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Peur sur Montmartre

Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:

Le 18e arrondissement de Paris est le théâtre de crimes inexpliqués. La signature du tueur, comme un dessin d'enfant, laisse les enquêteurs perplexes. Quand des féticheurs s'en mêlent, la panique est à son comble.
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
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— T’es pas un peu frappé, libraire, de faire l’inventaire avant l’année prochaine.

— L’année prochaine, Victor, j’aimerais tout de même te faire remarquer que c’est dans quelques jours. Je réponds à une envie compulsive de nettoyage, le syndrome de la ménagère, ça te dit quelque chose ? Regarde-moi ce bazar !

— Bazar est un euphémisme, à ta place je n’hésiterais pas à parler de bordel.

Le libraire se renfrogna.

— Mêle-toi de tes affaires, la brocante.

Lavigne n’était visiblement pas d’humeur mais, bonne pâte, Lebrognec ne se démontait pas facilement.

— Laisse donc Yann faire le boulot. Il se débrouille tout seul et mieux que toi encore. Je suis sûr qu’on lui a appris à faire ça, à l’école des libraires. J’ai un truc à te montrer au magasin, il faut absolument que tu voies ça.

Thibault Lavigne leva les yeux au ciel. Il essayait de poursuivre sa tâche mais n’avait plus la tête à ce qu’il faisait. Il jeta un volume dans une caisse et regarda Lebrognec par-dessus ses lunettes.

— J’espère que le déplacement en vaut la chandelle, tu vois bien le boulot que j’ai… C’est quoi, cette fois, ta merveille ?

Lebrognec, excité, sautillait.

— Tu vas pas regretter le voyage. Une mocheté pareille, je parie que t’en as jamais vue. Ça vient d’Afrique, je sais pas de quel pays exactement. Paraît que c’est répandu dans toute l’Afrique au sud du Sahara. C’est une statuette grande comme ça.

Il s’y reprit à trois fois pour montrer à son ami la taille exacte de l’objet.

— On appelle ça un fétiche à clous, c’est un truc de sorcier. Avec cette horreur t’es sûr que les mauvais esprits y mettent pas un pied chez toi, encore moins les bons d’ailleurs. Même Dracula il en voudrait pas chez lui. Et pourtant ça plaît, mon vieux, c’est de l’art ethnique. Quand je pense qu’il y a des gens assez bêtes pour mettre du pognon là-dedans !

Le libraire haussa les épaules.

— Bah ! les goûts et les couleurs. Je ne savais pas que tu donnais dans l’art ethnique à présent.

— Non, tu n’y es pas du tout.

Et le brocanteur d’expliquer comment un copain des Puces lui avait déposé l’objet au magasin pour un temps « indéterminé ». À son avis, c’était arrivé à Roissy ni vu ni connu. On camouflait un objet de valeur au beau milieu d’une flopée d’objets artisanaux et hop, le fétiche et ses clous passaient la douane incognito.

— Je serais pas fâché qu’il reprenne son monstre tout de suite, mon pote, je sais pas si je pourrais le supporter chez moi bien longtemps, j’ai peur qu’il me porte la poisse. Et puis, j’aimerais pas avoir des ennuis à cause d’un tel engin.

Le libraire, qui avait décidé d’être désagréable, commençait à s’amuser.

— Tu dis ça parce que tu n’y connais rien, Victor. C’est sûrement un objet passionnant qui a une histoire extraordinaire à raconter.

— T’en as de bonnes toi, avec tes histoires extraordinaires !

Lavigne se détendait petit à petit. L’intrusion du brocanteur lui était bénéfique, ça lui aérait le cerveau. Le brocanteur persista dans son dégoût :

— Je préfère qu’il la garde pour lui, son histoire extraordinaire. Quand tu verras la gueule qu’il tire le fétiche, tu comprendras ce que je veux dire. Tout noir, ficelé de toutes parts et bardé de clous rouillés, des clous dans toutes les parties du corps, et des plumes par-dessus le marché. Le sorcier s’est acharné sur lui, ma parole, c’est pas possible autrement.

À présent, le libraire se plaisait à provoquer son copain brocanteur.

— À mon avis, tu rates quelque chose, Victor, par pure ignorance, dit-il faussement dédaigneux.

— Ben voyons ! Viens voir, je te dis, tu jugeras par toi-même. Je suis sûr que t’as pas ça dans tes bouquins.

Lavigne prit un air offensé.

— Détrompe-toi, nous avons un stock de livres très intéressants sur l’art africain.

— C’est pas de l’art, j’te dis, c’est un truc de sorcier pour jeter des sorts, bons ou mauvais, c’est mon pote antiquaire qui me l’a expliqué.

Lebrognec marchait au quart de tour, Thibault Lavigne jubilait à l’idée qu’il allait bientôt le faire craquer.

— C’est un objet d’art tout de même, Victor.

— Eh bien, je ne regrette pas de donner dans la porcelaine anglaise et les bibelots du XIXe, on dira ce qu’on voudra, c’est plus agréable à regarder.

— Pas plus tard que l’année dernière, tu étais dans ta période Art déco, si ma mémoire est bonne. Et avant les Arts déco, c’était encore autre chose, ironisa Lavigne.

— C’est comme ça, mon vieux, je m’adapte à la clientèle, moi, c’est pas comme certains…

Le libraire encaissa le sous-entendu sans broncher et céda à Victor en le suivant, les deux boutiques n’étant séparées que de quelques mètres, par deux immeubles. De toute façon, il n’avait plus envie de replonger dans son inventaire après un intermède aussi exotique.

— Allons voir ça de plus près, dit-il. Je ferai un saut chez Nadine ensuite. Je n’ai plus de ses nouvelles depuis quatre jours. Ce n’est pas son style de ne pas donner signe de vie, son genre serait plutôt de me harceler au téléphone.

— Elle vient peut-être de réaliser que vous êtes divorcés depuis un bail. Y s’rait temps !

— C’est complètement idiot ce que tu viens de dire, on dirait que tu ne connais pas Nadine, après toutes ces années, lui reprocha Lavigne sur un ton mauvais.

Le bec cloué, Victor marcha derrière le libraire, à petits pas. Sur la porte du magasin, le brocanteur avait accroché un panneau annonçant : Je reviens de suite. En entrant, il se dirigea vers le fond de la pièce, encombrée de meubles, vieilles croûtes et autres objets disparates, extirpa la statuette cachée sous son bureau, et la tendit à son ami. Lavigne prit l’objet, le retourna, le regarda longuement avant de dire avec émotion :

— C’est troublant de prendre entre ses mains un objet d’art, conçu et fabriqué par un autre homme, à l’autre bout de la planète. Ce n’est pas une joie intellectuelle, non, c’est autre chose, le sentiment que l’art est le seul lien véritable qui unisse les hommes à travers le monde. C’est une des rares joies qui me reste encore. Si la présence de ton pensionnaire te gêne, je veux bien m’en charger, nous le déposerons à la librairie en passant. Tu n’as rien à craindre, il sera en sécurité.

— C’est pas d’refus, dit Lebrognec.

Les deux hommes marchèrent côte à côte jusqu’à la rue Eugène-Carrière où se tenaient en enfilade les bureaux et l’appartement de l’éditrice. Dès qu’il sonna à la porte de son ex-femme, Thibault Lavigne eut un mauvais pressentiment qu’il tut pour ne pas paraître alarmiste aux yeux de Victor. Nadine l’avait prévenu qu’elle prendrait quelques jours de repos mais qu’elle ne s’absenterait pas de Paris : son silence était suspect. Il sortit son trousseau de clés qu’il égrena comme un chapelet pour gagner du temps, obsédé à présent à l’idée qu’il eût pu arriver quelque chose à Nadine. Il frappa encore deux fois.

— Ouvre donc ! fit Victor, gagné lui aussi par l’inquiétude.

— Voilà, voilà !

La porte s’ouvrit dans un grincement qui leur était familier à tous les deux. Dans le silence de l’appartement, ils ne perçurent que le tic-tac d’une pendule ancienne que Thibault avait offerte à Nadine. Ils avancèrent avec précaution chacun dans une pièce.

— Thibault ! hurla soudain le brocanteur dans l’embrasure d’une porte.

Gêné par la corpulence de son ami, le libraire le poussa légèrement pour entrer dans le bureau de l’éditrice. Lebrognec tremblait de tout son corps. L’ampleur du drame parut évidente à Thibault Lavigne quand il vit son ex-femme sans vie, à moitié allongée sur le sofa, les bras ballants, la tête en arrière et les yeux vitreux. Il s’approcha. Des traces de sang sur les coussins le persuadèrent qu’elle avait été assassinée. Il entendit un hurlement de bête déchirant qui se prolongea quelques secondes, s’en étonna, avant de comprendre que ce cri épouvantable émanait de sa propre gorge.

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