez-la dans votre chambre.