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Ce genre de choses

Электронная книга - «Ce genre de choses». Краткое содержание книги:

« Longtemps j’ai joué avec les mots des autres.
J’ai voulu jouer avec les miens et puis, tardivement, j’ai constaté que mes mots les uns derrière les autres racontaient des histoires.
Alors pourquoi pas ? »
JEAN ROCHEFORT
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Belmondo, lui, s’en fout. Il fait peur aux filles, presque voyou, fringué à la va-vite. Il a l’air de venir d’ailleurs. Les jeunes filles, affolées, cherchent les soucoupes volantes.

En attendant, il fréquente l’Avia Club d’Issy-les-Moulineaux, un club de boxe dirigé par « M. Dupain », pour lequel Belmondo nourrit une passion sans bornes, à tel point que, si, à la cantine, Belmondo parle de « M. Dupain », un silence respectueux s’impose de lui-même. N’est-ce pas grâce à Dupain que Belmondo arbore un tarbouif cabossé qui signale aux filles du Conservatoire que d’aucune façon il n’est fréquentable ?

Sa stratégie de séduction aussi est peut-être abrupte : mains dans les poches, un clope humide au coin des lèvres, il avoue sans préambule à la jeune fille envisagée son découragement devant la énième défaite de Saint-Étienne-Coulommiers, 3–2, et qui plus est à domicile.

Devant le silence de l’élue, il embraye sur les conditions climatiques, en quelque sorte la pluie et le beau temps, n’obtenant en retour qu’un hochement de tête de celle qu’à 20 ans on idolâtre.

Fidèle à ses habitudes, il attaque son plan B : l’entrée du général Leclerc dans Strasbourg racontée par de Gaulle et empruntée à notre ami Michel Beaune, qui, beaucoup trop tôt, ne fut plus parmi nous. Michel Beaune, dont l’une des spécialités était l’enthousiasme qu’il nourrissait à l’égard de de Gaulle et une connaissance infaillible des faits et gestes de celui-ci. Mais celle que Belmondo déjà adore somnole. Est-elle sortie la veille ?

Plan C alors : malgré nos injonctions antérieures, Belmondo sort de sa poche un petit sifflet à roulette, en use en faisant un clin d’œil complice à l’envisagée afin que commence un match de pets dont il est à la fois l’arbitre et les joueurs. Nous le connaissons, il se passionnera vite et, dans ces cas-là, il oublie tout.

La jeune fille, elle, cherche un appui, un dos de chaise, un radiateur, une colonne de marbre, n’importe quoi, il y a urgence, surtout qu’il vient par contraction d’obtenir un pet conséquent auquel il attribue d’autorité trois points. Enfin il a l’audace d’en faire part à celle qu’à 20 ans on ose regarder, et accompagne l’annonce d’un clin d’œil canaille. Comment oser en faire part à celle qu’à 20 ans on espère ? Dieu qu’il faut être chauvin quand on est si timide.

La jeune fille du Conservatoire abandonne sa colonne, son dos de chaise ou son radiateur, les yeux exorbités et, après un recul territorial d’importance, choisit de s’enfuir, chaloupant dans des directions incertaines, revoyant dans son désespoir la dernière lettre expédiée à son père et à sa mère : « Chers parents, je suis si heureuse d’être enfin au Conservatoire, mon professeur Henri Rolland est formidable, il aime Giraudoux, ça tombe bien. Quant à la cantine… » Et aux yeux de Jean-Paul, elle disparaît déjà. Lui n’en tient pas compte, il est ailleurs.

Il ne nous reste plus qu’à l’imaginer seul, son mégot d’un côté, un sourire de l’autre, pétant dans le grand hall du Conservatoire où le son est meilleur. Il contrôle tout, surveille sa montre pour ne pas rater l’heure de la mi-temps. Heureux, le lendemain il nous confiera : « Bourg-la-Reine a gagné 6–4. »

Marielle, lui, c’est différent, il impressionne, belle allure, grand, démarche de cow-boy, voix grave. Humour aussi. C’est bon, l’humour, pour la galanterie, cela peut faire passer des manques, des lacunes, ça engendre quelquefois des : « Peut-être, il est si drôle. » L’humour de Marielle tient de l’art abstrait, il est aux antipodes de la gaudriole réaliste. Certaines apprenties actrices ont tenté de s’adapter, d’autres ont renoncé immédiatement, toutes ont fui au final.

Il y a comme un sort sur notre trio, même sur Jean-Pierre, avec sa voix virile, si « comme il faut », voix qui peut être chaleureuse, tendre aussi, mais seulement parfois. Les lunettes rassurent, charpentent les propos abscons, en revanche son rire, lui, fait peur. C’est curieux, nous avons chacun une spécificité qui engendre la peur. Marielle, lui, c’est son rire.

Rire jamais entendu. Nulle part. Violent, abrupt, un cri grave comme celui d’un cerf blessé en octobre au moment des amours, comme un brame alors ? Oui, mais pas vraiment, c’est trop brusque, sans l’ombre d’une quête, d’une plainte, c’est un raaah ! Solitaire, méconnu, lui seul sait que c’est un rire. Mais ça n’est pas fini, si la drôlerie proposée est de qualité, il émet alors quelques couinements conviviaux aussi. C’est ici qu’il faut faire attention : les traits se durcissent, le voilà grave, accusateur, les jeunes personnes du sexe se croient alors vouées au billot, rassurez-vous, jeunes filles, il n’y a pas plus gentil. Juge implacable, concentré, impatient de votre réponse, sèchement le voilà qui questionne : « Ne trouvez-vous pas que le temps est au beau fixe chaussette ? » Ne marquez aucun étonnement surtout, c’est une sorte de code : Vernier, Belmondo, Cremer, Beaune, Rich, Rochefort, nous ça va, même au bout de soixante ans, ça nous fait encore rire, ah, j’oublie Annie, Girardot, qui riait aussi avant d’arrêter de rire. Oui, un code. On l’écrivait même sur les cartes postales des uns et des autres : « Salut, Jean-Pierre, bonnes vacances ? Le temps est au beau fixe chaussette ? » Au verso, une vue de Saint-Malo ou du Cap-d’Agde, ça n’était pas Hollywood ou Cannes. Bon, voilà, c’est notre manie, mais tout de même, ça ne devrait pas être rédhibitoire auprès des filles.

D’autant qu’il y a d’autres facteurs chez Marielle, comme chez Belmondo et chez Rochefort, qui nuisent à nos rêves sexuelo-affectifs. Ah, quelle chiennerie ! Marielle, ce sont les westerns, il aime les westerns, il dit qu’il ressemble à Gary Cooper, et c’est pas faux. Il propose quand il y a trop de silence, trop de gêne, trop de « Qu’est-ce que je pourrais raconter ? », il propose à son avenir radieux une imitation de Gary Cooper de dos, proposition acceptée en général par un hochement de tête mou de la part de la pourtant définitivement unique.

À lui de s’exécuter, avec, tout de même, une légère inquiétude, trop souvent justifiée, car, chaque fois, j’ai eu des confidences, les délicieuses draguées par ce jeune homme à leurs yeux tout à fait envisageable, ressentent, quand Marielle amorce sa démarche dite à la Gary Cooper, comme un coup de blues, un petit coup de cafard, un « Ça ne le fera pas », plus évident encore, quand Marielle, les bras légèrement relevés, simule à l’aide de ses mains un dégainage rapide de deux colts à six coups. Ses jambes sont arquées comme celles des hommes de la prairie, ses chaussures deviennent bottes, et tanguent gracieusement sur les aspérités du sol. Trente mètres plus loin, Gary Cooper, malgré les échecs antérieurs, est déjà certain d’avoir fait naître chez la tant désirée une pulsion sentimentale. Est-ce une malédiction ? À cinquante mètres, rasséréné, il se retourne, redevient Marielle, pour, comme chaque fois, entrevoir son avenir radieux ne pas fuir mais s’éloigner, partagé entre le fou rire et deux larmes.

Chez Rochefort, imberbe, les lèvres en lame de couteau accentuent son côté ricaneur et faux derche. Trop maigre, trop timide, il ose un peu, il allusionne, et s’il réalise que la tant espérée peut y être sensible alors il balbutie, il parle voitures, il proteste contre la cantine. En fait, il voudrait grossir mais ça, il n’en parle pas.

Alors il ose demander à l’incarnation des fantasmes pourquoi elle ne vient pas à la piscine de la Cité universitaire le jeudi, elle répond brièvement : « J’aime pas l’eau », pas de chance, lui, honnêtement, il nage vraiment bien, il aurait peut-être gagné des points le jeudi à la Cité universitaire.

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