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Un jeu cruel

Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:

Duncan Chalk est à la tête d’une entreprise de divertissements florissante, les plus grands sites touristiques lui appartiennent, et il a la particularité de se nourrir des émotions et des souffrances d’autrui. Afin d’assouvir ses appétits et ceux d’un public toujours plus avide d’images-chocs, il met sous les feux des projecteurs deux êtres brisés, deux monstres que tout sépare : Lona Kelvin, une adolescente de dix-sept ans à qui on a prélevé des centaines d’ovules, jeune vierge mère de cent enfants ; Minner Burris, astronaute remodelé, reconstruit de la tête aux pieds par d’impitoyables extraterrestres. De leur rencontre va naître une histoire riche en émotions, à même de satisfaire les besoins des gens normaux, monstres assoiffés de sensations fortes. Ode à la tolérance, critique acerbe de la société du spectacle, histoire d’amour improbable… Avec Un jeu cruel, grand roman de science-fiction, Robert Silverberg fait preuve, une fois de plus, de son immense talent.
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Burris haussa les épaules tout en caressant les piquants des cactus.

— Comme vous voudrez.

Quand il entra dans le bâtiment, les infirmières, les ambulanciers, les malades dans les chaises roulantes, les techniciens, les médecins, tout le monde le regarda. Deux robots toutes mains eux-mêmes le scrutèrent étrangement, s’efforçant de comparer son aspect à l’image programmée des configurations corporelles emmagasinées dans leurs circuits. Cela était égal à Burris. Sa gêne se dissipait rapidement, jour après jour. Les pansements dont on l’avait empaqueté au début lui paraissaient maintenant ridicules. C’est comme de se promener nu en public, songea-t-il. Au début, c’est impensable. Et puis, peu à peu, cela devint supportable et, finalement, on en prend l’habitude. Il faut s’habituer à son moi.

Pourtant, l’idée de cette entrevue avec Élise Prolisse l’embarrassait.

Quand on frappa à la porte, il était devant la fenêtre en train de contempler le jardin. Une impulsion de dernière minute – était-ce du tact ? ou de la peur ? – l’empêcha de se retourner quand elle entra. Elle referma timidement. Il y avait cinq ans qu’il ne l’avait pas vue mais il se souvenait d’elle. Une belle femme bien en chair, épanouie. Son ouïe affûtée lui révéla qu’elle était seule. Aoudad ne l’avait pas accompagnée. Sa respiration était rauque et hachée. Il entendit qu’elle tirait le verrou.

— Minner ? appela-t-elle doucement. Tournez-vous et regardez-moi, Minner. N’ayez pas peur. Je suis capable de tenir le coup.

C’était autre chose que de se montrer au personnel anonyme de la clinique et Burris eut la surprise de constater que la carapace de sérénité qui le protégeait depuis ces derniers jours se dissolvait rapidement. La panique le prit à la gorge. Il aurait voulu disparaître dans un trou. Mais de l’effroi qui l’étreignait jaillit la cruauté, un désir glacé d’infliger la souffrance. Pivotant sur ses talons, il se planta face à Élise Prolisse et son image s’engouffra dans les grands yeux noirs de la femme.

Elle était solide : il fallait bien le reconnaître.

— Oh ! fit-elle dans un souffle. Oh, Minner, c’est… – elle se reprit instantanément –… ce n’est pas tellement effrayant. D’après ce que j’avais entendu dire, je croyais que ce serait beaucoup plus affreux.

— Me trouveriez-vous joli garçon ?

— Vous ne me faites pas peur, contrairement à ce que j’aurais cru.

Elle s’approcha de lui. La tunique noire qui la moulait étroitement avait probablement été vaporisée à la bombe. La mode était aux seins haut placés et ceux d’Élise, très écartés l’un de l’autre, pointaient presque au niveau des clavicules. Le secret était simple : une petite intervention thoracique. La tunique en dissimulait les globes généreux mais que pouvait cacher un film de plastique d’un micron d’épaisseur ? Ses hanches s’évasaient en corolle, ses cuisses étaient deux piliers de chair. Pourtant, elle avait perdu un peu de poids. L’angoisse et les nuits blanches avaient sans aucun doute raboté quelques centimètres de ses fesses semblables à des continents. À présent, elle le touchait presque. Une vertigineuse bouffée de parfum l’assaillit et, sans même s’en rendre compte, Burris déconnecta ses nerfs olfactifs.

Elle prit sa main dans les siennes et le regard de Burris croisa celui d’Élise. La défaillance de la veuve de Prolisse ne dura qu’un instant fugitif.

— Est-ce que Marco est mort courageusement ? demanda-t-elle.

— Il est mort comme un homme. Comme l’homme qu’il était.

— L’avez-vous vu mourir ?

— Non, je n’ai pas assisté à sa mort. Mais j’étais là quand ils sont venus le chercher. Nous attendions que notre tour arrive.

— Vous pensiez que vous mourriez aussi ?

— J’en étais persuadé. J’ai récité la prière des morts pour Malcondotto et il en a fait autant pour moi. Mais j’en suis revenu.

— Comme cela a dû être atroce, Minner !

Elle lui étreignait toujours la main. Elle lui caressait les doigts, elle caressait même le minuscule vermicule préhensible adjacent à son auriculaire. Et Burris la sentit tressaillir au contact de cet odieux appendice. Les yeux écarquillés d’Élise étaient secs. Combien avait-elle d’enfants ? Deux ? Trois peut-être. Néanmoins, elle était encore jeune et débordante de dynamisme. Il souhaitait qu’elle le lâchât. Se trouver aussi près d’elle était troublant. Si basse qu’elle fût dans le spectre électromagnétique, la chaleur qui émanait des cuisses d’Élise était décelable. Il se serait mordu la lèvre pour que se relâche la tension qui l’habitait s’il avait encore pu prendre sa lèvre entre ses dents.

— Quand avez-vous appris ce qui nous était arrivé ? s’enquit-il.

— Lorsque la nouvelle a été diffusée par le relais de Ganymède. On m’a avertie avec beaucoup de précaution mais je dois vous avouer que j’ai eu d’affreux soupçons. Je voulais savoir pourquoi Marco était mort et pas vous. Pardonnez-moi, Minner.

— Il n’y a rien à pardonner. Si j’avais eu le choix, c’est moi qui serais mort et lui qui serait vivant. Malcondotto aussi. Croyez-moi, Élise, ce ne sont pas des paroles en l’air. J’aurais volontiers changé avec lui.

Il avait l’impression d’être hypocrite. Mieux valait être mort que mutilé, bien sûr, mais ce n’était pas de cette façon qu’elle interprétait ses paroles. Elle ne voyait que la noblesse de son attitude – le survivant célibataire prêt à sacrifier sa vie pour celle d’hommes mariés et de pères de famille. Que pouvait-il lui dire ? Il s’était juré de ne pas larmoyer.

— Racontez-moi tout, l’implora-t-elle en le tirant par la main pour qu’il s’asseye sur le lit à côté d’elle. Comment ils vous ont capturés, comment ils vous ont traités, à quoi cela ressemblait. Il faut absolument que je sache !

— Nous nous sommes posés sans histoires. Atterrissage de routine et procédure de contact classique. Une planète pas tellement catastrophique. Sèche. Dans deux millions d’années, elle sera semblable à Mars. Pour le moment, c’est un mélange d’Arizona et de Sonora avec un bon paquet de Sahara en prime. Nous les avons rencontrés. Ils nous ont rencontrés.

Ses yeux à diaphragme se fermèrent. Il sentait le vent brûlant de Manipool, il voyait les pseudo-cactus grisâtres et torturés se dresser à perte de vue sur l’étendue sableuse.

— Ils ont été courtois avec nous. Ils avaient déjà reçu de la visite et la prise de contact n’était pas une nouveauté pour eux. Ils ne connaissent pas la navigation spatiale mais c’est seulement parce que cela ne les intéresse pas. Ils parlent un certain nombre de langues. Malcondotto est parvenu à s’expliquer avec eux. Il était polyglotte. Il a utilisé un dialecte sirien et ça a marché. Ils étaient cordiaux, distants… étrangers. Ils nous ont emmenés.

Au-dessus de lui, un plafond grouillant de formes vivantes. Ni de simples végétaux à phylum primitif, ni des champignons thermoluminescents. Non, des créatures dotées d’une épine dorsale grouillant sur la voûte cintrée.

D’autres choses vivantes se développaient dans des récipients où fermentait une espèce de bouillie. Minuscules, roses, ramifiées, avec des pattes qui s’agitaient.

— Un curieux endroit. Mais pas hostile. Ils nous ont un peu palpés. Nous avons parlé. Fait des observations. Au bout d’un certain temps, nous avons compris que nous étions prisonniers.

Les yeux d’Élise brillaient. Son regard ne quittait pas les lèvres de Burris, attentif aux mots saccadés qui en tombaient.

— Une culture scientifique avancée, sans aucun doute. Presque post-scientifique. Pré-industrielle, en tout cas. Malcondotto pensait qu’ils avaient maîtrisé l’énergie de fusion, mais nous n’en avons jamais eu la certitude absolue. Et, à partir du troisième ou du quatrième jour, nous n’avions plus aucune chance d’obtenir des informations.

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