L'Homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #1
- Год: 1996
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878580761
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
Mathilde haussa les épaules. Elle réalisait que Charles Reyer devenait méchant toutes les dix minutes à peu près.
— Et les autres ? répondit Mathilde. Si des gens viennent vous voir, vous n’allumez pas, vous les laissez dans le noir ?
— Envie de tuer tout le monde, dit Charles entre ses dents, comme pour s’excuser.
Il chercha un fauteuil, se cogna dans tous les meubles qu’il ne connaissait pas encore et Mathilde ne l’aida pas. Alors il resta debout et se tourna vers elle.
— Est-ce que je suis à peu près face à vous, là ?
— À peu près.
— Allumez la lumière, Mathilde.
— C’est allumé.
Charles retira ses lunettes et Mathilde regarda ses yeux.
— Évidemment, dit-elle après un moment. N’espérez pas que je vous dise que vos yeux sont très bien comme ça, parce qu’ils sont horribles. Sur votre peau livide, ils vous donnent l’air d’un mort vivant, franchement. Avec les lunettes vous êtes superbe, mais sans, vous ressemblez à une rascasse. Si j’étais chirurgien, mon petit Charles, j’essaierais de vous rafistoler ça, que ça fasse un peu plus propre. Il n’y a aucune raison pour rester comme une rascasse si on peut faire autrement. J’ai un ami qui fait ça bien, il a arrangé un gars après un accident, qui pour le coup ressemblait à un saint-pierre. Pas beau non plus le saint-pierre.
— Et si à moi ça me plaît de ressembler à une rascasse ? dit Charles.
— Merde, dit Mathilde. Vous n’allez pas me fatiguer la vie durant avec votre histoire d’aveugle, bon sang ! Vous avez envie d’être moche ? Très bien, soyez moche. Vous avez envie d’être mauvais comme une gale, d’étriper le monde, d’en faire des lanières très fines ? Très bien, faites-le, mon petit Charles, moi, ça m’indiffère. Vous ne pouvez pas encore le savoir, mais vous tombez mal parce qu’on est jeudi, en plein début de tranche 2, et donc jusqu’à dimanche inclus, le sens moral, je n’en ai plus. La compassion, la consolation patiente, les encouragements clairvoyants, et autres valeurs humanitaires, fini pour la semaine. On naît et on crève, et au milieu on s’échine à perdre notre temps en faisant semblant de le gagner, et c’est tout ce que j’ai envie de dire des hommes. Lundi prochain je les trouverai tous splendides dans les moindres de leurs atermoiements et dans leur trajectoire millénaire, mais pour aujourd’hui, c’est impensable. Pour aujourd’hui, c’est cynisme, débandade, futilité et plaisirs immédiats. Alors vous pouvez bien souhaiter être rascassieux, murènoïde, gargouillard, hydreux à deux têtes, gorgonieux et tératomorphe, ça vous regarde, mon petit Charles, n’espérez pas me démonter. Moi, j’aime tous les poissons, y compris les sales poissons. Donc tout ça, ce n’est pas une conversation pour un jeudi, pas du tout. Vous détraquez ma semaine avec vos crises de revanches hystériques. Ce qui aurait bien été tranche 2 en revanche, c’est d’aller boire un coup au Grondin volant, et je vous aurais présenté la vieille dame qui habite au-dessus. Mais aujourd’hui pas question, vous seriez trop mauvais avec elle. Avec Clémence, il faut procéder avec délicatesse. Ça fait soixante-dix ans qu’elle n’a qu’une seule idée, trouver un amour et un homme, si possible les deux ensemble, la rareté, quoi. Vous voyez, Charles, à chacun ses grandes misères. L’amour, elle en a à revendre, elle arrive à tomber amoureuse rien que sur petite annonce. Elle fait toutes les petites annonces dont elle tombe amoureuse, elle répond, elle y va, elle est humiliée, elle revient, elle recommence. Elle semble un peu idiote, un peu désespérante de gentillesse et d’attentions pénibles, tirant toujours des jeux de cartes des poches de ses gros pantalons pour faire des réussites divinatoires. Avec ça, je vous décris sa tête, puisque vous avez l’idée saugrenue de ne rien voir : un visage pas avenant, maigre et masculin, avec des petites dents piquantes de musaraigne, Crocidura russula, on aurait peur d’y mettre la main. Elle se maquille trop. Je l’ai engagée deux jours par semaine pour reclasser toute ma documentation. Elle est précise et patiente, comme si elle n’allait jamais mourir, et cela me calme parfois. Elle travaille la tête ailleurs, balbutiant ses désirs et ses déconvenues, récapitulant ses rendez-vous hypothétiques, répétant ses déclarations à l’avance, et pourtant elle classe avec application, bien que comme vous elle se moque des poissons. Ce doit être votre seul point commun.
— Vous croyez que je peux m’entendre avec elle ? demanda Charles.
— Ne vous en faites pas, vous ne la verrez pour ainsi dire jamais. Toujours sortie, toujours errante à la recherche de son époux. Et puis vous, vous n’aimez personne, alors, comme disait ma mère, quelle importance ?
— C’est vrai, dit Charles.
Cinq jours plus tard, le jeudi matin, on découvrit un bouchon de bouteille de vin, rue de l’Abbé-de-l’Épée, et rue Pierre-et-Marie-Curie, dans le 5e, une femme égorgée qui tournait les yeux vers le ciel.
Malgré la secousse, Adamsberg ne put s’empêcher de calculer que la découverte avait lieu en début de tranche 2, la tranche du dérisoire, mais que le meurtre avait été commis en fin de tranche 1, la tranche grave.
Adamsberg déambulait dans la pièce avec une expression moins brumeuse que d’habitude, le menton en avant, les lèvres entrouvertes, comme essoufflé. Danglard voyait qu’il était préoccupé, mais qu’il ne donnait pas pour autant l’impression de se concentrer. Leur précédent commissaire, c’était l’inverse. Il était sans cesse bouclé dans ses réflexions. Le précédent commissaire, c’était la rumination perpétuelle. Tandis qu’Adamsberg était ouvert à tout vent comme une cabane en planches, le cerveau à l’air libre, quoi, pensa Danglard. C’est vrai, on aurait pu croire que tout ce qui lui entrait par les oreilles, les yeux ou le nez, de la fumée, de la couleur, du froissement de papier, faisait un courant d’air sur ses pensées et que ça les empêchait de prendre corps. Ce type, se dit Danglard, il est attentif à tout, ce qui fait qu’il ne prête attention à rien. Les quatre inspecteurs commençaient même à prendre l’habitude d’aller et venir dans son bureau sans jamais avoir peur d’interrompre le fil de quoi que ce soit. Et Danglard avait bien vu qu’à certains moments, Adamsberg était plus ailleurs que jamais. Quand il crayonnait, non pas sur le côté de son genou droit replié, mais en tenant le petit papier sur son ventre, alors Danglard se disait : si je lui annonce maintenant qu’un champignon est en train de bouffer la planète jusqu’à ce qu’elle ait la taille d’un pamplemousse, il s’en foutra complètement. Pourtant ce serait très grave, parce qu’on ne pourra pas tenir à beaucoup d’hommes sur un pamplemousse. Il n’y a pas besoin d’être très fort pour comprendre ça.
Florence aussi regardait le commissaire. Depuis sa discussion avec Castreau, elle avait encore réfléchi et annoncé que le nouveau commissaire lui faisait l’effet d’un prince florentin un peu ravagé sur un tableau qu’elle avait vu dans un livre, mais quel livre, c’était la question. En tous les cas, elle aimerait bien, comme dans une exposition, s’asseoir sur une banquette en face pour regarder ça quand elle en avait assez de la vie, assez d’avoir filé son collant, et assez que Danglard lui dise tout le temps qu’il n’avait pas idée où s’arrêtait l’univers, et surtout dans quoi c’était l’univers.
Elle les regarda partir à deux voitures rue Pierre-et-Marie-Curie.
Dans la voiture, Danglard marmonna :
— Un bouchon de bouteille et une femme égorgée, je ne vois pas le lien, ça me dépasse. Je n’arrive pas à me rendre compte de ce que ce type a dans le cerveau.