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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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— « Mais je suis de ton avis, Père », accorda Antoine, avec douceur.

Le vieux n'eut pas l'air d'avoir entendu. Insensiblement, le ton devint moins oratoire, les intentions plus faciles à saisir :

— « Tu en reviendras, mon cher ! L'abbé y compte, comme moi. Tu en reviendras de certaines idées, et je souhaite que ce soit bientôt… Je voudrais que ce soit déjà fait, Antoine… Au moment de quitter ce monde, n'est-il pas pénible pour moi que mon fils… ? Élevé comme tu l'as été, vivant sous ce toit, ne devrais-tu pas… ? Une ferveur religieuse enfin ! Une foi plus solide, plus pratiquante ! »

« Et s'il soupçonnait où j'en suis », pensa Antoine.

— « Qui sait si Dieu ne me demandera pas… ne me tiendra pas rigueur… ? » soupira M. Thibault. « Hélas ! pour cette tâche chrétienne, la présence de ta sainte mère m'a été ravie… trop tôt ! »

Deux larmes jaillirent de ses paupières. Antoine les vit éclore, puis descendre le long des joues. Il ne s'y attendait pas, et ne put se défendre d'une pointe d'émotion — qui s'accrut, lorsqu'il entendit son père reprendre, sans divaguer, d'une voix basse, intime, pressante, qu'Antoine ne lui connaissait pas :

— « J'ai d'autres comptes à rendre. La mort de Jacques. Pauvre enfant… Ai-je fait tout mon devoir ?… Je voulais être ferme. J'ai été dur. Mon Dieu, je m'accuse d'avoir été dur avec mon enfant… Je n'ai jamais su gagner sa confiance. Ni la tienne, Antoine… Non, ne proteste pas, c'est la vérité. Dieu l'a voulu ainsi ; Dieu ne m'a jamais accordé la confiance de mes enfants… J'ai eu deux fils. Ils m'ont respecté, ils m'ont craint ; mais, dès l'enfance, ils se sont écartés de moi… Orgueil, orgueil ! Le mien ; le leur… Pourtant, est-ce que je n'ai pas fait tout ce que je devais ? Est-ce que je ne les ai pas, dès le plus jeune âge, confiés à l'Église ? Est-ce que je n'ai pas veillé à leur éducation, à leur instruction ? Ingratitude… Mon Dieu, jugez-moi : est-ce ma faute ?… Jacques s'est toujours dressé contre moi. Jusqu'à son dernier jour, jusqu'à la veille de sa mort !.. Pourtant ! Est-ce que je pouvais donner mon consentement à… à cette chose-là ? Non… Non… »

Il se tut.

— « Va-t'en, mauvais fils ! » cria-t-il tout à coup.

Antoine le considéra, surpris. Son père ne s'adressait pas à lui. Délirait-il, maintenant ? La mâchoire tendue, le front mouillé de sueur, les bras soulevés, il semblait hors de soi.

— « Va-t'en ! » reprit-il. « Tu as oublié tout ce que tu dois à ton père, à son nom, à son rang ! Le salut d'une âme ! L'honneur d'une famille ! Il y a des actes… des actes qui dépassent notre personne ! Qui compromettent toutes les traditions ! Je te briserai ! Va-t'en ! » La toux coupait ses phrases. Il souffla longuement. Puis la voix s'assourdit : « Mon Dieu, je ne suis pas sûr de votre pardon… Qu'as-tu fait de ton fils ? »

— « Père », risqua Antoine.

— « Je n'ai pas su le protéger… Les influences ! Les machinations des huguenots ! »

— « Ah, les huguenots », pensa Antoine.

(C'était une idée fixe du vieux, et personne n'en avait jamais bien compris l'origine. Sans doute — c'était une supposition d'Antoine — aussitôt après le départ de Jacques, au début des recherches, une maladresse avait dû révéler à M. Thibault les relations assidues que Jacques, pendant l'été qui avait précédé, entretenait, à Maisons, avec les Fontanin. Dès lors, et sans qu'on pût l'en faire démordre, le vieillard, aveuglé par son aversion pour les protestants, hanté probablement aussi par les souvenirs de la fugue à Marseille avec Daniel, et confondant peut-être le passé avec le présent, n'avait cessé de rejeter sur les Fontanin toute la responsabilité du drame.)

— « Où vas-tu ? » cria-t-il encore, en essayant de se soulever.

Il ouvrit les yeux, parut rassuré par la présence d'Antoine et tourna vers lui son regard voilé de larmes :

— « Le malheureux », balbutia-t-il. « Ces huguenots l'ont attiré, mon cher… Ils nous l'ont pris… C'est eux ! Ils nous l'ont poussé au suicide… »

— « Mais non, Père », s'écria Antoine. « Pourquoi s'imaginer toujours qu'il se soit… »

— « Il s'est tué ! Il est parti, il est allé se tuer !.. » (Antoine crut entendre, très bas : « … Maudit ! » Mais il avait dû se tromper. Pourquoi « maudit » ? Cela n'avait vraiment aucun sens.) Le reste de la phrase se perdit en un sanglotement désespéré, presque silencieux, qui dégénéra en une quinte de toux, laquelle, assez vite, s'apaisa.

Antoine crut que son père s'endormait. Il évitait de faire un mouvement.

Quelques minutes passèrent.

— « Dis donc ! »

Antoine tressaillit.

— « Le fils de la tante… euh… tu sais ?… Oui, le fils de la tante Marie, de Quillebeuf… Mais, tu n'as pas pu le connaître, toi. Lui aussi, il s'est… J'étais encore un gamin quand c'est arrivé. Avec son fusil, un soir de chasse. On n'a jamais su… »

M. Thibault, distrait, l'esprit dispos et envahi de souvenirs, souriait.

— « … Elle agaçait maman, avec ses chansons, toujours ses chansons… Euh… Monture… petit coursier, comment donc ?… À Quillebeuf, pendant les vacances… Tu n'as pas connu la patache du père Niqueux, toi… Ha, ha, ha !.. Le jour où la malle des bonnes est… est tombée… Ha, ha, ha !.. »

Antoine se leva brusquement ; cette hilarité lui était plus pénible que les sanglots.

Ces dernières semaines, il arrivait souvent au vieillard, surtout le soir après les piqûres, d'évoquer ainsi des détails insignifiants d'autrefois qui, dans sa mémoire dépeuplée, s'amplifiaient soudain, comme un son dans les volutes d'un coquillage. Il les ressassait ensuite plusieurs jours, riant tout seul comme un enfant.

Il se tourna joyeusement vers Antoine, et se mit à fredonner, d'une voix jeune :

— Monture guillerette, Hop, Jip… petit coursier… La… la… la… lamourette… Hop… hop… au rendez-vous !

— « Ah ! je ne sais plus », fit-il, agacé. « C'est une chanson que Mademoiselle connaît bien, elle aussi. Elle la chantait à la petite… »

Il ne pensait plus à sa mort, ni à celle de Jacques. Inlassablement, jusqu'au départ d'Antoine, il repêcha dans son passé les souvenirs de Quillebeuf et les bribes de la vieille chanson.

III

Resté seul avec sœur Céline, il retrouva sa gravité. Il réclama son potage et se laissa abecquer sans souffler mot. Puis, lorsqu'ils eurent dit ensemble la prière du soir, il lui fit éteindre le plafonnier.

— « Ma sœur, ayez l'obligeance de prier Mademoiselle de venir. Et veuillez appeler les bonnes, que je leur parle. »

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