Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
— « Déjà ! » s'écria-t-il, alarmé.
M. Thibault, surpris, tourna la tête. Une lueur narquoise s'alluma entre ses cils :
— « Ne voyez-vous pas que, chaque jour, les forces me manquent davantage ? » soupira-t-il. « Pourquoi se leurrer ? S'il faut mourir, que ce soit le plus vite possible. »
— « Mourir ? » répéta M. Chasle, en joignant les mains.
M. Thibault s'amusait :
— « Oui, mourir ! » lança-t-il, sur un ton menaçant. Il ouvrit brusquement les deux yeux, et les referma.
M. Chasle, pétrifié, contemplait ce visage inerte, gonflé, — déjà cadavéreux. Clotilde aurait-elle raison ? Alors, et lui ?… Sa vieillesse lui apparut : la misère…
Il se mit à trembler, comme chaque fois qu'il rassemblait tout son courage ; et, sans bruit, il glissa de sa chaise.
— « Vient une heure, mon ami, où l'on n'aspire plus qu'au repos », murmura M. Thibault, prêt à s'abandonner au sommeil. « La mort ne doit pas effrayer un chrétien. »
Les yeux clos, il écoutait l'écho de ses paroles ronronner dans sa tête. Il sursauta lorsqu'il entendit la voix de M. Chasle retentir tout près de lui :
— « Sûr ! La mort, ça ne doit pas effrayer ! » Le petit homme eut peur de son audace. Il balbutia : « Ainsi, moi, la mort de maman… » et s'arrêta comme s'il s'étranglait.
Il parlait avec difficulté à cause d'un râtelier qu'il portait seulement depuis peu : une prime qu'il avait gagnée à un concours de rébus, organisé par un Institut dentaire du Midi dont la spécialité était de soigner les dents par correspondance et de confectionner à distance des appareils de prothèse, d'après des empreintes envoyées par les clients. M. Chasle en était d'ailleurs satisfait, de ce dentier, à condition de l'enlever pour les repas ou lorsqu'il avait à parler un peu longuement. Aussi avait-il acquis assez d'adresse pour déboîter d'un coup l'appareil et le projeter dans son mouchoir, en ayant l'air d'éternuer. Ce qu'il fit.
Délesté, il rebondit :
— « Ainsi, moi, la mort de ma mère, eh bien, ça ne m'effraye pas. Pourquoi s'effrayer ? Pourtant on est bien tranquille, maintenant qu'elle est dans son asile ; et même en enfance, c'est ça qui fait le charme… »
Il s'arrêta de nouveau. Il cherchait une transition.
— « J'ai dit : on, parce que je ne vis pas seul. Peut-être le savez-vous, Monsieur ? Aline est restée avec moi… Aline, l'ancienne bonne de maman… Et aussi la petite, sa nièce, Dédette, celle que M. Antoine a opérée, cette fameuse nuit… Oui », ajouta-t-il en souriant, et ce sourire exprima soudain la plus subtile tendresse, « elle vit avec nous, cette petite, même qu'elle m'appelle Oncle Jules, une habitude… Pourtant, je ne suis pas son oncle, c'est drôle… »
Son sourire s'évanouit, une ombre s'étendit sur son visage ; il déclara d'un ton rude :
— « À trois, dame, ça fait de la dépense ! »
Avec un sans-gêne inaccoutumé, il s'était avancé plus près encore du lit, comme s'il avait quelque chose d'urgent à dire ; mais il évitait avec soin de regarder M. Thibault. Celui-ci, pris au dépourvu, n'avait pas complètement refermé les yeux ; il examinait M. Chasle. Dans l'apparente incohérence de ces paroles qui semblaient tourner en rond autour d'une intention secrète, il percevait quelque chose d'insolite, d'inquiétant, qui mit en déroute ses velléités de sommeil.
Brusquement, M. Chasle recula et se mit à aller et venir à travers la chambre. Ses semelles grinçaient, mais il n'en avait cure.
Il reprit avec âpreté :
— « D'ailleurs, ma mort non plus ne m'effraie pas ! Ça regarde le bon Dieu, en définitive… Mais la vie ! Ah c'est la vie qui m'effraie, moi ! Vieillir, voilà ! » Il pivota sur les talons, murmura : « Quoi ? » d'un air interrogatif, puis : « J'avais dix mille francs d'économie. Je leur ai porté ça, un soir à l'Âge mûr. Voilà dix mille francs et ma mère, prenez ! C'était le prix. Ça ne devrait pas exister, ces choses-là… On est tranquille, c'est vrai, mais tout de même, dix mille francs ! Tout y a passé… Et Dédette ? Plus d'avance, plus rien. (Ça fait même moins que rien, puisque Aline m'a déjà avancé deux mille francs. De son argent à elle. Pour nos dépenses. Pour vivre…) Dame, comptons : quatre cents francs que je touche ici, tous les mois, ça n'est pas un gros maximum. On est trois. Il faut ce qu'il faut, pour cette petite. Elle est apprentie, ça ne gagne pas, ça coûte… Pourtant on regarde à tout, ma parole d'honnête homme, Monsieur. On regarde même au journal : on relit des vieux, qu'on avait mis de côté… » Sa voix tremblait. « Je vous raconte les vieux journaux, Monsieur, excusez-moi si je me déshonore. Mais ça ne devrait pas exister, tout ça, après vingt siècles de christianisme et tout ce qu'on dit de la civilisation… »
M. Thibault remua doucement les mains. Mais M. Chasle ne se décidait pas à regarder vers le lit. Il poursuivit :
— « Si je n'avais plus ces quatre cents francs, qu'est-ce qu'on deviendrait ? » Il fit un demi-tour vers la fenêtre et leva la tête comme s'il espérait entendre des voix. « À moins d'un héritage ? » s'écria-t-il, comme s'il venait de faire une découverte. Mais bientôt il fronça les sourcils : « Dieu nous juge ! Quatre mille huit cents, pour l'année, on ne peut pas moins, quand on est trois. Eh bien, un petit capital équivalent, voilà ce que le bon Dieu fera pour nous, s'il veut être juste ! Oui, Monsieur, il nous enverra un petit capital — le bon Dieu… »
Il tira son mouchoir et s'épongea le front comme s'il avait fait un effort surhumain.
— « Ayez confiance, c'est toujours le refrain ! Ces messieurs de Saint-Roch, par exemple : “Ayez confiance voyons : vous n'êtes pas sans protecteur…” Sans protecteur, non ; ça, j'admets : je ne suis pas sans protecteur. Et pour la confiance, je veux bien l'avoir, moi. Mais il me faudrait d'abord l'héritage… le petit capital… »
Il était arrêté près de M. Thibault, mais il évitait toujours de le regarder.
— « Avoir confiance », murmura-t-il, « ça serait plus facile, Monsieur… — si j'étais sûr ! »
Et, peu à peu, son regard, semblable à un oiseau qui se familiarise, se rapprocha du vieillard ; d'une aile rapide, il effleura même le visage, revint se poser sur les yeux clos, sur le front immobile, s'échappa de nouveau, se posa encore, et finalement se fixa tout à fait comme s'il s'était englué. Le jour baissait. M. Thibault soulevant enfin les paupières, aperçut dans la pénombre l'œil de M. Chasle rivé au sien.
Ce choc acheva de secouer sa torpeur. Depuis bien longtemps, il considérait comme un devoir d'assurer l'avenir de son secrétaire ; et le legs qu'il lui destinait figurait très explicitement parmi ses dispositions posthumes. Mais, jusqu'à l'ouverture du testament, il importait que l'intéressé n'en soupçonnât rien. M. Thibault pensait connaître les hommes, et se défiait de tous. Il croyait que, si M. Chasle avait vent de cette donation, il cesserait bientôt d'être ce travailleur ponctuel que justement M. Thibault se flattait de récompenser.
— « Je crois vous avoir compris, monsieur Chasle », déclara-t-il avec douceur.
L'autre rougit brusquement et détourna les yeux.
M. Thibault se recueillit quelques secondes :
— « Mais — comment dirais-je ?… — n'y a-t-il pas plus de courage, en certains cas, à repousser une suggestion comme la vôtre, au nom de principes bien établis, qu'à y céder par surprise, par aveuglement, par fausse charité… par faiblesse ? »
M. Chasle, debout, opinait du chef. L'assurance de ce débit oratoire exerçait toujours un tel ascendant sur lui, et il avait si fort accoutumé de faire siennes les affirmations de son patron, qu'il ne pouvait aujourd'hui encore, lui marchander son assentiment. Il s'avisa seulement après coup que, en acquiesçant à ces paroles, il acceptait aussi l'échec de sa démarche. Il se résigna aussitôt. Il avait l'habitude. Dans ses prières, ne formulait-il pas souvent de très légitimes requêtes qui n'étaient pas exaucées ? Il ne s'insurgeait pas pour cela contre la Providence. M. Thibault bénéficiait également, à ses yeux, d'une sagesse impénétrable et souveraine, devant laquelle il avait pris le pli de s'incliner.