La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Mais vous vous êtes servis d’elle comme appât ! s’écria Philippe.
— On a bien vu madame Cortès partir, mais, à partir de ce moment-là, on n’a plus jamais aperçu votre femme. On a cru qu’elle avait quitté Paris, elle aussi. On a interrogé la concierge qui nous l’a confirmé, votre femme lui avait demandé de garder le courrier ; elle partait en vacances. Le lieutenant chargé de surveiller l’immeuble s’est alors concentré sur Lefloc-Pignel. Et pour être honnête, on n’a pas cru une seule seconde qu’il allait s’en prendre à elle…
— Une intuition aussi ? demanda Philippe, ironique.
— On avait remarqué qu’il était doux comme un agneau avec elle. Il semblait l’adorer. Il la couvrait de cadeaux, la voyait presque tous les jours, l’emmenait déjeuner. Il avait l’air très amoureux et elle semblait, je suis désolé de vous le dire, très éprise… Ils roucoulaient comme à vingt ans. Il n’avait aucun geste déplacé envers elle. On ne s’est pas méfiés…
— Pourtant elle était dans l’immeuble ! Vous deviez bien voir de la lumière, entendre des bruits ! s’insurgea Philippe.
— Rien. Il n’y avait à son étage ni lumière ni bruit. Pas le moindre signe de vie. Les volets étaient fermés. Elle a dû vivre en recluse. Elle ne sortait même pas faire ses courses. Le soir, Lefloc-Pignel restait chez lui. Tous les rapports de l’homme chargé de le surveiller le disent. Il rentrait, dînait rapidement, s’installait à son bureau et n’en bougeait plus. Il écoutait de l’opéra, parlait au téléphone, dictait du courrier. Les fenêtres de son bureau étaient grandes ouvertes et donnaient sur la cour de l’immeuble. Cela fait cage de résonance, on entend tout. Il n’y a eu aucun appel de Lefloc-Pignel à Van den Brock. On se disait qu’il passait par une période d’accalmie… Le soir même du meurtre, il nous a fait croire qu’il était chez lui. C’était la même routine que les autres soirs : un opéra, des coups de téléphone, encore de l’opéra… En fait, il avait dû enregistrer une bande-son qu’il a laissée se dérouler pour sortir, aller chercher votre femme et l’emmener dans la clairière. Les lumières avaient été réglées afin qu’on croie qu’il était chez lui. On trouve dans le commerce des interrupteurs qu’on peut programmer et qui s’allument dans différentes pièces à des heures différentes. Les gens les utilisent pour éloigner les cambrioleurs lorsqu’ils s’absentent. L’homme est redoutable. Froid, organisé, très intelligent… Ce soir-là, il y a eu un opéra puis les lumières se sont éteintes l’une après l’autre comme chaque soir. Notre homme a été relevé à minuit sans se douter que l’oiseau s’était envolé !
— Mais comment a-t-il pu tuer Iris aussi froidement ? s’exclama Joséphine.
— Aux yeux du serial-killer, la victime n’est rien. Ou tout au plus, un objet pour réaliser ses fantasmes… Avant de tuer, très souvent, s’il le peut, il « dégrade » sa victime. Il l’humilie, il prend le contrôle sur elle, il la terrorise. Il peut même organiser tout un rituel qu’il appelle « rituel d’amour » où il lui fait croire que c’est par amour qu’il la maltraite et elle devient consentante. Il suffit que votre sœur ait été un peu déséquilibrée… Elle entre alors dans sa folie et tout est possible. Ce que nous a raconté le paysan est édifiant. Elle est arrivée libre, elle n’était pas entravée, n’a pas résisté, elle a échangé des vœux nuptiaux, dansé avec lui sans jamais chercher à s’enfuir. Elle souriait. Elle est morte heureuse. Elle ne s’appartenait plus. Vous savez, ce sont très souvent des hommes très intelligents et très malheureux, des gens qui souffrent énormément et expriment cette immense douleur en infligeant de terribles souffrances à leurs victimes…
— Vous me pardonnerez, inspecteur, de ne pas compatir aux blessures de Lefloc-Pignel ! s’énerva Philippe.
— J’essaie de vous expliquer comment ça a pu arriver… On voudrait fouiller l’appartement pour voir si elle n’a pas laissé d’indices de ce que fut sa vie ces huit derniers jours… Pourriez-vous nous donner un jeu de clés ?
Il tendit la main vers Joséphine. Elle regarda Philippe qui hocha la tête et donna ses clés à l’inspecteur.
— Vous avez un endroit où habiter en attendant ? demanda l’inspecteur à Joséphine qui était perdue dans ses pensées.
— Je n’arrive pas à le croire, dit-elle, c’est un cauchemar. Je vais me réveiller… Mais pourquoi ai-je été agressée, moi ? Je ne lui avais rien fait. Je le connaissais à peine quand c’est arrivé.
— Il y a eu un détail qui nous a intrigués et qui avait déjà attiré l’attention du capitaine Gallois. Elle nous avait tout de suite indiqué, dès que nous avons pris l’enquête en main, que vous portiez le même chapeau que madame Berthier. Un drôle de chapeau à étages. Le soir où il vous a agressée, il vous a sûrement prise pour madame Berthier dans l’obscurité. Il s’était déjà pris de bec avec elle… Il s’est fié au chapeau, vous aviez la même carrure…
— Elle m’avait dit que le pire quand on était prof, ce n’étaient pas les élèves, mais les parents. Je me souviens très bien…
— Il l’aurait tuée juste parce qu’elle l’avait remis en place ? demanda Philippe.
— Lefloc-Pignel est un homme qui ne supporte pas d’être offensé. Il nous en dira plus quand on l’interrogera et on en saura plus après avoir dragué la mare car je pense qu’il y a eu d’autres crimes. Mais prenez l’histoire de la petite serveuse… Elle est exemplaire. Elle a servi un jour Lefloc-Pignel, a renversé du café sur son imper blanc, s’est excusée de manière qu’il a jugée désinvolte. Il l’a pris de haut, elle l’a traité de « pauvre mec ! ». Cela a suffi pour déclencher sa rage… Il l’a supprimée. Mais il l’a supprimée aussi parce qu’elle avait traité Van den Brock de « vieux Dracula pervers » ! Elle était très jolie, n’avait pas froid aux yeux, Van den Brock la poursuivait de ses avances… Il ne pouvait pas s’en empêcher. Ça lui a coûté cher dans sa carrière. Elle s’est rebiffée, l’a envoyé promener, a menacé de le dénoncer pour harcèlement sexuel. C’est la copine de la petite serveuse, revenue de son voyage au Mexique, qui nous a raconté l’épisode du café renversé et les propositions de Van den Brock. Elle avait signé son arrêt de mort.
— Il n’avait jamais peur d’être pris ? dit Joséphine.
— Il avait un alibi tout prêt : Van den Brock affirmait qu’il était avec lui.
— Pour mademoiselle de Bassonnière aussi ?
— Oui. Les deux hommes étaient liés par ces crimes, ils partageaient une exaltation commune. La rage de l’un alimentait la rage de l’autre. Ils reformaient à chaque fois l’alliance conclue au moment de leur premier meurtre…
— Et moi, j’ai échappé à ce carnage…, murmura Joséphine.
— Vous, en quelque sorte, il vous protégeait. Il vous appelait « petite tortue ». Vous ne l’avez jamais provoqué ni physiquement ni moralement. Vous n’avez pas cherché à le séduire, ni n’avez remis en question son autorité… Si j’étais vous, ajouta le commissaire, je protégerais les enfants et bannirais les journaux pendant un certain temps. C’est le genre d’histoire dont les journalistes raffolent en période estivale. J’imagine déjà les titres : « La dernière valse », « Valse funèbre dans la forêt », « Bal tragique dans la clairière », « Un si joli crime »…
Hortense l’apprit la première. Elle était à Saint-Tropez, assise à la terrasse de Sénéquier, en train de prendre son petit déjeuner avec Nicholas. Il était huit heures du matin. Hortense aimait se lever tôt à Saint-Tropez. Elle disait que la ville n’était pas encore « abîmée ». Elle avait élaboré toute une théorie sur l’heure et la vie dans le petit port tropézien. Ils avaient acheté une brassée de journaux et lisaient en observant le balancement des bateaux, le pas lent des vacanciers, dont certains émergeaient de la nuit et venaient prendre un café avant d’aller se coucher.