La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Ils ne viendront pas si ta mère est là, fit remarquer Philippe.
— Non, mais il faut les prévenir…
Ils restèrent, un long moment, enlacés. Ils pensaient à Iris. Philippe se disait qu’elle était morte sans livrer ses secrets, qu’il ne savait pas grand-chose de sa femme. Joséphine revoyait des bouts de scènes avec sa sœur, toutes venues de l’enfance.
Ils se serrèrent l’un contre l’autre.
— Je n’arrive pas à y croire…, dit Joséphine. Toute ma vie, elle a été là. Tout le temps… Elle était une partie de moi.
Il ne dit rien et resserra son étreinte.
Quand Joséphine appela Marcel, elle tomba sur Josiane qui était en train de faire une mayonnaise et lui demanda deux secondes le temps de la terminer. Junior s’empara de l’appareil. Joséphine entendit Josiane crier « Junior ! laisse ce téléphone ! » mais Junior balbutia :
— Jooéfine ! ava ?
Joséphine écarquilla les yeux.
— Tu parles déjà, Junior ?
— iiii…
— Tu es très en avance pour ton âge !
— Joéfine ! soa pa tiste ! elle é mon-é o chiel…
— Junior ! – Josiane avait repris l’appareil et s’excusa. – Je voulais pas rater ma mayo… Quel bon vent t’amène ? Ça fait des lustres qu’on ne t’entend plus !
— Tu n’as pas lu les journaux ?
— Comme si j’avais le temps ! J’ai le temps de rien en ce moment ! Je cavale avec le petit dans tous les sens. Il me fait tourner en bourrique. On arpente les musées ! Il a dix-huit mois ! Tu parles d’un passe-temps. Il faut tout que je lui lise, tout que je lui explique ! Demain, on attaque le cubisme ! Et Marcel qui est en Chine ! Tu sais que j’ai été malade ? Très malade. Une drôle de maladie. Comme un vilain rêve. Je te raconterai. Il faut absolument que vous veniez à la maison avec les filles…
— Josiane, je voulais te dire qu’Iris est…
— Elle, je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles. On doit être trop saucissons pour elle.
— Elle est morte.
Josiane poussa un cri et Joséphine entendit Junior répéter : « Elé o chiel, elé biien la ô. »
— Mais comment est-ce possible ? Quand je vais dire ça à Marcel, il va en perdre son pantalon !
Joséphine raconta à voix basse. Josiane l’interrompit :
— Te fais pas de mal, Jo. C’est suffisamment pénible comme ça… si tu veux venir pleurer à la maison, les portes te sont grandes ouvertes. Je te ferai un bon gâteau. Tu aimes quoi comme gâteau ?
Joséphine eut un petit sanglot.
— T’as pas la bouche goulue en ce moment, ça se comprend, pauvrette !
— Tu es si gentille, hoqueta Joséphine.
— Dis donc, et les petits ? Ils ont réagi comment ? Non, ne me dis pas. Tu vas encore avoir la larme déferlante…
— Hortense, elle…, commença Joséphine.
— Tu vois, c’est inutile, tu vas t’étouffer. À propos d’Hortense, dis-lui que Marcel est allé à Shanghai lui claquer le beignet à la Mylène Corbier. Elle a tout avoué : les lettres, c’était elle et Antoine, je sais pas si ça ne va pas t’écrouler davantage, il est bel et bien mort digéré par un crocodile. C’est elle qui l’a trouvé, alors elle en est sûre et certaine. Note que c’est peut-être ça qui lui a tourné la boule… Elle lui a servi toute une ratatouille au Marcel en lui disant qu’elle n’avait pas d’enfants et qu’elle voulait adopter tes filles et que c’est pour ça qu’elle leur écrivait, ça lui donnait du répit de chagrin et du gain de maternité. Si tu veux mon avis, elle a viré pimpon !
— Hortense l’avait démasquée…
— Elle est efficace, ta fille. Ah si ! La Mylène, elle a dit que le paquet, c’est elle qui te l’avait envoyé pour que t’aies un souvenir d’Antoine et que l’autre chaussure, elle l’a gardée pour elle. Je ne sais pas si c’est clair pour toi, pour moi, c’est de l’Horace Vernet.
— Horace Vernet ?
— Oui, du clair-obscur… Et le beau Philippe, tu es toujours en amour ?
Joséphine rougit et regarda Philippe qui était en train de s’habiller.
— Cet homme, il est bon comme ma mayonnaise, ne le rate pas !
Quand Joséphine raccrocha, elle souriait. Puis elle repensa à Junior et se dit que cet enfant sortait vraiment du commun.
Il ne restait plus que Shirley, mais elle savait que Shirley verserait du baume sur ses blessures. Elle attendit que Philippe soit parti pour l’appeler. Shirley décida de sauter dans le premier avion.
— Je ne sais pas si c’est nécessaire, tu sais. Ça ne va pas être très gai.
— Je veux être avec toi. Ça fait drôle tout de même de la savoir morte…
Le mot rebondit sur Joséphine qui grimaça. Elle eut un nouvel accès de larmes. Shirley soupira et répéta j’arrive, j’arrive, ne pleure pas, Jo, ne pleure pas.
— C’est plus fort que moi.
— Récite-toi des mots. Les mots t’ont toujours apaisée. Tu sais ce que disait O. Henry ?
— Non… Et je m’en fiche !
— « Ce ne sont pas les routes que nous prenons, c’est ce que nous avons à l’intérieur qui nous fait devenir ce que nous sommes. » Elle illustre bien Iris, je trouve. Elle avait un grand vide à l’intérieur et elle a voulu le remplir. Tu n’y pouvais rien, Jo, tu n’y pouvais rien !
Quand les trois policiers sonnèrent à la porte d’Hervé Lefloc-Pignel, il était six heures du matin.
Il leur ouvrit, frais, rasé. Il portait un veston d’intérieur vert bouteille et un foulard vert foncé autour du cou. Il demanda froidement aux trois hommes ce qui lui valait le désagrément de leur visite si matinale. Les policiers lui ordonnèrent de les suivre, ils avaient un mandat d’arrêt contre lui. Il haussa un sourcil méprisant et les somma de ne pas lui parler de si près, l’un d’eux sentant le tabac froid.
— Et à quel sujet venez-vous me déranger de si bon matin ?
— Au sujet d’un bal dans la forêt, dit un policier, si tu vois ce que je veux dire…
— Y a un bouseux qui vous a vus, ton pote et toi, en train de zigouiller la belle dame ! continua un autre. On est en train de draguer la mare. T’es plutôt mal barré, l’aristo, arrange ta mèche et suis-nous.
Hervé Lefloc-Pignel tressaillit. Fit quelques pas en arrière et demanda la permission de se changer. Les trois hommes se concertèrent du regard et acquiescèrent. Il les introduisit dans le salon et gagna sa chambre, suivi par l’un des trois inspecteurs.
Les deux autres policiers allaient et venaient et l’un d’eux montra du doigt des tortues, derrière une paroi de verre, parmi des feuilles de salade et des quartiers de pommes.
— Bel aquarium ! fit-il en levant le pouce.
— C’est pas un aquarium, c’est un terrarium. Dans un aquarium, on met de l’eau et des poissons, dans un terrarium, des tortues ou des iguanes.
— T’en connais un bout, dis donc…
— J’ai mon beau-frère, il est fou de tortues. Il les chouchoute, il les dorlote, il appelle le véto dès qu’elles ont un rhume. On n’a pas le droit de danser ou de jouer de la musique trop fort dans le salon, les vibrations perturbent les tortues ! C’est tout juste s’il faut pas parler à voix basse… et quand on marche, on doit glisser très lentement !
— Il est aussi barjo que ce mec-là !
— Moi, je le dis pas trop haut rapport à ma sœur, mais je pense, en effet, qu’il a pas la lumière à tous les étages…
— Lui, il doit faire un élevage ! Elles sont légion à roupiller !
— C’est la saison de la reproduction. Elles doivent être en cloque et elles se préparent à expulser leurs lardons…
— Si ça se trouve, c’est pour ça qu’il est rentré de vacances…
— Avec les fadas, on n’est jamais déçu…
Ils collèrent leur nez aux vitres du terrarium, grattèrent la paroi de leurs ongles, mais les tortues ne bougèrent pas.
Ils se redressèrent, contrariés.