Un jeu cruel
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 2-277-11800-1
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:
— Chalk n’a pas l’habitude de recevoir des visites à cette heure-ci, dit Aoudad. Mais il s’agit de quelque chose de tout à fait particulier, comprenez-le bien. Il entend vous manifester toute sa considération.
— C’est merveilleux, répondit sombrement Burris.
Ils prirent place dans la voiture. C’était comme s’il quittait une matrice pour s’engouffrer dans une autre, plus exiguë mais, aussi, plus confortable. Burris s’assit sur une banquette assez large pour que plusieurs personnes puissent y tenir à l’aise mais manifestement dessinée pour s’emboîter à une unique mais colossale paire de fesses. Aoudad s’installa à côté de lui sur un siège plus normal et la voiture démarra dans un soyeux vrombissement de turbines. Ses capteurs intégrèrent les signaux de l’autoroute la plus proche. Bientôt, ils quittèrent les rues de la ville et s’élancèrent sur une route privée.
Les glaces, et c’était une bonne chose, était opacifiées et Burris rabattit son capuchon. Il s’habituait ainsi par petites étapes à se montrer aux autres. Aoudad, qui semblait indifférent à ses mutilations, était un excellent sujet pour s’entraîner.
— Avez-vous envie de quelque chose ? lui demanda-t-il. Une boisson, de quoi fumer ou un quelconque stimulant ?
— Non, merci.
— Est-ce que vous pouvez boire ou fumer dans l’état où vous êtes ?
Burris eut un sourire lugubre.
— Essentiellement, mon métabolisme est toujours le même que le vôtre. C’est la tuyauterie qui est différente. Je mange et je bois les mêmes choses que vous, mais pour l’instant, je ne veux rien.
— Je vous demandais cela par simple curiosité. Excusez-moi.
— Vous êtes tout excusé.
— Et en ce qui concerne les fonctions corporelles…
— Ils ont amélioré le système excréteur. Pour ce qui est de la fonction de reproduction, j’ignore ce qu’ils ont fait. Mes organes sont toujours à leur place. Mais quant à savoir s’ils fonctionnent… je n’ai pas eu la tentation de faire l’expérience.
Un tic spasmodique fit tressaillir la joue gauche d’Aoudad et Burris enregistra sa réaction. Pourquoi s’intéresse-t-il tellement à ma vie sexuelle ? Lubricité naturelle ? Ou autre chose ?
— Excusez ma curiosité, répéta Aoudad.
— C’est déjà fait.
Quand il se laissa aller contre le dossier de son siège, celui-ci eut un comportement bizarre. Peut-être le massait-il. Burris était indubitablement en état de tension et le malheureux fauteuil faisait de son mieux pour le conforter. Malheureusement, il était programmé pour quelqu’un de plus corpulent et il bourdonnait comme s’il était en surcharge. Était-ce la différence de taille qui le désorientait ? se demanda Minner. Ou sa nouvelle anatomie qui lui faisait perdre son latin ?
Quand il mentionna la chose à Aoudad, ce dernier coupa le courant et Burris sourit en se félicitant de sa maîtrise de soi. Il n’avait pas dit un mot plus haut que l’autre depuis l’arrivée d’Aoudad. Il était calme comme l’œil de la tempête. Parfait, parfait ! Il était resté trop longtemps replié sur lui-même et, dans sa solitude, il avait laissé sa détresse le débiliter. Cet imbécile d’Aoudad était un ange de miséricorde venu le libérer de lui-même. Je lui dois une fière chandelle, songea Burris avec amusement.
— Nous y sommes. Le bureau de Chalk est là.
Le bâtiment était relativement bas. Il ne comportait pas plus de deux ou trois étages mais il était mis en valeur par les tours qui le flanquaient. Sa longueur contrebalançait son manque de hauteur. À gauche et à droite, l’édifice se développait en une succession d’angles obtus. Burris, utilisant la vision périphérique dont on l’avait doté, l’examina avec attention et conclut qu’il était octogonal. La façade était une surface de métal mat d’une facture parfaitement soignée, artistiquement guillochée. Aucune lumière ne brillait à l’intérieur mais il est vrai qu’il n’y avait pas de fenêtres.
Une ouverture cachée béa soudain sans le moindre bruit. La voiture s’y engouffra et s’immobilisa une fois à l’intérieur. Son panneau coulissa. Burris se rendit compte qu’un homme de petite taille scrutait le véhicule, ses yeux brillants braqués sur lui.
Il tressaillit car il ne s’attendait pas à se trouver nez à nez avec un inconnu, mais, se dominant, il inversa ses sensations et croisa le regard de l’homme. Il faut dire que ce dernier, un personnage courtaud, valait le spectacle, lui aussi. Bien qu’il ne fût pas passé par les mains de chirurgiens maléfiques, il était d’une laideur repoussante : un cou pratiquement inexistant, d’épais cheveux noirs en bataille qui flottaient sur son col, un nez à l’arête étroite, des lèvres incroyablement étirées et minces, pour le moment pincées en une répugnante moue de fascination. Non, ce n’était pas un Adonis.
Aoudad fit les présentations :
— Minner Burris… Leontes d’Amore, l’un des collaborateurs de Chalk.
— Il est réveillé et il vous attend.
La voix d’Amore elle-même était désagréable.
Et pourtant, songea Burris, il brave le monde extérieur tous les jours.
Il rabattit son capuchon et se laissa aspirer par tout un réseau de tubes pneumatiques. Finalement, il émergea dans une pièce titanesque qui devait normalement grouiller d’activité. Mais à cette heure, les bureaux étaient déserts et les écrans éteints. Elle était éclairée par des champignons thermoluminescents dégageant une lueur douce. Burris repéra une série de barreaux de cristal qu’il suivit des yeux jusqu’à ce que son regard se posât sur un obèse assis comme sur un trône presque à la hauteur du plafond. Ce ne pouvait être que Chalk.
Hypnotisé par la vue de ce poussah, Minner en oublia un moment les lancinements sans nombre qui étaient ses compagnons de tous les instants. Quel gabarit ! Quel amas de chair ! Pour avoir cet embonpoint, ce gros lard avait dû dévorer des troupeaux entiers !
Aoudad invita Burris à avancer sans oser poser tout à fait la main sur le bras de l’astronaute.
— Approchez que je vous voie, fit Chalk. Montez, Burris.
Sa voix était aimable.
Et ce fut le face à face.
Burris se débarrassa de son capuchon et de sa cape. Qu’il me regarde ! Devant cette montagne de lard, pourquoi aurais-je honte ?
L’expression placide de Chalk ne changea pas. Il étudiait Burris attentivement, avec un vif intérêt et sans une ombre de dégoût. Il leva sa main boudinée. Obéissant à cet ordre muet, Aoudad et d’Amore s’éclipsèrent. À présent, Burris et Chalk étaient seuls dans l’immense salle que baignait une lumière tamisée.
— Ils vous ont drôlement arrangé. Pourquoi ? Avez-vous une idée de leurs motifs ?
— Simple curiosité, répondit Burris. Et, aussi, le désir d’apporter des améliorations au modèle original. Ils sont tout à fait humains à leur manière inhumaine.
— À quoi ressemblent-ils ?
— Ils ont une peau parcheminée et crevassée. Je préfère parler d’autre chose.
— Comme vous voudrez.
Chalk ne s’était pas levé. Burris était debout devant lui, les mains croisées. Ses petits tentacules extérieurs se nouaient et se dénouaient. Il y avait un siège à côté de lui. Il s’assit sans attendre d’y être invité.
— Vous avez toute la place qu’il vous faut, ici.
Chalk sourit sans répondre.
— C’est douloureux ?
— Quoi ?
— Votre transformation.
— C’est extrêmement pénible. Les calmants de la pharmacopée terrienne sont à peu près sans effets. Ils ont trafiqué mes circuits nerveux et personne ne sait au juste comment bloquer les sensations. Mais c’est supportable. Il paraît que les culs-de-jatte ont mal aux pieds des années après avoir été amputés. Je suppose que c’est à peu près la même chose.