L'Homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #1
- Год: 1996
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878580761
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
— Quand on regarde de l’eau dans un seau, dit Adamsberg, on voit le fond. On met le bras dedans, on touche quelque chose. Même dans un tonneau, on y arrive. Dans un puits, rien à faire. Même lancer des petits cailloux dedans pour essayer de se rendre compte, ça ne sert à rien. Le drame, c’est qu’on essaie quand même. L’homme, il faut toujours qu’il se « rende compte ». C’est ça qui ne lui vaut que des emmerdements. Vous ne vous imaginez pas le nombre immense de petits cailloux qui sont au fond des puits. Ce n’est pas pour écouter le bruit que ça fait quand ça tombe dans l’eau que les gens les lancent, non. C’est pour se rendre compte. Mais le puits, c’est un truc terrible. Une fois que ceux qui l’ont construit sont morts, plus personne ne peut en savoir quelque chose. Il nous échappe, il nous nargue du fond de son ventre inconnu plein de flotte cylindrique. Voilà ce que fait le puits, à mon idée. Mais combien de flotte ? Jusqu’où la flotte ? Il faudrait se pencher, se pencher pour savoir, jeter des cordes.
— Un truc à se noyer, dit Castreau.
— Évidemment.
— Mais je ne vois pas le rapport avec le meurtre, dit Castreau.
— Je n’ai pas dit qu’il y en avait un, dit Adamsberg.
— Alors pourquoi vous nous racontez l’histoire du puits ?
— Pourquoi pas ? On ne peut pas toujours parler pour être utile. Mais Danglard a raison. Un bouchon de bouteille, une femme, on ne voit pas le lien. C’est ça qui est important.
La femme égorgée avait les yeux ouverts et terrifiés, et la bouche ouverte aussi, presque la mâchoire décrochée. On avait l’impression qu’elle était en train de hurler la grande phrase écrite tout autour d’elle, « Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? »
C’était assourdissant, on avait envie de se boucher les oreilles, alors que pourtant c’était le silence dans tout le groupe de policiers qui bougeait autour du cercle.
Danglard regardait le manteau pas cher de la femme, bien ajusté jusqu’en haut, son cou tranché et le sang qui avait coulé jusqu’à la porte d’un immeuble. Il avait envie de vomir. Pas une fois il n’avait regardé un cadavre sans avoir envie de vomir, ce qui ne le gênait pas. Ça ne lui était pas désagréable d’avoir envie de vomir, ça lui faisait oublier d’autres soucis, les soucis de l’âme, pensait-il en ricanant.
— Elle a été tuée par un rat, un être humain-rat, dit Adamsberg. Les rats sautent à la gorge comme ça.
Puis il ajouta :
— Qui c’est, la dame ?
La petite chérie disait toujours « La dame », « Le monsieur », « La dame est jolie », « Le monsieur veut coucher avec moi », et Adamsberg ne s’était pas défait de cette habitude.
L’inspecteur Delille répondit :
— Elle a ses papiers sur elle, son assassin ne lui a rien pris. Elle s’appelle Madeleine Châtelain, elle a cinquante et un ans.
— Vous avez commencé à regarder le contenu de son sac ?
— Pas dans le détail, mais on ne remarque rien d’intéressant.
— Je voudrais savoir.
— Eh bien, en gros, un journal de tricot, un canif microscopique, des petits savons qu’on donne dans les hôtels, son portefeuille et ses clefs, une gomme en plastique rose, et puis un petit agenda.
— Elle avait noté quelque chose à la page d’hier ?
— Oui, mais pas un rendez-vous, si c’est ce que vous espérez. Elle a noté : « Je ne crois pas que ça soit fantastique de travailler dans un magasin de tricot. »
— Il y en a beaucoup d’autres comme ça ?
— Pas mal en fait. Par exemple, il y a trois jours, elle a écrit : « Je me demande ce que maman pouvait bien trouver de si bon au Martini », et la semaine d’avant : « Pour rien au monde je ne monterais en haut de la tour Eiffel. »
Adamsberg souriait. Le médecin légiste marmonnait que si on ne découvrait pas les cadavres plus vite, fallait pas espérer des miracles, qu’il avait l’impression qu’on l’avait tuée entre vingt-deux heures trente et minuit mais qu’il préférait voir le contenu de l’estomac avant de se prononcer. Que la blessure avait été faite avec un couteau à lame moyenne, après un sérieux coup porté sur l’occipital.
Adamsberg cessa de penser aux petites notes de l’agenda et regarda Danglard. L’inspecteur était pâle, liquide, les bras ballants le long de son corps mou. Il fronçait les sourcils.
— Vous avez vu ce qui ne va pas, Danglard ? lui demanda Adamsberg.
— Je ne sais pas. Ce qui me gêne, c’est que le sang en coulant a recouvert, presque effacé, toute une partie du cercle de craie.
— C’est vrai, Danglard. Et la main de la dame arrive tout au bord du trait. S’il a tracé son cercle après l’avoir égorgée, la craie aurait peut-être dû laisser un sillon dans le sang. Et puis, si j’avais été l’assassin, j’aurais tourné autour de la victime pour tracer le cercle et je ne crois pas que j’aurais frôlé sa main de si près.
— On dirait que le cercle a été tracé avant, c’est ça ? Et que l’assassin aurait ensuite arrangé le corps dedans ?
— Ça y ressemble. Et ça paraît stupide, n’est-ce pas ? Danglard, vous allez vous occuper de ça avec les types du labo, et avec Meunier, le graphologue, si je me rappelle bien son nom. C’est maintenant que les photos de Conti vont nous servir, ainsi que les dimensions de tous les cercles précédents et les échantillons de craie que vous avez prélevés. Il faut comparer tout ça à ce nouveau cercle, Danglard. Il faut arriver à savoir si oui ou non c’est le même homme qui l’a tracé et s’il a été tracé avant ou après le meurtre. Vous, Delille, vous vous occupez du domicile, des voisins, des relations de la dame, des amis. Castreau, vous prenez en charge la question de son lieu de travail, si elle en avait un, et de ses collègues, et de ses revenus. Et vous, Nivelle, vous explorez la famille, les amours et les dissensions, les héritages.
Adamsberg avait parlé sans hâte. C’était la première fois que Danglard le voyait donner des ordres. Il le faisait sans avoir l’air de s’en prévaloir et sans avoir l’air de s’en excuser non plus. C’était curieux, tous les inspecteurs semblaient devenir poreux, perméables au comportement d’Adamsberg. Perméables comme lorsqu’il pleut et qu’on ne peut faire autrement que sa veste soit mouillée. Les inspecteurs devenaient humides et ils commençaient sans s’en rendre compte à faire comme Adamsberg, à avoir des mouvements lents, des sourires, des absences. Celui que ça changeait le plus, c’était Castreau, qui aimait bien les grommellements virils qu’exigeait d’eux leur précédent commissaire, les consignes militaires martelées sans commentaires inutiles, l’interdiction de tourner de l’œil, les portières de voitures claquées, les poings serrés dans les poches des blousons. Aujourd’hui, Danglard reconnaissait mal Castreau. Castreau feuilletait le petit agenda de la dame, il s’en lisait des phrases à voix basse, il jetait des regards attentifs à Adamsberg, semblant mesurer chaque parole, et Danglard se dit que peut-être il allait pouvoir lui confier son problème avec les cadavres.
— Si je la regarde, j’ai envie de vomir, lui dit Danglard.
— Pour moi, c’est autre chose. C’est dans les genoux. Surtout quand c’est des femmes, même des femmes moches comme elle, répondit Castreau.
— Qu’est-ce que tu lis dans l’agenda ?
— Écoute : « Je viens de me faire onduler les cheveux mais je reste moche. Papa était moche et maman était moche. Alors, on ne peut pas rêver. Une cliente a demandé de la laine mohair bleue et je n’en avais plus. Il y a des mauvais jours. »
Adamsberg regarda les quatre inspecteurs remonter en voiture. Il pensait à la petite chérie, à Richard III et à l’agenda de la dame. Un jour, la petite chérie avait demandé : « Est-ce qu’un meurtre, c’est comme un paquet de vermicelles collés ? Est-ce qu’il suffit de les replonger dans l’eau bouillante pour les démêler ? Et l’eau bouillante, c’est le mobile, non ? » Il avait répondu : « Ce qui démêle, c’est plutôt la connaissance, il faut se laisser faire par la connaissance. » Elle avait dit : « Je ne suis pas certaine de comprendre ta réponse », ce qui était normal, parce qu’il ne la comprenait pas non plus dans le détail.