Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Certaines phrases qu'il avait prononcées le hantaient. Il avait dit à Studler : « Le respect de la vie… » On ne se méfie jamais assez des locutions consacrées. « Le respect de la vie… » Respect ou fétichisme ?…
Alors lui revint à l'esprit une histoire qui l'avait frappé jadis : celle du bicéphale de Tréguineuc :
Dans un port breton où les Thibault étaient en vacances, une quinzaine d'années auparavant, la femme d'un pêcheur avait mis au monde un avorton nanti de deux têtes distinctes, parfaitement constituées. Le père et la mère avaient sommé le médecin du pays de ne pas laisser vivre le petit monstre ; et, sur le refus du médecin, le père, un alcoolique notoire, s'était jeté sur le nouveau-né pour l'étouffer de ses mains ; il avait fallu s'emparer de lui et l'interner. Grand émoi dans le village, intarissable sujet de conversations pour les baigneurs de la table d'hôte. Et Antoine, qui avait à cette époque seize ou dix-sept ans, se souvenait de la discussion orageuse qu'il avait eue avec M. Thibault — l'une des premières scènes violentes entre le père et le fils — parce qu'Antoine, avec l'intransigeance simpliste de la jeunesse, revendiquait pour le médecin licence de supprimer sans délai une existence aussi fatalement condamnée.
Il fut troublé de s'apercevoir qu'il n'avait pas sensiblement changé d'avis sur ce cas particulier, et se demanda : « Qu'en penserait Philip ? » Aucun doute : Antoine dut s'avouer que Philip n'aurait même pas envisagé l'hypothèse de la suppression ; bien plus : à supposer que le petit infirme se fût trouvé en danger, Philip aurait mis tout en œuvre pour sauver cette misérable existence. Et Rigaud pareillement. Et Terrignier, de même. Et Loisille. Tous, tous… Partout où il reste une parcelle de vie, le devoir est indiscutable. Race de terre-neuve… Il crut entendre la voix nasillarde de Philip : « Pas le droit, mon petit, pas le droit ! »
Antoine s'insurgea : « Le droit ?… Voyons, vous savez comme moi ce qu'elles valent, ces notions de droit, de devoir ? Il n'y a de loi que les lois naturelles ; celles-là, oui, inéluctables. Mais ces prétendues lois morales, qu'est-ce que c'est ? Un faisceau d'habitudes implantées en nous depuis des siècles… Rien de plus… Autrefois, il est possible qu'elles aient été indispensables au développement social de l'homme. Mais aujourd'hui ? Peut-on raisonnablement conférer à ces anciens règlements d'hygiène et de police, je ne sais quelle vertu sacrée, le caractère d'un impératif absolu ? » Et, comme le Patron ne répondait rien, Antoine haussa les épaules, enfonça les mains dans les poches de son pardessus, et changea de trottoir.
Il marchait, sans regarder, discutant toujours, mais avec lui-même : « D'abord, c'est un fait : la morale n'existe pas pour moi. On doit, on ne doit pas, le bien, le mal, pour moi ce ne sont que des mots ; des mots que j'emploie pour faire comme les autres, des valeurs qui me sont commodes dans la conversation ; mais, au fond de moi, je l'ai cent fois constaté, ça ne correspond vraiment à rien de réel. Et j'ai toujours été ainsi… Non, cette dernière affirmation est de trop. Je suis ainsi depuis… » L'image de Rachel passa devant ses yeux. « … depuis longtemps, en tout cas… » Pendant un instant, il chercha de bonne foi à démêler sur quels principes se réglait sa vie quotidienne. Il ne trouvait rien. Il hasarda, faute de mieux : « Une certaine sincérité ? » Il réfléchit, et précisa : « Ou, plutôt, une certaine clairvoyance ? » Sa pensée était encore confuse ; mais, sur le moment, il fut assez satisfait de sa découverte. « Oui. Ce n'est pas grand'chose, évidemment. Mais, quand je cherche en moi, eh bien, ce besoin de clairvoyance, c'est malgré tout un des seuls points fixes que je trouve… Il se pourrait bien que j'en aie fait, sans y penser, une sorte de principe moral, à mon usage… Cela se formulerait ainsi : Liberté complète, à la condition de voir clair… C'est assez dangereux, en somme. Mais cela ne me réussit pas mal. Tout dépend de la qualité du regard. Voir clair… S'observer de cet œil libre, lucide, désintéressé, qu'on acquiert dans les laboratoires. Se regarder cyniquement penser, agir. Se prendre exactement pour ce qu'on est. Comme corollaire : s'accepter tel qu'on est… Et alors ? Alors, je serais bien près de dire : tout est permis… Tout est permis, du moment qu'on n'est pas dupe de soi-même ; du moment qu'on sait ce qu'on fait, et, autant que possible, pourquoi on le fait ! »
Presque aussitôt, il sourit aigrement : « Le plus déroutant, c'est que, si l'on y regarde attentivement, ma vie, — cette fameuse “liberté complète” pour laquelle il n'y a ni bien ni mal — elle est à peu près uniquement consacrée à la pratique de ce que les autres appellent le bien. Et tout ce bel affranchissement, il aboutit à quoi ? À faire, non seulement ce que font les autres, mais, plus particulièrement, ce que font ceux que la morale courante appelle les meilleurs ! La preuve : ce qui s'est passé ce soir… En suis-je arrivé, de fait et malgré moi, à me soumettre aux mêmes disciplines morales que tout le monde ?… Philip sourirait… Je me refuse pourtant à admettre que la nécessité, pour l'homme, d'agir comme un animal social, soit plus despotique que tous ses instincts individuels ! Alors, comment expliquer mon attitude de ce soir ? C'est incroyable à quel point l'action peut être dissociée, indépendante du raisonnement Car, au fond de moi-même, avouons que je donne raison à Studler. Les objections pâteuses que je lui ai servies ne comptent pour rien. C'est lui qui est logique : cette gosse souffre en pure perte ; l'issue de cette horrible lutte est absolument inévitable ; inévitable et imminente. Alors ? Si je me contente de réfléchir, je ne vois que des avantages à hâter cette mort. Non seulement pour la petite, mais pour Mme Héquet : il est évident que, dans l'état où est la mère, le spectacle de cette interminable agonie n'est pas sans danger… Héquet, sûrement, a pensé tout ça… Et il n'y a rien à répondre : si l'on se contente de raisonner, la valeur de ces arguments n'est pas contestable… Est-ce bizarre qu'on ne puisse presque jamais se contenter de raisonnements logiques ! Je ne dis pas ça pour excuser une lâcheté. Je sais bien, moi, seul en face de moi-même, que ce qui m'a obligé, ce soir, à me dérober comme je l'ai fait, ce n'est pas simplement de la lâcheté. Non. C'est quelque chose d'aussi pressant, d'aussi impérieux qu'une loi naturelle. Mais je n'arrive pas à comprendre ce que c'est… » Il passa diverses interprétations en revue. Était-ce une de ces idées confuses — à l'existence desquelles il croyait, d'ailleurs, — qui semblent somnoler en nous sous la surface de nos idées claires, et qui, par moments, s'éveillent, se lèvent, s'emparent de la direction, déclenchent un acte, puis disparaissent sans explication dans l'arrière-fond de nous-mêmes ? Ou bien, plus simplement, ne fallait-il pas admettre qu'il y a une loi morale collective, et qu'il est presque impossible à l'homme d'agir uniquement à titre d'individu ?
Il lui semblait tourner en rond, les yeux bandés. Il cherchait à retrouver les termes d'une phrase, souvent citée, de Nietzsche : qu'un homme ne doit pas être un problème, mais une solution. Principe qui, jadis, lui avait paru de toute évidence, et auquel, d'année en année, il trouvait plus impossible de se conformer. Il avait déjà eu l'occasion de constater que certaines de ses déterminations (généralement les plus spontanées et souvent les plus importantes) se trouvaient en contradiction avec sa logique habituelle ; au point qu'il s'était plusieurs fois demandé : « Mais suis-je vraiment celui que je crois ? » Soupçon fulgurant et furtif, pareil à l'éclair qui troue une seconde les ténèbres et les laisse plus opaques après lui ; soupçon qu'il écartait aussitôt — et que, ce soir encore, il repoussa.